mercredi 25 novembre 2015

The SHEEPDOGS "Future Nostalgia" (Octobre 2015), by Bruno

     



     Heureusement que dans ce monde à vaux l'eau, on a encore la possibilité (1) d'avoir des palliatifs capables de vous mettre sinon en joie, au moins de bonne humeur. De véritables rayons de soleil chassant la couche épaisse des brumes toxiques, étouffantes et nauséabondes qui tentent de s'étendre sur toute la surface de la planète.

     La musique reste encore un de ces plus beaux et meilleurs palliatifs. Des ondes magiques capables de rassembler les hommes, les communautés, les peuples, les êtres (2), d'abolir les frontières, quelles qu'elles soient.

Première mouture : image qui servira pour la pochette de"Learn & Burn"

     Ainsi ce dernier The Sheepdogs, par sa fraîcheur, son évidence, son indéniable qualité, est un parfait bouclier contre la morosité, la tristesse et le scepticisme.

     Le titre du fruit de cette dernière réalisation annonce la couleur : « Future Nostalgia ». Et c'est exactement de ça qu'il s'agit. En effet, si la source et les matériaux de ce collectif canadien sont, sans contestation possible, issus des earlies 70's, leur musique ne croule pas sous une épaisse couche de poussière. Cette bande de barbus chevelus n'ont pas leurs sens atrophiés, recroquevillés sur eux-même, se fermant au monde extérieur. Mais attention ; que l'on ne se méprenne pas. The Sheepdogs n'essaye aucunement de coller à ce qui constitue actuellement la musique moderne. Ces sympathiques jeunes gaillards n'ont cure des synthétiseurs, des vocoder, des samples, des boîtes à rythmes et des Dj. Ils en ont visiblement rien à faire (ils en ont guère besoin : ils sont musiciens). Ils jouent tout simplement du Rock, avec leur âme et leurs tripes, avec sincérité, en ne s'armant que des instruments dévoués à cette musique (avec une nette préférence pour les modèles classiques créés dans les années 50 et 60). A une époque où la musique n'est plus qu'une affaire de théâtralisation, d'instrumentation, et que les interprètes ne sont souvent plus que des acteurs, des comédiens ignorant de toutes spontanéités et d'authenticités, The Sheepdogs fait figure d'espoir (ils ne sont pas les seuls – nous sommes bien d'accords - heureusement).

     The Sheepdogs prend naissance en 2005 dans la ville de Saskatoon (aucun rapport avec notre Toon à nous), une petite ville Canadienne perdue dans le Saskatchewan. Relativement perdu dans cette vaste province à la densité de population parmi les plus faibles du Canada (régions du grand Nord exclues), il est plus difficile d'obtenir un contrat d'enregistrement. Qu'importe, les gars, confiant en leur potentiel, préfèrent s'auto-produire plutôt que d'attendre un miracle (surtout que de nos jours...). Le 1er essai de 2007 dévoile déjà de belles aptitudes, tant au niveau de la composition que de l'interprétation. Enfin, en 2011, c'est la consécration nationale avec leur troisième disque, "Learn & Burn" (toujours auto-produit) qui récolte les récompenses. Deux des CASBY Awards (3) pour l'album Rock indépendant favori de l'année, et pour l'album de l'année, et un par le Western Canadian Music Awards dans la catégorie "Enregistrement Rock de l'année". L'année suivante, ce sont les Juno Awards (4) qui se déchaînent en les gratifiant de meilleur groupe de l'année, de meilleur disque et single ("I Don't Know"). Toutefois, malgré sept récompenses en poche, le combo reste sans contrat. Pourquoi ? Parce qu'ils jouent de la musique obsolète ? Qu'ils n'ont pas un look étudié ? Que ça ne correspond pas à ce qu'écoute (ce que l'on impose à) la jeunesse ? Mais, alors comment ont-ils fait pour avoir des singles "certifiés or" et que de puis 2011, leurs disques se place dans les charts Canadiens et US ?
Une couverture désormais historique

     Finalement, grâce à un concours organisé par la revue Rolling Stone, ils signent avec Atlantic Records. Avec en prime, la couverture du magazine Rock le plus vendu et le plus célèbre aux USA. Ce qui en fait le premier groupe non-signé, sans contrat, ayant fait la couverture de ce journal. Leur dégaine affichée sur la couverture (ci-contre) en dit déjà long sur la teneur, le goût et la couleur de leur travail. Leur pilosité capillaire et faciale abondante, leurs tenues simples sont un aller-simple gratis dans le temps. On dirait un melting-pot entre Bad Company, Creedence et BTO.  Et effectivement, leur musique a bien des liens avec les sus-nommés
La publicité et le coup de pouce sont une chose (enfin, deux) et le succès un autre, car il y a intérêt à convaincre sinon... Mais les lascars savent ce qu'il font. Ils ne sont pas arrivés là par hasard et le public ne s'y trompe pas. On ne récolte pas sept récompenses en deux ans sans raisons, surtout lorsque l'on a aucun appui d'une maison de disques ou d'un management.

