Nous étions alors en 1969 et, porté par le succès du
groupe au festival de Woodstock, le premier album du trio se vendit
formidablement bien. Les musiciens ne furent pourtant pas satisfaits
de la banalité de ces ballades folk, exercice de style un peu fade
sur lequel la jeunesse se jeta avec l’avidité de ceux qui sentent
que l’objet de leur admiration s’apprête à disparaître. Il
manquait au groupe une voix pour se montrer à la hauteur des grandes
chorales des temps passés, un musicien dont la plume et la voix
offrirait à leur musique ce supplément d’âme caractérisant les
grandes œuvres. Stephen Stills se souvint alors du jeune solitaire
tourmenté avec qui il vécut l’aventure du Buffalo Springfield.Réconcilier les élans du corps et ceux de l’esprit, donner de la grâce à la simplicité et de la simplicité à la grâce, voilà le génie que Crosby, Stills and Nash se proposa de célébrer. Il se dégage de chœurs tels que ceux de « Our house » une sérénité que le rock ne connaîtra plus. Ne voyant plus les grands espaces que dans les films, le cerveau empoisonné par une musique de plus en plus agressive et des écrans de plus en plus envahissants, l’homme moderne semble de moins en moins fait pour apprécier une telle harmonie méditative. La douceur de la folk et la nonchalance de la country s’allient sur « Déjà vu » pour l’inciter à stopper le train infernal de ses distractions, le portent vers une sérénité l’éloignant des démons du désir et de l’angoisse.
« On ne comprend rien à l’époque moderne si on ne comprend pas qu’elle est une lutte acharnée contre toute forme de spiritualité » Georges Bernanos : La France contre les robots
Chaque mélodie de « Déjà vu » sonne comme une révolte contre ce constat péremptoire, formant ainsi le symbole d’une musique refusant d’abandonner son âme dans un nihiliste concours de violence sonore. Aussi célébré que fut cet album, l’association de tels égos ne put tenir bien longtemps. Alors que s’achevait un concert de leur dernière tournée, Neil Young se voyait déjà électriser les foules en compagnie de son groupe d’émissaires. Les grandes rencontres sont souvent le fruit du hasard le plus banal, l’inattendu émergeant dans nos vies avec la soudaineté de Moby Dick émergeant des mers calmes traversées par le fier navire nommé Pequod.
Neil Young appréciait également ce genre de simplicité rageuse, elle lui rappelait ce rockabilly qui fit naître sa vocation musicale. Les Rockets jouèrent ce soir là un boogie binaire semblant nettoyer le rock de ses prétentions, une force primaire dans laquelle Neil Young aperçut son avenir. Puisque le producteur iconique du raffinement planant, Jack Nietzsche, ne sut donner à son premier disque une forme satisfaisante, le Loner gagnera son indépendance en se jetant corps et âme dans le bain de l’agressivité de cette nouvelle époque.
Nombreux sont aujourd’hui ceux voyant dans cette simplicité et la
puissance rageuse de ces guitares une prédiction de la future crise
de nerf grunge. Signalons toutefois que la déprime musicale
engendrée par Kurt Cobain n’atteignit jamais ce niveau de grâce
onirique, qui est la marque des musiciens restés fidèles à la
poésie autrefois portée par la folk. Il est vrai que le Loner
est avant tout un poète musical écartelé entre une noirceur digne
de Dylan Thomas et des rêveries à la douceur Rimbaldienne.
Solitaire défendant rageusement sa liberté de création, il s’exila
déjà sur des terres plus apaisées lorsque l’album « Everybody
know this is nowhere » conquit le grand public. Les années suivantes, Neil Young enchaîna les albums célébrés ou honnis de la critique, offrit aux gardiens de la bienséance musicale ce qu’ils voulaient avant de repartir dans les chevauchées sanguinaires de son cheval fou. Lui-même partisan d’une certaine finesse mélodique issue des sixties, il la prolongea sur la lumineuse nostalgie folk de « After the goldrush ». Lorsque sonna pour les hippies l’heure du retour à la terre, Neil Young conquit le monde en propulsant le country rock au sommet des ventes avec l’album « Harvest ». En même temps Docteur Jekyll et Mister Hyde du folk rock, le Neil Young fut un des rares musiciens capables d’honorer aussi bien la finesse des sixties et la puissance rugueuse des seventies.
A suivre...
Et retrouvez les chroniques de Benjamin dans son bouquin : Le Roman du Rock .






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