mercredi 4 avril 2018

JAMES GANG "Yer' Album" (1969), by Bruno Gang



     Aujourd'hui, lorsque l'on évoque le nom de monsieur Joe Walsh, on pense irrémédiablement à The Eagles, voire au méga hit "Hotel California". Certains, plus curieux, pensent à sa carrière solo qui remonte aux années 60. Cependant, étonnament, ses débuts dans James Gang, sont parfois injustement oubliés. Alors que pourtant, déjà - et cela dès le premier album - l'homme faisait déjà preuve d'une maturité précoce, tant en matière d'écriture que d'interprétation. Il est vrai que ce premier essai affiche presque 50 années au compteur, il n'empêche qu'il est aberrant d'oublier des œuvres de cet acabit.

     La genèse de ce gang remonte à l'an 1966, à Cleveland, Ohio, sous l'impulsion de Jimmy Fox, batteur et compositeur. Evidemment, la formation subit plusieurs bouleversements avant de trouver enfin une mouture qui fonctionne et qui dure. A l'origine un quintet, elle finit par se réduire à un efficace trio. Et avant l'incorporation de Joe Walsh en janvier 1968, c'était Glen Schwartz qui officiait au poste de guitariste, avant de partir pour la Californie où il fonde Pacific Gas & Electric. C'est lui-même qui conseille un de ses jeunes amis pour le remplacer, en l'occurrence Joe Walsh.

     Dorénavant, les choses se précipitent. Même si la formation est auréolée d'une très bonne réputation scénique dans le comté, en terme de carrière, sans contrat, ça tourne en rond. Ainsi, toujours en cette année 1968, le claviériste, Phil Giallombardo se retire et n'est pas remplacé. Ce dernier reviendra pour le chant du cygne, avec le dernier album réalisé en 1975 (sorti en 1976), "Jesse Come Home". La musique est réarrangée pour se caler sur les deux guitares, celles de Walsh et de Bill Jeric. Quelques mois plus tard, ce dernier se casse et Ronnie Silverman, l'un des guitaristes de la première heure, revient sauver le groupe. Pour dieu sait quelle raison, Silverman, une fois de plus, quitte le navire. Seulement, cette fois-ci, c'est un véritable coup de couteau dans le dos de ses compagnons de route. A Détroit, le 9 juin 1968, alors que le quatuor doit ouvrir instamment pour Cream à la célèbre salle de spectacle de la ville, le "Grande Ballroom", il les informe qu'il ne montera pas sur les planches.
Pris de cours par cet imprévu catastrophique, Joe, Jimmy et Tom Kriss (le bassiste) ne savent que faire. Mais nécessité fait loi. Ils ne sont guère riches, et s'ils devaient quitter, penauds, cette tournée, ils ne sont même pas sûr aujourd'hui d'avoir suffisamment d'argent pour rentrer à New-York.
Ils n'ont plus rien à perdre, et puis, si Cream - même s'il s'agit d'un super-groupe aux membres aussi talentueux les uns que les autres - est parvenu à conquérir les foules, ils devraient eux-même pouvoir sans sortir convenablement. Au pire, sauver les meubles. Déjà, à l'époque, en 1968, il fallait compter sur le talent de Joe Walsh, alors dans sa vingtième année, pour parvenir, et ce sans préparation, à pallier l'absence de son binôme. D'autant plus qu'il doit également assurer le chant. Bien que Kriss le seconde, il reste le chanteur principal.
L'expérience impromptue est une révélation. Non seulement les trois loustics réussissent leur examen de passage - on raconte qu'après un final rendant hommage à Hendrix ce fut l'ovation - mais en plus ils révèrent le son qui en est sorti. Désormais, pour trois années bien remplies, le groupe garde cette mouture. Avec une petite parenthèse où ils ont essayé sans résultat d'intégrer un chanteur.

     Le gang signe avec ABC à la fin de l'an 1968 et enregistre son premier disque en janvier 1969 pour la filiale Bluesway. Le résultat est surprenant. Il ne s'agit pas d'un coup d'essai mais bien d'une oeuvre accomplie. Le fruit de musiciens expérimentés et maîtres de leurs instruments, mais aussi de personnes de goût et de discernement. On a peine à croire qu'ils n'ont dépassé la vingtaine que depuis peu.
Ce qui trahit leur âge (21 ans), c'est que, parallèlement au sérieux de leurs compositions, l'atmosphère du studio est en proie à la grosse rigolade. Et c'est aussi, un peu paradoxalement, ce qui ternit - bien légèrement - la haute tenue de ce premier opus.