     On a pu lire que ce groupe sonnait comme les White Stripes et les Black Keys. Or, il n'en est rien. Cela n'a jamais été le cas ; même si, forcément, l'on sent des influences communes, mais cela s'arrête là. De plus, The Sheepdogs cultive un son plus propre, éloigné d'un Rock-garage ou d'un Detroit-sound. C'est juste un raccourci facile parce que Patrick Carney, le batteur des Black Keys, a produit leur disque éponyme (celui de la signature sur Atlantic). À croire qu'il y a des personnes qui écrivent sur des sujets sans vraiment les connaître. Ou bien alors, ils manquent cruellement de références, croyant peut-être que les deux duos pré-cités ont écrit les tables de la Loi du Rock.

     Mais revenons à nos moutons. Avec cette dernière tartine, ces bestiaux gravissent un nouvel échelon (voire même deux). Sur le précédent, Patrick Carney avait relativement édulcoré, dans l'ensemble, leur musique en freinant leurs velléités Rock et autres sursauts âpres et piquants, notamment en mixant un p'tit chouia les guitares en retrait, en les polissant un tantinet et en incorporant quelques arrangements dont des sobres claviers. Mais que l'on ne se méprenne pas : c'est un très bon disque (Pour un disque éponyme comme un nouveau départ, affublé d'une pochette fade, limite repoussante). Dorénavant, ils ont retrouvé toute la verve et la gnaque d'un Classic-Rock 70's qui prend son pied à s'exprimer au travers de bonnes grattes sobrement gonflées d'une petite Fuzz millésimée 60's ou d'une douce overdrive (le tout branché dans de bons amplis à lampes, cela va s'en dire). En laissant la console à Ewan Currie, leader et unique compositeur, ils ont réussi à extraire le meilleur de « Learn & Burn », de « Five Easy Pieces » et de « The Sheepdogs ». Dans une chimie savante, non pas vraiment une simple osmose, mais plutôt la création de quelque chose d'encore supérieure. Sans contexte, « Future Nostalgia » est, à ce jour, le meilleur disque de ces chiens de berger. Tout comme on peut aisément l'ériger comme un des meilleurs du genre de l'année. Peut-être même un aboutissement. Notamment parce qu'il n'est aucunement frelaté et qu'il n'a nul besoin de s'enfermer dans une atmosphère roots – forcée – pour se prétendre vintage ou revival machin-chose. Pas certain même que cela ne les préoccupe ou ne les intéresse. Ils jouent leur musique, point. Même s'il semble évident qu'ils appartiennent à une catégorie dont la sensibilité musicale se focalise sur les 60's et 70's, ils n'essayent pas de coller à cette époque en effectuant du copiage. Ou du moins, jamais cela ne se ressent.
Ewan new-look et Ryan Gullen

