jeudi 31 mars 2016

JACQUES BREL - LA DERNIERE LIGNE DROITE - par Pat Slade







Jacques Brel : Tango Funèbre 





Un dimanche de 1977, un passager comme les autres débarque à Roissy. Jacques Brel vient de sortir de sa retraite. Le grand Jacques vient enregistrer un disque, le premier en six ans. Selon la rumeur, il ferait ça pour Eddy Barclay qui serait aux portes de la faillite. Les deux hommes étaient «liés» depuis le 7 mars 1972 quand Brel lui signa un contrat à vie de trente-trois ans renouvelables sans clause, ni restriction. Barclay et Brel étaient toujours en contact et un jour, l’homme au cigare recevra une lettre venant des Marquises : «Bloque des dates de studio pour septembre ou octobre, je serai là».

Et c’est un Brel méconnaissable qui arrive à son rendez-vous, barbiche poivre et sel, un chapeau à bord roulé appuyé sur une canne de bois d’ébène. Même malade, il va travailler d’arrache-pied, après chaque séance d’enregistrement, il sort des studios Barclay pour se rendre rue de Verneuil chez Juliette Gréco. A celle qui fut la première à chanter ses textes, il va lui offrir en témoignage d’amitié une des ses nouvelles chansons «Voir un Ami Pleurer». 
«Je ne suis pas malade» clame-t-il. Il travaille à un rythme indispensable pour mener à bien cette dernière œuvre. Il se couche épuisé. 


Marcel Azzola l’accordéoniste et ami de longue date du chanteur raconte que, lors des premiers jours en studio, l’atmosphère était glaciale et que personne ne savait quoi dire à Jacques. Ce dernier percevra cette gêne. Pour détendre tout le monde, il posera sa canne et son chapeau, se dirigera vers le piano, regardera les musiciens et dira d’une voix gouailleuse :  «Vous n’avez pas vu un poumon ?» Puis aussitôt «Bon, on l’a dit, alors on en parle plus.» Le lendemain pour l’enregistrement d’«Orly», comme la première prise n’est pas bonne, Brel demande à recommencer «Mais une fois seulement. Parce que les gars, excusez-moi, je n’ai plus qu’un seul soufflet». Azzola répliquera : «Si tu veux, je peux te prêter celui de mon accordéon». Pour la première fois, les musiciens, l’ingénieur du son et même Brel lui-même éclatent de rire.

Un enregistrement sans tricherie, comme le chanteur l’a fait tout au long de sa carrière. Il a refusé l’électronique, pas de playback, tout en prise directe. En un temps record, il va enregistrer les dix-huit chansons qu’il a composées. Il n’est satisfait que pour douze d’entre elles. De «Jaurès» jusqu’au «Les Marquises» : que des perles que seul Jacques Brel pouvait écrire, malgré «Les F.» une chanson violente contre les Flamingants qui se termine par la position du chanteur : «Je persiste et signe, je m’appelle Jacques Brel». «Knokke-le-Zoute tango» une chanson, sensuelle et limite misogyne. «Les remparts de Varsovie» un titre que je n’ai jamais aimée, dérangé par le portrait décalé de cette femme volage et à la cuisse légère. Mais que dire des autres titres comme l’hommage vibrant à «Jaurès», et la mort toujours omniprésente et qui sera le fil rouge de l’album. «La Ville S’Endormait» inspirée par «Le Désert des Tartares» de Dino Buzzati. «Vieillir» une chanson sur la mort et la vieillesse ou Brel parle du trépas avec une conclusion réaliste et logique : «Mourir cela n’est rien, mourir la belle affaire, mais vieillir… ô vieillir». «Le bon Dieu», le magnifique «Orly» mettant en scène la séparation d’un jeune couple sous les yeux du narrateur. L’émouvant «Voir Un Ami Pleurer». Et arrive «Jojo», une des plus belles chansons de l’album, uniquement en voix guitare, où Brel rend un hommage à son ami Georges Pasquier qui fut son secrétaire et homme à tout faire. Brel baptisera son avion «Jojo». Une chanson qui n’est pas sans rappeler «Fernand» en 1965. «Le Lion» ne sera pas le titre le plus réussi de l’album. Fin avec le titre éponyme «Les Marquises», une carte postale de Brel qui nous fait partager la quiétude de l’endroit où il vit. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, comme beaucoup l’ont écrit, mais un disque qui complète bien sa discographie, même si ce sera son testament musical.

Une pochette simple : un ciel bleu légèrement nuageux et quatre lettres : B.R.E.L. Philips va enregistrer la plus forte pré-commande de disques de l’histoire laissant loin derrière les poids lourds du rock comme les Pink Floyds. Prévu à deux millions, avant même le premier tirage, les disquaires passent des commandes à plus de 950.000 commandes fermes. Chez les concurrents de Barclay c’est la panique, l’arrivée du dernier Brel va faire passer toutes les autres sorties en seconde zone. Les albums sont livrés dans des containers blindés fermés par des cadenas automatiques. Le sésame de cinq chiffres ne sera divulgué que le jour J. Avant les livraisons, on peut lire sur beaucoup de vitrine «Plus de Brel». Les acheteurs ont commandé et payé «leurs Brel» d’où des stocks épuisés avant les livraisons en magasin. Les droits d’auteur de Brel vont atteindre le milliard (de franc), il abandonnera 90% au centre médical pour la recherche sur le cancer, les 10% restant iront à sa femme et à ses filles. Il n’attendra pas la sortie de l’album. Celui-ci à peine terminé, il déjeune avec Eddie Barclay et dit: «Je crois que ça va. Je peux m’en aller» Il lui laisse cinq autres chansons enregistrées qui ne le satisfont pas en faisant promettre au producteur de ne jamais les sortir. (Chansons qui finalement paraîtront en 2008.)
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Le Moribond