     Pour ne rien gâcher, à la production, il y a le jeune Bill Szymczyk qui vient d'être embauché par ABC, et qui dès cette année va rapidement ravir la firme par son travail déterminant sur deux albums consécutifs de B.B. King ("Live & Well" et "Completely Well") qui vont relancer la carrière du bluesman, et même l'amener dans les charts l'année suivante avec "Indianola Mississippi Seeds". Mais auparavant, il est mis à l'essai avec ce trio de fraîches recrues. Le résultat est un ravissement. Aucun compromis n'a été concédé sur la définition et le timbre des instruments, ni des arrangements. On n'écoute plus un disque, on assiste à la prestation d'un trio et c'est un festival extatique nourri de Blues gras, de proto-Hard-rock et, bien occasionnellement, de quelques pincées d'ingrédients psychédéliques. 

     Après un démarrage qui pédale un peu dans la mélasse, avec l'introduction totalement superflue faite de cordes azimutées, voire le "Take A Look Around", sympathique mais, bizarrement, assez décalé avec ses claviers aériens et son atmosphère de Rock acidulé, vaguement engourdi et encore impacté du "Summer of Love", ça décolle vraiment avec la première version du fabuleux "Funk ♯48". Indéniablement, à vingt-et-un balais tout frais, Joe Walsh a déjà un don pour le riff. Et aussi pour les soli juteux ; très imprégnés d'ailleurs de Peter Green, d'Eric Clapton, et de Jeff Beck. Celui de "Truth" sorti quelques mois plus tôt. Et Tom Kriss qui partage le chant et assure comme un chef de sa basse EB3 (la même que celle de Jack Bruce) et jouant quasiment lead (de la même façon que ... Jack Bruce). Derrière son aspect festif et de semi-improvisation, cette pièce est en avance sur son temps avec son riff funky syncopé et heurté barbotant dans un bain bouillant de Heavy-rock à peine enfanté.

     Il a parfois été reproché à ce disque d'être naïf ou facile avec des soli à rallonge. Effectivement, il y a quelques morceaux où les musiciens se font plaisir. De la même façon que pouvait d'ailleurs le faire Cream, avec qui le groupe a tourné. Ou encore, Led Zeppelin (mais là, bizarrement, les mêmes critiques n'ont plus le même avis défavorable ... ), Fleetwood Mac, Mountain, Grand Funk Railroad, Jeff Beck Group, etc, etc ... Evidemment, c'est l'époque qui veut ça. Toutefois, au contraire de certains (dont, à la même époque, les loustics de Grand Funk, qui ne tarderont pas à corriger cela ), ici c'est pertinent. Bien plus que sur "Funk ♯48" qui n'atteint pas les trois minutes, c'est sur deux reprises que le trio se lâche comme s'il était en pleine représentation sur scène, devant conquérir un public et galvanisé par l'ambiance. Sur "Lost Woman" des YardbirdsTom Kriss, surexcité par le riff de Paul Samwell-Smith (le bassiste des Yardbirds ...) se fend d'un formidable solo à classer parmi les meilleurs du genre - apte à faire lâcher leurs six-cordes aux gratteux pour lui arracher sa Gibson EB3 et tenter de retrouver ce groove transcendant et ce son tellurique -. Et sur "Stop", la composition de Jerry Ragavoy (avec qui avait auparavant travaillé Szymczyk) (1) et Mort Shuman pour Howard Tate, dont la Soul initiale à été absorbée puis régurgitée dans un catharsis de Heavy-blues-rock fiévreux. Même le Super Session des Bloomfield, Kooper, Goldberg et Stills, n'est pas parvenu à un tel niveau de fièvre Blues-rock. Au contraire, en comparaison, c'est bien pépère.
Le solo, nom di diou, le solo à la wah-wah se greffe directement sur l'échine. Pourtant, apparemment, il paraît simple. C'est comme ça ; ce sont juste les bonnes notes, le bon timing, le son adéquat, le feeling. Une science. 
   Voilà, en vérité, les épanchements se limitent à ces deux reprises, et même si la seconde atteint les douze minutes, à aucun moment elle n'ennuie. Le piano boogie (joué par Walsh), la basse virevoltante et la batterie trépidante et infaillible y pourvoient. Un régal. Un trio qui assure ? Euphémisme. Des cracks !
   Par ailleurs, en comparant ces torrides versions aux originaux, on mesure la transgression qui les fait franchir le Rubicon, provoquant une mutation. La syntaxe est la même, mais le son, le grain, la tonalité et le touché sont inédits. Un nouvel état que l'on définira bientôt sous l'appellation "Heavy-rock" ou "Hard-rock", ou encore "Hard-blues".

   Dans les reprises, notons aussi le "Bluebird" de Buffalo Sprinfield (signé Stephen Stills) qui est ici copieusement alourdi, mué en Heavy-rock dont le premier mouvement et le final préfigurent le Queen des deux premiers opus.