     C'est un disque séduisant de bout en bout qui empoigne immédiatement les esgourdes avec ce riff offensif de « Gonna be Myself », soutenue par une orchestration robuste, âpre, serrée et franche, totalement en phase avec un Hard-rock 70's (canadien ?). En dépit de cette représentation de musiciens se tenant les coudes (ours bruns en goguette), la voix puissante et claire d'Ewan Currie n'a aucun mal à s'y frayer un large passage ; telle une tronçonneuse dans du bois tendre. Et puis, et puis.... hmmm... c'est bon ça... ça, là ! Oui ça ! C'est du rythme ! Voilà un pattern de batterie qui mérite toute l'attention. Puissance, régularité et rythme, et pourtant simplicité (quoique). C'est comme un riff d'AC/DC mais transmuté à la batterie : syncopé, faussement évident, et d'une mise en place impeccable. A 2:20, les guitares se taisent afin que seules les fûts et la basse raisonnent, avec pour seul invité le chant venu apporter une once de douceur. Tout comme pour son frère jumeau, « Take a Trip » qui, lui, se pare d'un riff jovial incitant à faire le pitre, à danser (?) en roulant des épaules comme un brave balourd. Et la basse aussi mérite aussi des éloges. Sur la piste suivante, « Downtown », elle coule, glisse, fluidifie un riff carré et rigide. Elle se ferait presque chantante lors des petits breaks aux réminiscences Soul. Un bassiste qui ne se laisse guère impressionner par des guitares bravaches (mais, ici, nullement égocentriques). Il y a du Gregg Ridley, voire du John Paul Jones, dans cette quatre-cordes.
« Jim Gordon » donne l'occasion de sortir les guitares acoustiques ; moment d'accalmie permettant à Ewan de démontrer qu'il n'est pas le chanteur du groupe sans raison ; alors que tous les autres ont aussi un bon niveau dans ce domaine. C'est d'ailleurs ce qui leur permet de construire une harmonisation vocale qui pourrait être le reflet d'un Crosby, Still, Nash & Young passé à travers le prisme d'un Heavy-rock typiquement 70's.
« Bad Lieutenant » trempe dans un Funk lourd à la façon de Hazy Malaze.
« Jim Sullivan» est une sorte d'interlude instrumental flirtant avec le Rock-progressif de Pink-Floyd (ère 70's... encore et toujours).
« Back Down » c'est du Boogie rustaud de bûcherons (du stéréotype avec la chemise à carreaux, la hache et la barbe – ça n'existe plus ? -) ravivés par l'approche de la pause d'un week-end et des pintes de bières fraîches, se mouvant d'un pas lourd et chaloupé, heureux de vivre. Là encore, la frontière avec le Hard-rock (70's) est des plus floue. Si The Sheepdogs n'est pas à proprement parlé un pur groupe de Heavy-rock, cet élément fait partie intégrante de sa musique. Bien entendu, toujours dans une optique 70's. On peut également parlé de Classic-Rock.

« Help us All », un rien rampant, pourrait être une forme de Classic-rock à la James Gang, avec des réminiscences de Funk pesant et un clavier sonnant comme le Vox Continental de Ray Manzarek. Les similitudes avec les notes de "The End" sont de plus en plus évidentes dans la seconde moitié de la chanson (soit après le break) entamée par un solo de trombone (également joué par Shamus). Le final fait le funambule au-dessus d'épaisses voluptes psychédéliques. Shamus Currie est le dernier arrivé (désormais la bande de Saskatoon est un quintet) du moins à temps complet car voilà déjà quelques temps qu'il rejoignait le groupe sur scène. Shamus est un nouvel élément apportant sa contribution avec différentes sortes de claviers (ce que faisait auparavant Ewan). Des claviers qui, la plupart du temps, se fondent totalement dans la musique. Bien présents, il ne sont jamais envahissants, et se gardent bien de partir dans des sonorités synthétiques. 

Après « Take a Trip », la country de « Same old Feeling » refroidit. « Nothing all of the Time » se prélasse tranquillement dans un écrin Pop de bonne facture ; néanmoins, au milieu de ce lot de précieux Classic-rock, cela sonne un peu léger. Une récréation. Résurgence du CD éponyme avec « Darryl & Dwight ». Bien que de meilleur choix que les deux chansons précédentes, son aspect sombre et relativement désabusé, jure quelque peu en comparaison des neuf morceaux précédents « Same old Feeling ». Néanmoins, la voix de Currie et l'orgue de Currie (le frérot, Shamus) parviennent à l'extirper d'un marasme qu'auraient presque instauré  les premières mesures.
Cependant, Ewan Currie, afin de finir sur une ambiance nettement plus gaie, joue de malice en revenant pour un dernier moment de bravoure : un medley de six pièces. « Where I Can Roam », « The Bridge City Turnaround », « Plastic Man », « Giving it Up », « I Get By » et « Where I Can Roam  - Reprise » pour un petit feux d'artifices retraçant leur carrière. Des étoiles luminescentes de Southern-Rock, de la Soul, du Hard-Blues, du Canada-logger-Rock, éclairent et redonnent des couleurs à un ciel maussade et ténébreux. Un final faisant immédiatement oublier la petite baisse de régime précédent. Certes, c'est presque de l'arnaque, car on ne peut pas dire qu'il se soit réellement foulé sur ce coup ; Mais, on s'y laisse prendre sans résistance. Une recette qu'il avait déjà utilisé pour le final de "Learn & Burn".
Finalement, on ne peut que conclure qu'Ewan Currie n'a besoin de personne pour composer, diriger et enregistrer. Ce disque ne souffre d'aucun défaut ; ou presque, après ce n'est que questions de goût.