Avant de repartir, Il répondra à une invitation de l’adjoint au maire de la ville de Coudekerque-Branche prêt de Dunkerque qui lui avait demandé l’autorisation de donner son nom à une école publique. Il acceptera avec joie et remerciera en espérant un jour pouvoir passer la saluer. Il s’arrête à Bruxelles pour embrasser la famille et le voila reparti sur son île du bout du monde.

L’année 1978 est bien entamée, même si son voyage sur Paris l’a terriblement fatigué, rien que de revoir Les Marquises et le petit monde de son entourage lui donne l’impression d’aller mieux… l’impression seulement !

La maladie a fait des progrès foudroyant et avec sa compagne Madly il reprend l’avion pour Paris. Il débarque le 28 juillet, tout habillé de blanc en s’appuyant sur une canne et des lunettes noires pour cacher des yeux bouffis par l’abus des médicaments. Il reste dans sa chambre d’hôtel, mais il est toujours actif, il contacte François Rauber son arrangeur et chef d’orchestre : «Tâche de réunir nos musiciens, j’ai envie de faire quelque chose». Il contacte aussi Bruno Coquatrix, le directeur de l’Olympia à qui il fait part de son idée de monter un groupe folklorique une fois de retour aux Marquises. Tout les mardis, il sort par une porte dérobée pour se rendre à l’hôpital Franco-Musulman de Bobigny où le célèbre professeur cancérologue Lucien Israël l’attend. Le traitement de radiothérapie au cobalt semble améliorer son état.

Lundi 9 octobre, un bref communiqué annonce que Jacques Brel, chanteur né en Belgique, est décédé à 4 h 30 d’une embolie pulmonaire. Le jeudi matin les grilles de la morgue s’ouvrent, une foule de gens, d’infirmiers qui l’ont soigné, des malades de l’hôpital et les amis, Barbara, Juliette Gréco, Eddy Barclay, Mort Schumann
Le cercueil ne sera qu'une simple caisse de bois, avec écrit dessus au pochoir : «Brel, Tahiti, Iles Marquises». Quatre mots qui remplaceront toutes les couronnes.

Le vieux lion dort au cimetière d’Atuona : une île pour tombeau et Gauguin pour pote d’éternité.  


mercredi 30 mars 2016

TEDESCHI TRUCKS Band "Let Me Get By" (29 janvier 2016), by Bruno


     Un des couples les plus attachants de la musique revient aujourd'hui avec un nouvel album. Un disque sensiblement plus posé et Soul que les deux précédents, bien que la patte, le trademark,  soit toujours la même. Cette sonorité patinée, mâte et boisée, qui semble faîte à base de glaise et de bois divers de la Louisiane, du Mississippi et de la Georgie. Qui, en dépit d'un orchestre regroupant tout de même onze musiciens, parvient à être, relativement, sobre et dépouillée. Ou plus exactement nette et aérée, parvenant à créer un espace suffisant pour que chaque instrument puisse respirer (leurs soupirs étant autant audibles que leurs épanchements les plus forts). Même les nuances complémentaires des deux batteurs sont discernables. Haaa... le groove omnipotent du tandem J.J. Johnson et Tyler Greenwell. Un délice. 
La magie de Derek Trucks n'est pas seulement dans le prolongement de son âme à travers sa fidèle Gibson SG, mais aussi dans sa compréhension et l'appréhension de sa musique, dans son intégralité, soit jusqu'à la production ; aidé ici par Bobby Tis qui enregistre et mixe (fidèle allié depuis le « Songlines Live » du Derek Trucks Band, à l'origine le guitar-tech de Derek et qui a travaillé pour Rosanna Cash, Herbie Hancock, Shannon McNally, Eric Clapton, Jerry Lee Lewis, James McMurtry, et le saxophoniste David Sanborn).


     Jusqu'à présent, jamais les morceaux du couple TedeschiTrucks n'ont affiché les relents nauséeux d'un travail bâclé, forcé ou contraint. Même les pièces les moins bonnes reflètent la symbiose d'un travail d'équipe où diverses sensibilités se mêlent et se respectent. Et « Let Me Get By » continue sur ce terrain communautaire rare, et qui peut parfois générer quelques airs de jam-bands. C'est 100 % sincérité garantie. 

Alors forcément le format radio n'est pas de mise avec une seule chanson en dessous des quatre minutes et la moitié qui tourne autour des six. Dans cette optique les échappées solitaires de Derek Trucks, de Kofi Burbridge (aux claviers et, à la flûte ) et de Kebbi Williams (saxophone) sont foncièrement live, prises sur le vif.

