jeudi 31 mars 2016

JACQUES BREL - LA DERNIERE LIGNE DROITE - par Pat Slade







Jacques Brel : Tango Funèbre 





Un dimanche de 1977, un passager comme les autres débarque à Roissy. Jacques Brel vient de sortir de sa retraite. Le grand Jacques vient enregistrer un disque, le premier en six ans. Selon la rumeur, il ferait ça pour Eddy Barclay qui serait aux portes de la faillite. Les deux hommes étaient «liés» depuis le 7 mars 1972 quand Brel lui signa un contrat à vie de trente-trois ans renouvelables sans clause, ni restriction. Barclay et Brel étaient toujours en contact et un jour, l’homme au cigare recevra une lettre venant des Marquises : «Bloque des dates de studio pour septembre ou octobre, je serai là».

Et c’est un Brel méconnaissable qui arrive à son rendez-vous, barbiche poivre et sel, un chapeau à bord roulé appuyé sur une canne de bois d’ébène. Même malade, il va travailler d’arrache-pied, après chaque séance d’enregistrement, il sort des studios Barclay pour se rendre rue de Verneuil chez Juliette Gréco. A celle qui fut la première à chanter ses textes, il va lui offrir en témoignage d’amitié une des ses nouvelles chansons «Voir un Ami Pleurer». 
«Je ne suis pas malade» clame-t-il. Il travaille à un rythme indispensable pour mener à bien cette dernière œuvre. Il se couche épuisé. 


Marcel Azzola l’accordéoniste et ami de longue date du chanteur raconte que, lors des premiers jours en studio, l’atmosphère était glaciale et que personne ne savait quoi dire à Jacques. Ce dernier percevra cette gêne. Pour détendre tout le monde, il posera sa canne et son chapeau, se dirigera vers le piano, regardera les musiciens et dira d’une voix gouailleuse :  «Vous n’avez pas vu un poumon ?» Puis aussitôt «Bon, on l’a dit, alors on en parle plus.» Le lendemain pour l’enregistrement d’«Orly», comme la première prise n’est pas bonne, Brel demande à recommencer «Mais une fois seulement. Parce que les gars, excusez-moi, je n’ai plus qu’un seul soufflet». Azzola répliquera : «Si tu veux, je peux te prêter celui de mon accordéon». Pour la première fois, les musiciens, l’ingénieur du son et même Brel lui-même éclatent de rire.

Un enregistrement sans tricherie, comme le chanteur l’a fait tout au long de sa carrière. Il a refusé l’électronique, pas de playback, tout en prise directe. En un temps record, il va enregistrer les dix-huit chansons qu’il a composées. Il n’est satisfait que pour douze d’entre elles. De «Jaurès» jusqu’au «Les Marquises» : que des perles que seul Jacques Brel pouvait écrire, malgré «Les F.» une chanson violente contre les Flamingants qui se termine par la position du chanteur : «Je persiste et signe, je m’appelle Jacques Brel». «Knokke-le-Zoute tango» une chanson, sensuelle et limite misogyne. «Les remparts de Varsovie» un titre que je n’ai jamais aimée, dérangé par le portrait décalé de cette femme volage et à la cuisse légère. Mais que dire des autres titres comme l’hommage vibrant à «Jaurès», et la mort toujours omniprésente et qui sera le fil rouge de l’album. «La Ville S’Endormait» inspirée par «Le Désert des Tartares» de Dino Buzzati. «Vieillir» une chanson sur la mort et la vieillesse ou Brel parle du trépas avec une conclusion réaliste et logique : «Mourir cela n’est rien, mourir la belle affaire, mais vieillir… ô vieillir». «Le bon Dieu», le magnifique «Orly» mettant en scène la séparation d’un jeune couple sous les yeux du narrateur. L’émouvant «Voir Un Ami Pleurer». Et arrive «Jojo», une des plus belles chansons de l’album, uniquement en voix guitare, où Brel rend un hommage à son ami Georges Pasquier qui fut son secrétaire et homme à tout faire. Brel baptisera son avion «Jojo». Une chanson qui n’est pas sans rappeler «Fernand» en 1965. «Le Lion» ne sera pas le titre le plus réussi de l’album. Fin avec le titre éponyme «Les Marquises», une carte postale de Brel qui nous fait partager la quiétude de l’endroit où il vit. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, comme beaucoup l’ont écrit, mais un disque qui complète bien sa discographie, même si ce sera son testament musical.

