vendredi 16 janvier 2026

FATHER, MOTHER, SISTER BROTHER de Jim Jarmusch (2026) par Luc B.


Qu’attendre aujourd’hui d’un film de Jim Jarmusch, dont la dernière livraison qui m’avait enthousiasmée date de 20 ans avec BROKEN FLOWERS ? 

Alléché par le casting et le retour de Tom Waits devant une caméra, allons voir ce FATHER, MOTHER, SISTER BROTHER. Dont le titre annonce la couleur. Il s’agit d’un film en trois chapitres distincts mettant en scène des parents et des (grands) enfants.

Le premier segment se passe dans une bicoque au bord d'un lac du New Jersey, Jeff (Adam Driver) et sa sœur Emily (Mayim Bialik) y rendent visite à leur père veuf, joué par Tom Waits. On passe ensuite à Dublin où Timothea (Cate Blanchett) et sa sœur Lilith (Vicky Krieps) viennent pendre le thé avec leur mère jouée par Charlotte Rampling. Enfin, à Paris, Billy et Skye, frère et sœur jumeaux (Luka Sabbat et Indya Moore) reviennent dans l’appartement parisien de leurs parents décédés.

Qu’ont-ils à se dire ? Pas grand-chose. C’est justement le thème du film, à total rebrousse poil des films familiaux où généralement Thanksgiving est prétexte à de grandes tablées qui s’engueulent et se rabibochent au son de violons extatiques. Ici quasiment pas de musique, un vague thème composé par Jarmusch lui-même, et la chanson « Spooky » de Dusty Springfield que les jumeaux écoutent en voiture.

En voiture… Oh putain ! Je pense qu’un bon tiers du film tient dans les trajets en voiture, lieu clos propice à la discussion. Mais quand on a rien à se dire, ce sont des moments extrêmement gênants. Le dispositif est invariablement le même pour les trois histoires : des panoramiques sur les bagnoles qui passent, des travelings avant subjectifs sur les routes (on voit bien les travaux dans Paris !) et les intérieurs filmés avec effet de transparence du plus mauvais… effet. 

A Dublin, Cate Blanchett tombe en panne, et finalement non. Manière subliminale d'esquiver le rendez-vous avec sa mère ? Sinon pourquoi cette scène ? Vicky Krieps se fait amener par une copine mais dit à sa mère qu’elle est venue en Uber. Pourquoi ce mensonge ? Elle semble avoir des problèmes de fric. Dans les trois histoires on croise des jeunes sur des skates filmés au ralenti. Dans les trois histoires on s’assoie autour d’une table devant un verre d’eau, un thé, un café, et on se demande : « Peut-on trinquer avec de l’eau / du thé / un café ? ». Dans les trois histoires on se complimente sur la couleur d’un pull, d’une écharpe. Dans les trois histoires il est question d’une Rolex (le symbole de la réussite ?).

Et dans les trois histoires on ne se dit pas tout, mais pire, on se ment. Tom Waits, que son fils aide financièrement (la soeur n'était pas au courant), prétend adorer sa vieille Chevrolet bonne pour la casse, mais une fois le fiston parti, file en ville retrouvée sa dulcinée en BMW. Les parents de Billy et Syke ont-ils caché à leurs enfants leurs réelles activités ? Lilith est-elle fauchée, à la rue ? Suppositions. 

Jim Jarmusch filme à la japonaise (il avait fait GHOST DOG, un très bon cru, en recyclant LE SAMOURAÏ de Melville) plans statiques, cadres zénithaux sur les tables où sont soigneusement disposés verres, assiettes ou tasses. Cérémonial, rituel, dans ce qu’il a de plus guindé et futile. La lumière est très belle, notamment dans cet appartement parisien vidé de ses meubles. La concierge est jouée par Françoise Lebrun, actrice notamment de LA MAMAN ET LA PUTAIN. Un choix très référencé. Mais qui sonne aussi faux que les transparences en voiture, un champ / contre champ visiblement tourné à trois semaines d'intervalle, gros malaise à l'écran.

Le dernier plan est signifiant. Skye et Billy roulent vers un garage où sont entreposées les affaires de leurs parents. Une vie empilée dans 6 mètres carré. Une vie dont on ne saura pas grand chose, les différentes cartes d'identité retrouvées laissent supposer un passé de clandestins ou d'activistes. Je ne sais pas ce que Jim Jarmusch a voulu dire, mais c’est peut être ça : la futilité de l’existence qui finit en carton, et qu'importe le modèle de voiture, de montre de luxe, l'alignement des tasses à thé et la couleur des fleurs. Mouais, c'est un peu court, Jarmusch...  

On choisit ses amis mais pas sa famille. Les relations restent au stade de la politesse, du rituel obligé, du respect contractuel pour ses géniteurs. Mais chacun mène sa vie, aucun n’a de compte à rendre à l’autre. Des séquences malaisantes, des silences lourds, des non-dits, pas une once d’honnêteté, des sentiments qu’on refreine. Les comédiens semblent s’emmerder, une absence de jeu que j'imagine volontaire, imaginez les tablées généreusement filmées chez Chabrol ou Sautet dirigées par Robert Bresson

Le rythme est lent mais ça passe vite. C’est chiant mais on ne s’ennuie pas. Ce qui serait vraiment intéressant, c’est que Jarmusch reprenne chaque segment pour les développer en long métrage, et nous raconter ce qu’il s’est passé avant, et après. 

A la question, qu'attendre de Jim Jarmusch aujourd'hui, je répondrai sans détour, franchement, sans me défausser et avec certitude : je n'sais pas.


Couleur – 1h50 – format 1:1.85 

5 commentaires:

  1. Shuffle Master.16/1/26 09:25

    1. Broken Flowers, revu deux ou trois fois ces derniers temps, excellent.
    2. Spooky par Dusty Springfield: faute manifeste de goût, c'est bien mieux par Atlanta Rhythm Section.
    3. Il n'y a que Le Canard Enchaîné qui trouve quelque vertu à ce film, quoique non moldo-valaque. Les autres critiques sont au mieux poliment dubitatives et au pire franchement négatives.

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    1. Je viens d'écouter "Spooky" par ARS, c'est effectivement une petite tuerie. Mais qui n'enlève rien, à mon sens, à la beauté de la version Dusty Springfield, sublime voix, les cuivres, les percus.

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    2. Bien d'accord, Dusty Springfield contribue à la magie du titre.

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  2. "Le rythme est lent mais ça passe vite. C’est chiant mais on ne s’ennuie pas" Une remarque comme ça oblige presque à partir voir ce film pour bien comprendre sinon adhérer. ;-)

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  3. Je confirme ce paradoxe ! Quand le film s'est terminé, je me suis dit : "déjà ?" et non pas "enfin !"... Il y a un je ne sais quoi dans le rythme qui maintient le spectateur à l'affût. Merci pour votre passage sur ces pages.

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