   Et notons que "I Don't Have the Time", en dépit de quelques notes d'orgue à la tonalité bien ancrée dans les sixties, est déjà dans le Heavy-rock Anglais du début de la décennie suivante.
Et aussi que "Fred" est coincé entre deux époque. Cette pièce se démarque par son aspect étrange, bancal, ricochant entre des parties pop-psychédélique, jazz-rock et proto-hard. Plus des bends récurrents tirés du "With a Little Help From My Friends".

     Mais le chef-d'oeuvre demeure le magnifique "Collage" co-écrit avec Patrick Cullie (avec qui Walsh retravaillera pour "Meadows" en 1973). Il y a ici une alchimie entre la guitare acoustique, un riff de guitare qui se répercute sur les murs de nos craintes et de nos regrets, une section rythmique inspirée de la Bossa-nova (en plus lent), et d'une section de cordes. L'une empreinte d'une tristesse pénétrante, et une seconde (probablement un violon et un violoncelle), plus grave, trahissant un regard sur l'utilisation qu'en avait fait les Beatles. L'apport de violons de Bill Szymczyk sur les albums de BB King de 1969, a été un peu lourd, mais pas dans ce cas présent où le dosage est impeccable. Une goutte de plus aurait pu tout faire basculer dans la mièvrerie larmoyante, mais là, ils maintiennent fermement un climat dans des affres de sentiments douloureux.  
Malgré les ans, cette pièce donne encore le frisson et exacerbe les sens mélancoliques et introspectifs. Un seul défaut : les quatre minutes semblent furtives. En 2012, le groupe de Heavy-blues-psychédélique d'Ethan Miller, Howlin' Rain, l'a reprise de fort belle manière, mais cependant sans parvenir à égaler l'originale. 

     Bien trop souvent, les quelques écrits que l'on peut trouver sur James Gang, se branchent directement sur le second opus, le classique unanimement reconnu, "Rides Again", au détriment de ce premier effort. Alors qu'il devrait être justement élevé au même rang que les incontournables de cette année prolixe en délicieux albums de grande classe. Peut-être même que ce premier jet est un peu plus intense que son illustre cadet. Près de 50 minutes (c'est pas mal pour l'époque) et pourtant, à son écoute, on ne sent pas le temps passer. 

Face A

  1. Introduction   - (Bert de Coteaux, Jim Fox, Bill Szymczyk)  -  0:40
  2. Take A Look Around   - (Joe Walsh)  -  6:18
  3. Funk ♯48   -  (J. Walsh, T. Kriss, J. Fox)   -  2:46
  4. Bluebird   -   (Stephen Stills)   -   6:02
  5. Lost Woman   -   (Paul Samwell-Smith, Jeff Beck, Chris Dreja, Jim McCarthy, Keith Relf)   -   9:06
Face B
  1. Stone Rap   -   (Fox, Kriss, Szymczyk, Walsh)   -   1:00
  2. Collage    -   (Patrick Cullie, Joe Walsh)   -   4:02
  3. I Don't Have the Time   -   (Fox, Walsh)    -   2:49
  4. Wrapcity in English    -   (J. Walsh)    -   0:57
  5. Fred    -     (Joe Walsh)    -   4:09
  6. Stop    -     (Jerry Ragavoy, Mort Schuman)   -   12:04



JAMES GANG :
Joe WALSH : Guitares, chants, claviers, piano
Tom KRISS : basse, chants, flûte, vibraphone
Jim FOX : batterie, chants, percussions, claviers

(1) Jerry Ragavoy était quasiment l'auteur attitré des chanson d'Howard Tate à l'époque où il était chez Verve. Il retravailla pour Tate lors de son retour en 2003. Evidemment, Ragavoy est connu mondialement pour les nombreux succès qu'il a composés.
Pour n'en mentionner que quelques uns : "My Baby" (Joplin, Yardbirds), "Cry Baby" (Joplin), "Eight Days on the Road" (Tate, Aretha Franklin, Foghat), "Ain't Nobody Home" (Tate, BB King), "Time is on my Side" (Irma Thomas, Rolling Stones, Moody Blues), "Stay With Me" (Terry Reid, Foghat, Bette Midler), "Get It While You Can" (Tate, Joplin), "Try (Just a Little Bit Harder) (Joplin), "I Can't Wait Until I See my Baby's Face" (Franklin, Dusty Sprinfield, D. Warwick), "Piece of My Heart" ! (Joplin-Big Brother, D. Sprinfield, The Move, J.Barnes), "Stop" (Tate, Hendrix, )



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Joe WALSH "Analog Man" (2012) ; The EAGLES "Hotel California" (1976)

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