     Les premières écoutes de ce CD peuvent légitimement décevoir. En effet, si comme énoncé plus haut ce « Let Me Get By » favorise la facette Soul, c'est au détriment de celle attribuée au Rock au sens large. En deux mots : c'est plus mélodique mais moins mordant. Qui fait que l'on va lui reprocher un manque de moments énergiques et fougueux. Cependant, ces instants, bien qu'atténués, sont toujours présents, notamment dans la seconde partie des morceaux, ou le break voire le final qui prend alors des envolées de pures prestations live. 
Donc ici, point de Blues-rock chaud bouillant tels que "Come See About Me", "Learn How to Love", "Whiskey Legs", "The Storm", "Made Up Mind" des deux précédentes galettes.


   Par bien des aspects, il semblerait que leur tournée "Mad Dogs & Englishmen", en hommage à Joe cocker, (avec Leon Russell, Dave Mason, Rita Coolidge, Chris Robinson & Doyle Bramhall II), ait laissée des traces indélébiles. Certes, cette référence était déjà bien présente dès le premier opus et le groupe reprend parfois des succès du "plombier de Sheffield" lors de leurs concerts, mais là, elle est, dans l'ensemble, plus évidente et plus forte.

Il y a eu également la tournée commune avec Sharon Jones qui, pour sa part, pourrait être responsable d'un ancrage plus profond dans la Soul.

     Une excellente nouvelle : Mike Mattison est enfin un peu plus exploité ; enfin, exploité... enfin, on le met un peu plus en avant. Ainsi, on a le plaisir de retrouver sa voix doucement éraillée de gros nounours (assez conforme à son physique et sa bonne bouille d'ailleurs) en lead sur le magnifique "Crying Over You", très légèrement funky sur quelques mouvements, dont l'apport exceptionnel de violons procure un agréable petit côté 70's, et en duo avec Susan sur "Right on Time" (qu'il a co-signé avec Derek), un Blues paresseux et bastringue qui aurait pu être extrait de son excellent disque "I'm a Stranger (and I Love the Night)(chaudement recommandéde son groupe Scrapomatic (avec Tyler Greenwell)
Toutefois une présence insuffisante à mon sens, tant la voix particulière de Mattison apporte de la consistance (c'est un peu l'histoire des choristes aux capacités évidentes mais qui se retrouvent confinés dans un second rôle - "20 Feet From Stardom" -). D'autant plus qu'il participe à plus des trois-quarts des titres. Est-ce un hasard si ces deux chansons se classent parmi les meilleurs de l'album ? 


   Surtout "
Crying Over You" avec ce lick de slide récurent, la basse et la guitare rythmique presque funky, les violons en arrière-plan dans un format délicieusement vintage (quasiment une B.O. de polar des 70's), ces "Hoo-hou-uuh-hou" Pop de Susan, la voix chaude de Teddy-bear Mattison


      Mais attention, cela ne signifie aucunement que Susan Tedeschi n'est pas à sa place. Loin de là. Madame garde son timbre reconnaissable et émotionnel, entre Soul sudiste et Blues campagnard de haute volée, gardant toujours sa justesse même lorsqu'elle feule. Lorsque l'on écoute "Hear Me" on la sensation que seuls les grands chanteurs (et chanteuses) seraient capables d'apporter autant d'émotion sur ce Gospel poppy, sans le dénaturer.

La section des cuivres a subit des changements avec les départs de Saunders Sermons et de Maurice Brown remplacés par Ephraim Owens à la trompette et Elizabeth Lea au trombone. Serait-ce les nouvelles recrues qui insufflent aux cuivres ce vent bienvenu issu de NOLA (New-Orleans) ? 

Quant à Derek Trucks... que dire si ce n'est qu'il a trouvé son son depuis des années et qu'il s'y tient. Il ne lâche d'ailleurs qu'en de très rares occasions ses Gibson SG Reissue (61, 62 et standard) et reste aux amplis Fender. Son jeu, toujours instinctif, ne fait que s'aiguiser donnant encore plus d'âme à ses interventions. Et lorsqu'il est secondé par Tedeschi (très bon solo de wah-wah sur un "Don't Know what it Means" à l'aspect convivial) ou Doyle Bramhall II, il s'en retrouve encore grandi, mis en valeur. Il fait parti de ses guitaristes - trop rares ? - à pouvoir sortir tout le jus d'une seule note, comme si c'était l'ultime.


     Evidemment, le disque est toujours enregistré au Swamp Raga, leur studio personnel, à la maison, en Floride dans la campagne près de Jacksonville. Ce qui leur offre une totale liberté (enfin, on le souhaite, et c'est ce qu'il semble effectivement transparaître ) et tranquillité. Sans l'aide, ou la contrainte, c'est selon, d'un producteur extérieur. Seuls Doyle Bramhall vient apporter sa contribution sur quelques pièces, et donc aussi Bobby Tys en renfort pour l'enregistrement (Derek ne pouvant être au four et au moulin) et le mixage.

     Finalement, ce disque irradie d'une certaine harmonie, d'une plénitude, de franche camaraderie, de chaleur humaine. Peut-être moins évident que ces petits camarades précédents et plus particulièrement de "Made Up Mind", mais plus équilibré, affichant une personnalité plus marquée dans l'ensemble ; du moins, les chansons s'enchaînent si bien que l'on a la sensation - subliminale - que cela ne fait qu'un tout. Au point où on se retrouve un peu penaud quand le CD s'arrête, confronté à un silence inattendu. Les 56 minutes et des poussières sont passées d'une traite et, passé quelques secondes après "In Every Heart", on attend instinctivement la suite. Un peu comme à la suite d'un bon concert lorsque, satisfait du moment passé et nos esgourdes ravies, l'on attend impatiemment un rappel. 


