jeudi 15 janvier 2026

LE FOLK ROCK - épisode 3, par Benjamin


Vu comme le dernier possible sauveur d’une certaine douceur utopique, Dylan envoya paître ses admirateurs en produisant l’immonde « Self portrait ». Tous les yeux se tournèrent alors vers le soleil californien, avec l’espoir que le fameux titre des Mama’s and the Papa’s exprimait plus qu’un attendrissement nostalgique face à une douceur condamnée. Revenant d’un court voyage en Angleterre, David Crosby et Stephen Stills s’apprêtaient alors à former un des groupes les plus vénérés de l’histoire de la musique populaire. Le temps pressait et, rejoint par Graham Nash, le groupe chercha à offrir à la somptueuse tendresse du rock sixties le requiem qu’il méritait.

Nous étions alors en 1969 et, porté par le succès du groupe au festival de Woodstock, le premier album du trio se vendit formidablement bien. Les musiciens ne furent pourtant pas satisfaits de la banalité de ces ballades folk, exercice de style un peu fade sur lequel la jeunesse se jeta avec l’avidité de ceux qui sentent que l’objet de leur admiration s’apprête à disparaître. Il manquait au groupe une voix pour se montrer à la hauteur des grandes chorales des temps passés, un musicien dont la plume et la voix offrirait à leur musique ce supplément d’âme caractérisant les grandes œuvres. Stephen Stills se souvint alors du jeune solitaire tourmenté avec qui il vécut l’aventure du Buffalo Springfield.

Ainsi fut enregistré « Déjà vu », disque que le label Atlantic ne prit même pas la peine d’écouter avant de le publier.

Dès l’annonce de la sortie prochaine d’un album regroupant Neil Young, David Crosby et Stephen Stills, les précommandes battirent tous les records. Nostalgique d’une époque qu’il sentait s’éteindre sous le poids des désillusions et de la violence musicale qu’elle engendrait, une génération voulant encore rêver se jeta sur cet oasis de finesse mélodique. Sonnant comme le cri désespéré d’une beauté refusant de disparaître, « Carry on » ressemble à un rite Voodoo ouvrant la voie à une folk mystique. S’émancipant de ses vieilles croyances, l’occident mit dans sa musique une ferveur transcendante qui culmina lors du festival de Woodstock. C’est cette ferveur que « Déjà vu » convoque, cherchant par la splendeur de ses mélodies à faire du rock un moyen d’élever les âmes. N’allez pourtant pas croire qu’une telle grand messe se passe de défoulement orgiaque, les guitares se déchaînent joyeusement le temps d’un « Woodstock » électrisant.

Réconcilier les élans du corps et ceux de l’esprit, donner de la grâce à la simplicité et de la simplicité à la grâce, voilà le génie que Crosby, Stills and Nash se proposa de célébrer. Il se dégage de chœurs tels que ceux de « Our house » une sérénité que le rock ne connaîtra plus. Ne voyant plus les grands espaces que dans les films, le cerveau empoisonné par une musique de plus en plus agressive et des écrans de plus en plus envahissants, l’homme moderne semble de moins en moins fait pour apprécier une telle harmonie méditative. La douceur de la folk et la nonchalance de la country s’allient sur « Déjà vu » pour l’inciter à stopper le train infernal de ses distractions, le portent vers une sérénité l’éloignant des démons du désir et de l’angoisse.

Vient également la poésie de Neil Young, breuvage doux amer passant du spleen Dylanien de « Helpless » à la somptueuse messe country rock de « Country girl ». Exprimant des doutes angoissés face à une paix fragile, doutant de l’existence d’un amour idéalisé et d’une vie débarrassée de tout conflit, « Déjà vu » ne s’en affirme pas moins comme le plus formidable message d’espoir de l’histoire du rock.