     En bref, le Sheepdogs cru 2015 est plus que jamais ancré dans le Rock des 70's, dans celui donnant l'impression de sortir d'un milieu rural, où l'on cultive dans les champs des Fender, des Gibson et des amplis Marshall de contrebande
C'est Creedence Clearwater Revival interprété par Coney Hatch, c'est Hazy Malaze fusionnant avec Bachman-Turner-OverdriveLynyrd Skynyrd avec Neil Young (...), Ponderosa (1st) s'accouplant avec Moxy (ou même tout seul), l'Allman Brothers Band ressuscitant SilverheadDavid Gogo reprenant Wett Willie, Tom Petty qui reforme James Gang.
 On pourrait rajouter qu'il n'est guère étonnant qu'ils aient tourné avec The Temperance Movement, par rapport aux nombreux points communs qui les relient (si ce n'est que ce dernier exsude le Rock Anglais 70's).
[les caractères gras sont des liens]

    Recommandation du mois : ne passez pas à côté de ce disque.   





Ewan Currie : lead vocal, guitares, clarinet, bongos, piano, synth Roland - 
Compositeur - Producteur
Shamus Currie : Hammond, piano, Wurlitzer, Farfisa, trombone, chœurs, guitare, percussion
Ryan Gullen : Basse, chœurs, percussion
Sam Corbett : batterie, chœurs, percussion
Rusty Matyas : guitares, chœurs, trompette, Wurlitzer, percussion

(1) Hélas, quand certains ont enfin la chance de sortir d'un régime despotique ou/et d'une période d'obscurantisme, d'autres y plongent...
(2) N'est-ce pas un des messages de Spielberg dans la « Rencontre du 3ème type ». Au-delà du langage – souvent vecteur d'incompréhension -, il reste la musique capable de parler à l'âme, sans obstacles.
(3) Cérémonie annuelle dédiée à la musique alternative et/ou indépendante. 
(4) Les Grammy Awards Canadiens






9 commentaires:

  1. Yeah! J'ai ressorti ma canadienne à carreaux et mes kickers. Au panier, direct. Sur le premier morceau, la voix fait furieusement penser à Marshall Tucker Band, en un peu moins grandiloquent quand même. Il y a aussi du Doobie Bros dans les influences. Quant à Bridge city turnaround, je l'ai écouté 10 fois sans trouver où j'avais déjà entendu ça. J'ai cru à Neal's Fandango (Doobie) mais c'est pas ça. Merci pour la découverte. Qui c'est qui s'y colle, au dernier Keith Richards? Bon courage au malheureux.

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    1. pour Keith c'est Luc qui s'y colle! parution lundi....au fait quelqu'un a t'il écouté le dernier Billy Gibbons?

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    2. Ouaip... Le Gibbons a été un de mes cadeaux d'anniversaire... Etant un aficionados du Reverend depuis... depuis... (crénom !)... le Best-of de 77 (!) que l'on m'avait passé sur une K7... "vierge" (à enregistrer) où les caractères en gros feutre noire mentionnaient... Led-Zep... M'enfin.
      Je reste dubitatif... mon disquaire m'a proposé de l'échanger (trop gentil). Je pense qu'il aurait été bien meilleur en ne gardant que la guitare (ou presque).

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  2. Le malheureux a déjà officié. Thèse et anti-thèse lundi prochain...

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  3. J'ai également songé à énumérer le Marshall Trucker Band dans les références, mais il me semblait que leur musique est nettement plus orientée Country. C'est un groupe qui est absent de ma discothèque (une lacune ?).

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  4. Lacune? Pas vraiment, sauf pour un complétiste (ça existe, ce mot?) maniaque du rock sudiste, style JP Guillet.... Il doit bien y avoir trente ans que je n'en ai pas écouté un en entier. J'ai rien racheté en CD. La voix est souvent pénible.

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    1. J'avais acheté "Stompin' room only" sorti en 2004, qui reprend des bandes live de 1976. Curieux (la voix, présence de violon, de sax alto, voire soprano...) mais pas inintéressant. Moins subtil que AAB, moins rentre-dedans que Lynyrd... Très country, oui, ils font une reprise de "Thrill is gone" surprenante. Mais les mecs savent jouer, c'est indéniable.

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  5. Coucou! c'est le maniaque du rock sudiste! La voix de Doug Gray le chanteur du MTB peut effectivement agacer le profane......mais ce groupe reste néanmoins un des trois plus grand du southern-rock(je vous laisse le soin de trouver les deux autres....non non y'a pas Wet Willie! Shuffle!) ). J'ai un faible pour "A New Life" un studio de 74. Mais bon le maniaco/complétiste que je suis possède les 3/4 de la disco du groupe .

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  6. Bon, tu n'es pas caractériel, c'est déjà ça. Les deux autres? ABB et Lynyrd. Mais j'ai toujours eu du mal à mettre l'ABB dans le rock sudiste (vieux débat).

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