   Si on peut reprocher à 
« Let Me Get By » de ne pas avoir en son sein de titres forts et immédiatement séduisants (tels que "Midnight in Harlem", "Simple Things", "Part of Me" des précédents opus), ou de trucs nettement plus remuant (comme le rugueux "Made Up Mind"du CD du même nom), sa cohésion et l'absence de titres faibles ou même seulement moyens pourrait tout de même l'ériger comme le meilleur à ce jour. "I Want More" avec son Rythmn'n'Blues appuyé et ses chœurs gospelisant aurait pu être ce titre brut mais il se lâche sur la fin, s'autorisant une escapade raga-psyché-bluesy qui nous donne l'occasion de retrouver la flûte traversière de Kofi Burbridge.
Ce sont des instants de plaisirs simples, comme une journée tempérée d'un printemps fleuri à la campagne, ou comme des étoiles de bonheur dans les yeux d'un enfant ravi. Un disque bourré de vibrations positives, réchauffant doucement comme un crépuscule sachant l'humidité de la nuit, apaisant comme un doux foyer après une dure journée de labeur (et de stress).

     Pour parodier Jean-Pierre Coffe, décédé hier, le mardi 29 mars 2016 à l'âge de 78 ans, c'est de la bonne cuisine faite avec de bons ingrédients du terroir, à l'ancienne, à la maison, et ça en a toutes les saveurs. Ça sent "le plaisir de cuisiner". Pas de ces trucs industriels infâmes pollués d’exhausteurs de goûts C'est pas d'la merde !

1."Anyhow"  M.Mattison, D.Trucks,S. Tedeschi 6:34
2."Laugh About It"  Mattison, Trucks, Tedeschi, K.Burbridge, Tim Lefebvre5:06
3."Don't Know What It Means"  Mattison, Tedeschi, Trucks, Burbridge, J.J. Johnson, T. Lefebvre5:58
4."Right on Time"  M. Mattison, D. Trucks4:33
5."Let Me Get By"  Burbridge, Tyler Greenwell, Lefebvre, Mattison, Tedeschi, Trucks4:25
6."Just as Strange"  Doyle Bramhall II, Tedeschi, Trucks3:41
7."Crying Over You/Swamp Raga for Holzapfel, Lefebvre, Flute and Harmonium"  M. Mattison, Tedeschi, Trucks8:03
8."Hear Me"  D. Trucks, Bramhall4:32
9."I Want More"  D. Trucks, Tedeschi, Bramhall7:15
10."In Every Heart"  D. Trucks, Tedeschi, M. Mattison6:21
Durée totale : 56:28



Le coin matos de Derek :
Gibson SG Signature(évidemment), Gibson ES-335, SG 1961, SG Relic Dicky Betts, ampli Supro Thunderbolt, tête d'ampli Selmer, Fender Super Reverb, Fender Vibrolux et Fender Deluxe 1963.








Autres articles sur le Tedeschi - Trucks Band :
- "Made Up Mind" (2013)
- "Revelator" (2011)

mardi 29 mars 2016

LARA & the BLUZ DAWGZ "Howlin" (2015)


Second album pour ce groupe basé à Nashville et composé de musiciens expérimentés américains et canadiens, autour de la chanteuse Lara Germony et de son bassiste et mari Gregg.
Les 4 autres membres étant Al Rowe (guitare), Dan Nadasdi (claviers), Ray Gonzales (batterie) et Reggie Murray (saxophone), un combo réuni par son amour du blues, sous toutes ses formes. Au menu 12 compositions originales et un départ bien enlevé avec "Uh Huh" qui nous colle au plafond avec son rythme boogie woogie dans lequel on va retrouver tous les ingrédients à savoir la belle voix claire de Lara, les envolées de saxo jazzy, le jeu de piano très présent et une guitare incisive.
 Le tout posé sur une rythmique qui groove bien, au beat jamais bien loin du funky, comme dans "Flat line" qui présente également un duel guitare/saxo dans lequel les 2 protagonistes ne lâchent rien. Ambiance bluesy avec "I wonder", une ballade soul avec un sax de velours qui n'est pas sans évoquer Sade, alors que "Wearin me out" est un rockin' blues torride où piano, sax et guitare s'entrecroisent, une invitation à la danse!
Soul bluesy  avec "T-DawgBlues" et "Shadow groovin", Rhythm'n'Blues avec "Don't mess with me baby"ou "I'm over it", jazzy avec le soyeux "Love me tonight" qui dégage un petit parfum West Coast à la Steely Dan, ballade soul avec "Say goodbye", ça déroule tout seul jusqu'au final, le morceau titre "Howlin", festif et communicatif, aux parfums Nouvelle Orléans (Dr John, Professor Longhair), sur lequel Lara nous invite à hurler avec elle sous la lune ("the moon is out, stars are shinin', time is righ, come out and howl with me tonight").

Peut être pas de quoi hurler à la pleine lune mais voici tout de même un album bien entraînant qui offre une belle variété de styles, et des musiciens vraiment excellents avec une mention pour le piano et surtout le sax qui lui donne ce petit plus qui le fait ressortir du lot, sans oublier bien sur Miss Lara, une chanteuse à suivre.