Une pochette simple : un ciel bleu légèrement nuageux et quatre lettres : B.R.E.L. Philips va enregistrer la plus forte pré-commande de disques de l’histoire laissant loin derrière les poids lourds du rock comme les Pink Floyds. Prévu à deux millions, avant même le premier tirage, les disquaires passent des commandes à plus de 950.000 commandes fermes. Chez les concurrents de Barclay c’est la panique, l’arrivée du dernier Brel va faire passer toutes les autres sorties en seconde zone. Les albums sont livrés dans des containers blindés fermés par des cadenas automatiques. Le sésame de cinq chiffres ne sera divulgué que le jour J. Avant les livraisons, on peut lire sur beaucoup de vitrine «Plus de Brel». Les acheteurs ont commandé et payé «leurs Brel» d’où des stocks épuisés avant les livraisons en magasin. Les droits d’auteur de Brel vont atteindre le milliard (de franc), il abandonnera 90% au centre médical pour la recherche sur le cancer, les 10% restant iront à sa femme et à ses filles. Il n’attendra pas la sortie de l’album. Celui-ci à peine terminé, il déjeune avec Eddie Barclay et dit: «Je crois que ça va. Je peux m’en aller» Il lui laisse cinq autres chansons enregistrées qui ne le satisfont pas en faisant promettre au producteur de ne jamais les sortir. (Chansons qui finalement paraîtront en 2008.)
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Le Moribond





Avant de repartir, Il répondra à une invitation de l’adjoint au maire de la ville de Coudekerque-Branche prêt de Dunkerque qui lui avait demandé l’autorisation de donner son nom à une école publique. Il acceptera avec joie et remerciera en espérant un jour pouvoir passer la saluer. Il s’arrête à Bruxelles pour embrasser la famille et le voila reparti sur son île du bout du monde.

L’année 1978 est bien entamée, même si son voyage sur Paris l’a terriblement fatigué, rien que de revoir Les Marquises et le petit monde de son entourage lui donne l’impression d’aller mieux… l’impression seulement !

La maladie a fait des progrès foudroyant et avec sa compagne Madly il reprend l’avion pour Paris. Il débarque le 28 juillet, tout habillé de blanc en s’appuyant sur une canne et des lunettes noires pour cacher des yeux bouffis par l’abus des médicaments. Il reste dans sa chambre d’hôtel, mais il est toujours actif, il contacte François Rauber son arrangeur et chef d’orchestre : «Tâche de réunir nos musiciens, j’ai envie de faire quelque chose». Il contacte aussi Bruno Coquatrix, le directeur de l’Olympia à qui il fait part de son idée de monter un groupe folklorique une fois de retour aux Marquises. Tout les mardis, il sort par une porte dérobée pour se rendre à l’hôpital Franco-Musulman de Bobigny où le célèbre professeur cancérologue Lucien Israël l’attend. Le traitement de radiothérapie au cobalt semble améliorer son état.

Lundi 9 octobre, un bref communiqué annonce que Jacques Brel, chanteur né en Belgique, est décédé à 4 h 30 d’une embolie pulmonaire. Le jeudi matin les grilles de la morgue s’ouvrent, une foule de gens, d’infirmiers qui l’ont soigné, des malades de l’hôpital et les amis, Barbara, Juliette Gréco, Eddy Barclay, Mort Schumann
Le cercueil ne sera qu'une simple caisse de bois, avec écrit dessus au pochoir : «Brel, Tahiti, Iles Marquises». Quatre mots qui remplaceront toutes les couronnes.

Le vieux lion dort au cimetière d’Atuona : une île pour tombeau et Gauguin pour pote d’éternité.  


5 commentaires:

  1. Chapeau, très sincèrement. Un texte qui ne ment pas. Pas d'artifice, de pose. Comme ses chansons.

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  2. là, on s'incline et on salue l'artiste et la chronique

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  3. J'avais à ma disposition une bonne documentation pour rédiger ma bafouille ! En piochant à droite à gauche, on arrive toujours à sortir quelque chose de concret.

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