« On ne comprend rien à l’époque moderne si on ne comprend pas qu’elle est une lutte acharnée contre toute forme de spiritualité » Georges Bernanos : La France contre les robots

Chaque mélodie de « Déjà vu » sonne comme une révolte contre ce constat péremptoire, formant ainsi le symbole d’une musique refusant d’abandonner son âme dans un nihiliste concours de violence sonore. Aussi célébré que fut cet album, l’association de tels égos ne put tenir bien longtemps. Alors que s’achevait un concert de leur dernière tournée, Neil Young se voyait déjà électriser les foules en compagnie de son groupe d’émissaires. Les grandes rencontres sont souvent le fruit du hasard le plus banal, l’inattendu émergeant dans nos vies avec la soudaineté de Moby Dick émergeant des mers calmes traversées par le fier navire nommé Pequod.

Ce fut alors dans un petit bar de Californie, le genre de lieux où s’écrivaient les premières pages de légendes musicales et mourraient tragiquement les plus belles illusions. Lorsqu’ils commencèrent à jouer, les Rockets semblaient bien incapables d’émerveiller une génération qui enfanta tant de virtuoses pop. C’est oublier que les sixties étaient repus de merveilles mélodiques tels que « Pet sound » ou « Odessey and oracle », « Sergent Pepper » et autres « Forever changes », son estomac dilaté réclamait une nourriture plus légère. Une critique snob eut beau tenté de la ramener sur les rivages de son rock mature, l’année 1969 célébra la puissance orgiaque du heavy blues et du proto punk stoogien avec un plaisir décomplexé. 

Neil Young appréciait également ce genre de simplicité rageuse, elle lui rappelait ce rockabilly qui fit naître sa vocation musicale. Les Rockets jouèrent ce soir là un boogie binaire semblant nettoyer le rock de ses prétentions, une force primaire dans laquelle Neil Young aperçut son avenir. Puisque le producteur iconique du raffinement planant, Jack Nietzsche, ne sut donner à son premier disque une forme satisfaisante, le Loner gagnera son indépendance en se jetant corps et âme dans le bain de l’agressivité de cette nouvelle époque.

Ainsi naquit « Everybody know this is nowhere », modèle de folk rock sauvage nourrissant une tension dramatique d’une troublante intensité. Avec « Cinamon girl », le groupe n’a besoin que de deux notes pour évoquer la splendeur des grands espaces américains, les guitares galopant avec l’énergie euphorique de cœurs enfin touchés par un amour éternel. Les mélodies sont toujours majestueuses, mais désormais portées par une intensité électrique d’une rare violence et portées par un dépouillement tranchant radicalement avec l’héritage Byrdsien.

Nombreux sont aujourd’hui ceux voyant dans cette simplicité et la puissance rageuse de ces guitares une prédiction de la future crise de nerf grunge. Signalons toutefois que la déprime musicale engendrée par Kurt Cobain n’atteignit jamais ce niveau de grâce onirique, qui est la marque des musiciens restés fidèles à la poésie autrefois portée par la folk. Il est vrai que le Loner est avant tout un poète musical écartelé entre une noirceur digne de Dylan Thomas et des rêveries à la douceur Rimbaldienne. Solitaire défendant rageusement sa liberté de création, il s’exila déjà sur des terres plus apaisées lorsque l’album « Everybody know this is nowhere » conquit le grand public. 

Les années suivantes, Neil Young enchaîna les albums célébrés ou honnis de la critique, offrit aux gardiens de la bienséance musicale ce qu’ils voulaient avant de repartir dans les chevauchées sanguinaires de son cheval fou. Lui-même partisan d’une certaine finesse mélodique issue des sixties, il la prolongea sur la lumineuse nostalgie folk de « After the goldrush ». Lorsque sonna pour les hippies l’heure du retour à la terre, Neil Young conquit le monde en propulsant le country rock au sommet des ventes avec l’album « Harvest ». En même temps Docteur Jekyll et Mister Hyde du folk rock, le Neil Young fut un des rares musiciens capables d’honorer aussi bien la finesse des sixties et la puissance rugueuse des seventies.

A suivre... 

Et retrouvez les chroniques de Benjamin dans son bouquin : Le Roman du Rock .  

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