ROCKIN-JL
article paru également dans la revue BCR

lundi 28 mars 2016

DES NOUVELLES DE LA PLANETE MARS de Dominik Moll (2016) par Luc B.

Dominik Moll (avec un k, il est d’origine allemande) nous avait épatés avec son premier long métrage, HARRY, UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN (2000), thriller psychologique, qui reposait sur l’emprise d’un homme maléfique sur un jeune couple, à l’issue sanglante. Ca foutait les jetons. Ce thème, Domonik Moll n’a cessé de le développer ensuite, dans LEMMING (2005) aux lisières du fantastique, et LE MOINE (2011) imbroglio gothico-satanique. Sans  renouveler la réussite de son premier film.
DES NOUVELLES DE LA PLANETE MARS tient du même principe, mais sur le versant comédie. Mars, c’est Philippe, Philippe Mars, divorcé, deux enfants, développeur informatique. Qui rêve de ballade dans l’espace. Le générique nous le montre arrivant des confins de l’univers, puis survolant Paris. Philippe est un homme bon. Une première scène résume bien le personnage (un bon point pour le scénariste…). Philippe demande à un voisin de ramasser la crotte que son clébard vient de lâcher sur le trottoir « où passent des enfants, qui pourraient glisser et se faire mal ». Le mec l’envoie chier : « j’ai mes propres problèmes, les autres je m’en tape ». Philippe lui dit : « si chacun mettait du sien, ça réglerait les problèmes des uns, et des autres, non ? ». Ahuri, l’autre lui demande : « Vous croyez vraiment à ce que vous dites ?! ». Bah, euh… oui… Rire sarcastique du voisin.
Philippe Mars est gentil, serviable, au point de recueillir chez lui Jérôme, un collègue névrotique qui a failli le tuer à coup de hachoir (il lui a juste coupé l’oreille, ce qui vaut à Philippe de se faire surnommer Van Gogh !), échappé de l’hôpital psychiatrique. L’intrus. Celui qui s’immisce dans votre vie, la dérègle, la bouscule, la fait éclater. Jérôme, sangsue gentille comme tout, morbak sous prozac ahuri, mais parfois inquiétant, invite Chloé, elle-même échappée de l’asile, à emménager chez Philippe. Chloé est une activiste végétarienne, phobique, elle ne supporte aucun contact physique et mord les gens…
Philippe Mars essaie de maintenir à flot sa maisonnée, gérer son fils de 12 ans qui vire aussi végétarien (« Gandhi était végétarien, il a réalisé de grandes choses »« Hitler aussi… »), sa fille de 17 ans, thèseuse compulsive pour ne pas finir en looser, tel qu’elle définit son gentil papa.
Il y a plein de personnages loufoques dans ce film, comme le vieux voisin, ancien chauffeur de Giscard, qui roule encore en SM. Jérôme et Chloé, couple improbable, enfermés dans leurs névroses respectives, le chef de Philippe, tout en écoute mais qui vire rapidement parano, les parents décédés de Philippe qui reviennent le voir, profitant d’une faille spatio-temporelle, mais faut faire gaffe à pas se faire piquer en rentrant, normalement les morts n’ont pas le droit ! Y’a aussi l’ex-femme de Philippe, journaliste, qui doit placer à l’antenne le mot « concombre » dans ses commentaires politiques, et la sœur, peintre déjantée, et son chien…
La progression du film est intéressante, le crescendo est lent, les couches d’emmerdes se superposent imperceptiblement. Notamment le fiston, en cinquième, qui échange des textos porno avec Roxane, de sa classe, juste une copine, comme ça, qui le suce aux toilettes et serait bien tentée la prochaine fois par une sodomie ! La scène où Philippe essaie d’expliquer ça au proviseur est hilarante ! Autre bon moment, l’exposé du fils sur un abattoir de poulets, qu’il rédige avec Chloé, osant le parallèle avec le camp de Treblinka, que la père trouve un peu osé...
Evidemment, Philippe explose, veut remettre de l’ordre dans cette chienlit, mais c’est sans compter le projet d’attentat à l’explosif contre un nouvel abattoir à Sedan… Ce film est vraiment bien écrit, il est surtout très bien joué, François Damiens est excellent, et chose rare, les deux gamins aussi. Vincent Maccaigne rappelle le Depardieu d’antan, par sa masse physique et sa sensibilité. Le film emprunte au fantastique poétique, des petites notes délirantes, les dialogues sont drôles, les personnages bien dessinés. Il manque sans doute un rythme plus soutenu (la comédie est affaire de tempo, bon sang, depuis le temps qu’on le dit !) un réel engagement dans la comédie, plus franche, on sent Dominik Moll moins à l’aise dans ce registre, il peint par petites touches, reste un peu sage, ne parvient pas à lâcher les chevaux.
Mais voilà un petit film sans prétention, joliment écrit, qui dénote par son ton, un peu barré, loufoque, attachant, plutôt rafraichissant.

couleur  -  1h40  -  format scope
  



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dimanche 27 mars 2016

BEST OF EN TOGE




Lundi, on a commencé par du cinéma, mais sur disque. Philou nous a éclairé sur les compositions d’un certain Bob Dylan pour le grand écran, occasion de vérifier que nous avons dans nos colonnes le plus brillant connaisseur du Zim.

Mardi, un Rockin’ en mode acoustique, mais toujours bluesy, avec le duo JJ Appleton et Jason Ricci, et un album dépouillé à souhait. Dépouillé comme Rockin’ d’ailleurs, qui à force de jouer sa solde mensuelle au loto-foot, n’a plus un radis.

Mercredi on a rebranché les guitares, normal, c’est le jour de Bruno, avec un album de Tom Keifer, injustement méprisé à sa sortie, mais que notre chroniqueur invétéré de la six cordes remet à sa juste place.

Jeudi, Pat nous a déballés ses grelots, comme ça, boum, sur le burlingue. Sonia était horrifiée. Grelots qu’il a enfilés à ses chevilles, pour rythmer une séance de musique médiévale, grâce au groupe Stary Olsa, qui nous viennent du pays des Tsars. Ils tenaient un garage, avant, d’où ce dicton local : il faut toujours confier ses bielles aux russes, avant qu’elles ne coulent. Sonia, si vous n’avez pas compris la blague, j’vous montrerai à quoi ça ressemble, en soulevant le capot.

Cinoche vendredi, en salle cette fois, avec le retour des frères Coen à la comédie, dans Ave Cesar, porté par un George Cloney épatant. On ne peut pas en dire autant du film, qui a déçu un peu, mais les avis sont partagés, Claude qui était aussi dans la salle, a apprécié davantage. 

1783 : Mozart a 27 ans et lors  d'un passage éclair à Linz compose sa 36ème symphonie "Linz" en 3 jours pour faire plaisir à ses hôtes dans un concert au pied levé !! (120 pages) Bluffant d'imagination, de vitalité, la plus populaire et jouée de ses symphonies. Maître Harnoncourt se dépense sans compter pour nous enchanter et Claude a suivi la cadence dans une chronique menée "vivace"

en costard et ray -ban, la classe quoi
Une fois n'est pas coutume, hommage à un sportif dans ces colonnes, avec Rockin qui tient  à honorer la mémoire de Johan Cruyff dont il avait le poster dans sa chambre aux cotés de ceux d'Hendrix ou des Doors, d'ailleurs le génial  batave au numéro 14 était  considéré comme une rock star dans les 70's "Il y avait une quête d'émancipation, de liberté qui nous était commune. les Beatles et les Stones reflétaient ce désir de changement, peut être que moi aussi.." (à l'équipe mag 12.2014). Avec lui c'est encore une  part de notre jeunesse qui s'éteint, et aussi un certain romantisme d'avant l’avènement du sport business. RIP Johan.
Pour finir en musique ce titre très dispensable  qu'il a enregistré en 1969, ce fut le seul et on comprends pourquoi...

samedi 26 mars 2016

MOZART – Symphonie N° 36 "Linz" – Nikolaus HARNONCOURT (1984) – par Claude Toon



- Bonjour M'sieur Claude, le brouillon de l'article de samedi est prêt je vois. Ah, Nikolaus Harnoncourt, trois semaines après l'hommage lors de sa disparition, et… Mozart !
- Oui Sonia, Nikolaus Harnoncourt a enregistré un grand nombre de musiques des époques classique et romantique. Comme le premier article était consacré à Bach, donc au baroque, explorons une autre facette de son art…
- Et vous avez choisi une symphonie de Mozart surnommée "Linz", comme il y a une "Prague". Vous allez nous expliquer pourquoi je pense…
- C'est l'une des plus grandes symphonies du prodige, écrite sur "un coin de table" en quelques jours, une de mes préférées et l'une des plus jouées en concert.
- Ah je vois que l'enregistrement a été réalisé avec l'orchestre d'Amsterdam, c'était déjà le cas dans votre chronique pour les symphonies 40 et 41 "Jupiter" dirigées par Josef Krips, me semble-t-il ?
- Oui ma petite Sonia, vous avez une bonne mémoire. Mais ici l'orchestre sonne moins romantique, retrouve les couleurs expérimentées par le pionnier de l'interprétation authentique. Un très grand cru !

Pochette originale de 1984
XXXX
Dans les années 70-80, Nikolaus Harnoncourt avait acquis une telle notoriété qu'il vendait plus de disques que Herbert von Karajan "himself". C'est tout dire. La plupart de ces gravures de la première période de sa carrière ont été réalisées pour la firme Teldec et sont disponibles sous diverses présentations. Le hasard est parfois bénéfique quelques semaines avant la mort de ce musicien hors norme, j'avais acquis un coffret de quatre CD rassemblant les symphonies dites de la maturité de Mozart (35-41, il n'existe pas de 37) plus quelques bijoux antérieurs comme les symphonies N° 25 & 29. En fait, une mise en boîte de 4 CD parus de manière isolée, ce qui permet, chose peu courante dans les rééditions à bas coût, de disposer des livrets explicatifs.
Je ne reviens évidemment pas sur la biographie du pionnier de l'interprétation sur instruments anciens, ce dépoussiérage du pathos hérité de l'époque romantique, que le chef viennois avait entrepris dès les années 50. (Clic). Dans ce R.I.P., je proposais en illustration sonore du Bach, du Monteverdi (un renouveau tellement surprenant pour cette musique des années 1600 que la critique se déchaîna jusqu'à la déraison), mais aussi Mendelssohn et Bruckner, deux chefs de file du XIXème siècle romantique. Donc aujourd'hui, passage par l'époque classique relativement courte (1750 – 1806), le siècle des lumières où des génies comme Mozart, Haydn et C.P.E Bach fils vont révolutionner l'écriture en perfectionnant le solfège, les formes de compositions mais aussi l'inspiration. Ils vont commencer à délaisser l'opéra mythologique, le concerto grosso ou la musique religieuse pour une approche plus psychologique avec les opéras bouffe, les concertos et symphonies incluant une réflexion métaphysique.
Haydn (104 symphonies) et Mozart (une cinquantaine) vont inventer la symphonie moderne en étoffant la durée et la richesse du discours. Un formalisme qui perdurera jusqu'aux gigantesques fresques orchestrales de Mahler et même après. Le nombre de partitions inspirées par ce moule originel créé par les deux hommes doit se compter par millier…
J'ai préféré mettre en en-tête une photo de Nikolaus Harnoncourt au regard brillant d'intelligence plutôt que la jaquette du CD à l'esthétique médiocre.
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Mozart en 1783 (attribué à Joseph Hickel)
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La symphonie N°36 "Linz" K 425 est le résultat d'une aventure que seul le surdoué Mozart pouvait assumer.
1783 : Mozart a 27 ans et est marié depuis un an à Constance Weber, un mariage que papy Léopold Mozart désapprouvait. La vie à Vienne est tendue. Le père et le fils s'écrivent néanmoins ! Wolfgang Amadeus décide de se rendre à Salzbourg pendant la période estivale pour tenter d'enterrer la hache de guerre. Rien n'y fait, le mariage ayant eu lieu sans son consentement, Léopold reste inflexible. Mozart décide de rentrer à Vienne en faisant étape à Linz où le couple arrive le 30 octobre. On accueille chaleureusement les jeunes époux et on propose à Mozart de participer à un concert. En cette fin du XVIIIème siècle, les compositeurs ne voyagent pas en diligence avec leurs partitions d'orchestre, et encore moins avec un CD-Rom ou une clé USB. Mozart ne veut pas décevoir ses hôtes et va improviser.
Avec Mozart, improviser, c'est : composer une symphonie géniale, partitions et copies des musiciens, de quarante minutes (sa plus longue, la 5ème de Beethoven n'en fait que 35), et le tout en trois jours (60 double pages) !? Il écrit même à son père, qu'il aime beaucoup malgré les frictions : "j'ai composé à toute allure", doux euphémisme…
L'œuvre est créée le 4 novembre a priori en lecture directe à vue, sans répétition. On aurait pu s'attendre à un divertissement bourré de répétitions. Ce n'est pas le cas, mais pas du tout, le compositeur a couché sur les portées une des symphonies les plus populaires et élaborées. Et voilà comment cet ouvrage reçut le sous-titre de "Linz".
La symphonie reçoit la tonalité élémentaire de do majeur. Mon esprit facétieux s'interroge sur ce choix qui évite d'écrire une armure de # ou de ♭ à la clé. Mozart gagne-t-il du temps par tous les moyens ? Plus sérieusement, Mozart composait presque systématiquement en mode majeur mais, en avance sur son temps, les basculements majeur-mineur sont légions dans cette symphonie, à l'instar du futur Schubert.
L'orchestration est également typique de son style économe : 2 hautbois et 2 bassons ; 2 cors et 2 trompettes ; des cordes et deux timbales.
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1 - Adagio, Allegro con spirito : Première surprise, la symphonie s'ouvre sur un adagio majestueux ! Une suite de 3 accords f joués à l'unisson par tous les pupitres se poursuit par une méditation rythmée et secrète. Une introduction quasi mystique jamais entendue dans les 35 symphonies précédentes.
1ère page sur les 120 composées en 3 jours (de nos jours on les assemble par 2)
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Bien que pressé par le temps, Mozart innove dans sa manière d'attirer l'attention du public, de le rendre impatient de découvrir le climat de l'allegro. Plusieurs raisons se conjuguent pour justifier cette originalité. D'abord, la fréquentation de joseph Haydn qui a déjà expérimenté ce mode d'entrée en matière, ce désir de faire planer le mystère. Par ailleurs Mozart découvre les œuvres de Haendel qui était un fan de ce type d'ouverture à la française dans ses concertos grosso ou ses oratorios, tout comme Bach dans ses suites pour orchestre… La technique est "dangereuse" car : de solennel à pompeux, la limite est mince. Mozart, après trois mesures farouches et ténébreuses ponctuées par les timbales, développe une mélodie oscillant entre l'intimité et l'inquiétude. On dit souvent que Mozart écrit simplement et présente donc une grande difficulté d'exécution pour éviter le pathos voire la vacuité. Ici, Nikolaus Harnoncourt extrait tout le suc de ce chant épuré. Le chef équilibre merveilleusement le flot mélancolique des cordes avec les interventions touchantes des bois, du hautbois et surtout du basson très présent, jamais masqué par les cordes (c'est rare de bien entendre cet instrument au disque et même en salle). Pour clore ce sujet un peu technique, Beethoven reprendra le concept de l'adagio introductif dans sa première symphonie en 1800.
[1:47] l'allegro très enlevé commence entre enthousiasme et fureur. Mozart tourne le dos définitivement aux divertissements et sérénades qu'il affectionnait tant. À partir de motifs vigoureux, le flot musical s'élance comme un cheval au galop. La mélodie oscille entre félicité et sourde inquiétude par un jeu subtile de chromatismes, donc de transitions surprenantes et fantasques entre mode majeur et mineur. Une musique qui semble mugir. Mozart utilise toutes les ressources de sa petite harmonie, des cuivres et même des timbales (à la sonorité franche et sèche car vraisemblablement en peau naturelle ; Harnoncourt conserve les réflexes de sa révolution baroque…), timbales dont le rôle se révèle plus virtuose qu'à l'accoutumée. Nikolaus Harnoncourt malgré un tempo retenu (comme toute son interprétation), déchaîne avec une précision d'orfèvre les forces du Concertegbouw.

Linz en 1762
2 - Andante : Il est de nouveau surprenant que disposant de peu de temps pour composer, Mozart ait eu l'énergie et l'imagination au top pour écrire un andante aussi long, 14 minutes dans cette interprétation. Certes, une vaste reprise peut être omise, ce qui ramène la durée de ce mouvement à seulement 8' (Josef Krips avec le même orchestre en 1972). Harnoncourt choisit donc l'option "Divine longueur" comme chez Schubert. Oui, mais avec un tel brio que l'on ne s'en lasse pas…
Une mélodie aux cordes assombrie par la mélopée du basson établit un contraste saisissant avec la vélocité débridée de l'allegro. Les cors interviennent, si proches et si lointains par leurs crescendos opposant sonorités pastorales et chasseresses. Jamais lent, noté en fa majeur, gorgé de motifs contrastés, cet andante respire la quiétude, évoque une marche dans les forêts autrichiennes ou tout simplement la bonhomie proche de la truculence propre au caractère de Mozart.
Quelques passages plus sombres semblent rappeler la désillusion suite à la rencontre paternelle orageuse à Salzbourg. Mais la sérénité qui domine dans tout le mouvement montre un Mozart qui garde son optimisme. Harnoncourt articule avec ardeur le discours, continuant à donner la parole à chaque pupitre avec une science accomplie des nuances. Il est vrai que certains mélomanes trouveront inévitablement répétitive la reprise malgré la souplesse du flot musicale et la beauté des sonorités de l'orchestre d'Amsterdam. (Mesures 36 à 104, oui… quand même !)

3 - Menuet et Trio : Après ce long andante méditatif, Mozart nous propose l'un de ses menuets les plus mordants jamais écrits. Décidément, l'air de Linz lui a donné des ailes, et surtout une liberté de composition qui préfigure les grandes symphonies 38-41 à venir, ouvrages échappant totalement à un style de musique limité à l'unique vocation de divertir. Bref et d'une énergie folle, Mozart nous plonge dans l'ambiance survoltée d'une fête. La musique sautille et virevolte. La partition montre qu'à chaque note est associé un soupir ou demi-soupir donnant ce rythme staccato pour ne pas dire saccadé au menuet. Mozart danse, les fêtards tapent des pieds… Le trio offre un dialogue en duo ou des solos du hautbois et du basson que Harnoncourt dirige avec facéties. En 3'15, Mozart vient d'inventer le scherzo.

4 - Presto : Le final se présente de nouveau comme un presto halluciné et débridé d'une dizaine de minutes. Avec ses 416 mesures (2/4) et un tempo diabolique, Mozart pulvérise la densité usuelle des symphonies de son temps. Les mots seront fades : une farandole de thèmes voltige dans toutes les directions mais avec une clarté et une logique implacables. Dans cette précipitation, les cors et trompettes s'éclatent (dans tous les sens du terme), les cordes se bousculent et se pourchassent, passant de quelques mesures poétiques à des trilles endiablées. Mozart innove encore et toujours, conduisant l'orchestre à la limite de l'apoplexie orchestrale (marrante cette expression). J'ai entendu nombre d'interprétations vivifiantes, mais là, Nikolaus Harnoncourt outrepasse toute retenue, mais sans omettre le moindre détail ludique, en allégeant, grâce à un legato sur le fil du rasoir, cette frénésie qui annonce la fugue survoltée concluant la symphonie "Jupiter" de 1788.
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Cet article étant consacré à l'art de Nikolaus Harnoncourt, je ne m'étendrai pas sur une discographie alternative. Peu de chef ont enregistré cette symphonie en conservant les reprises. Certes, on gagne en concision, notamment dans l'andante. Mais si Mozart les a prévues… Et puis la discographie des symphonies mozartiennes est bien connue : Bruno Walter et Otto Klemperer pour les nostalgiques du style "romantique" mais sans pathos ; Karl Böhm pour l'intelligence malicieuse du phrasé, Josef Krips : l'élégance viennoise. Je me ferai le défenseur de la gravure de Charles Mackerras avec le Scottish Chamber Orchestra, qui redonne des couleurs authentiques à cette œuvre tout en respectant les reprises à l'instar de Nikolaus Harnoncourt. Le seul rival à mon sens dans le style "classique".
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La symphonie sous la baguette de Nikolaus Harnoncourt avec la partition défilante et, très curieusement, la version complète la plus légère disponible est offerte par papy Karl Böhm à Berlin dans les années 60. (Pas de reprise dans le premier mouvement.)