vendredi 2 septembre 2022

AS BESTAS de Rodrigo Sorogoyen (2022) par Luc B.

Rodrigo Sorogoyen commence à se faire un nom dans le cinéma ibérique. Encore une belle surprise espagnole après EL BUEN PATRON, Almodovar peut se rassurer, la relève est assurée. J’ai découvert Sorogoyen avec QUE DIOS NOS PERDONE (2016) polar tendu et urbain où le réalisateur plongeait une caméra immersive au cœur du mouvement des Indignés. Deux ans plus tard EL REINO était un thriller politique sur fond de corruption. Pour AS BESTAS, Rodrigo Sorogoyen vire de bord et plante sa caméra sur les étendues sauvages de Galice.

Passé un prologue impressionnant, de capture de chevaux filmée au ralenti, on atterrit dans un troquet de campagne où les hommes du village se retrouvent pour discuter, boire et jouer aux dominos. On ne sait pas trop de quoi il retourne, mais l’un d’eux, Xan, semble avoir la plus grande gueule. Quand il apostrophe méchamment un des clients qui sort : « Eh le français, on ne dit pas au revoir ? ».

Le français, c’est Antoine. Il était resté hors champ pendant toute la scène, manière d’isoler le personnage, venu s’installer dans ce petit village de Galice avec sa femme Olga, avec pour projet de redonner vie au lieu en rénovant des maisons destinées à la location. Un projet mûri de longue date, dans le respect de principes écologistes. Dès cette première scène, on sent l’animosité entre les autochtones et le français. On apprendra plus tard qu’Antoine a voté non à l’installation d’éoliennes, sa voix privant le village d’une manne financière. Xan et son frère Lorenzo, comptent bien lui faire payer cette trahison.

Les français habitent la maison juste au-dessus de celle des frères. Ce qui leur confère une position de supériorité. Ce sera un thème récurrent, les français lettrés, cultivés, riches, qui s’octroient la meilleure place et imposent leur idéologie. Sauf que pour descendre au village, la seule route passe devant la maison de Xan, Lorenzo et leur mère. Et ça change tout.  

AS BESTAS s’inscrit entre plusieurs genres, drame social par son propos politique, western contemporain par les grands espaces, la rugosité des caractères, les dialogues réduits au minimum. Et film d’angoisse. Les deux frangins mènent la vie dure au couple de français, mesquineries, actes de malveillance, menaces verbales. Ça monte crescendo. On se biture en laissant les cadavres de bouteilles sur la terrasse, on pisse sur le mobilier de jardin, on épie la nuit aux fenêtres, on empoisonne le puits qui sert à la production de tomates.

Pour la police il ne s'agit que d'une brouille de voisinage. Antoine s’arme d’un caméscope pour filmer les menaces et confectionner un dossier. Antoine et Olga s’inquiètent au fil des jours de leur intégrité physique. Voir ce retour de nuit en voiture, la route barrée comme une embuscade, le fusil, les coups frappés à la vitre du 4x4.

Sorogoyen filme en scope de superbes images, des ciels plombés qui traduisent l'atmosphère lourde, le thème musicale en rajoute une couche, la tension monte. Grand moment de cinéma lorsqu’Antoine revient d’un bain de rivière, par la forêt, avec ces silhouettes furtives qui le suivent. Ou lorsqu’Olga et sa fille vont au marché aux bestiaux. Il y a un retournement de situation aux deux tiers qu’il ne faut évidemment pas raconter, un plan très long et douloureux, soudain stoppé par une ellipse de temps qui frappe par son intelligence.

Film peu dialogué, à deux exceptions, deux plans séquence. Le premier est sans doute un des sommets du film. Antoine débarque au café et paie un verre à Xan. Faut qu’on parle, la guerre a assez duré. Le dispositif est simple, un plan fixe de derrière le comptoir qui cadre les deux acteurs, ce sont les comédiens qui font le job, jouant beaucoup sur les silences. Le second entre Olga et sa fille, où le réalisateur recadre davantage celle qui écoute que celle qui parle, et contrairement au premier, les personnages sont en mouvement. Le seul souci de ce dialogue sans doute trop long, ou trop démonstratif, vient de la performance de Marie Colomb (la fille) que je n’ai pas trouvé très juste dans le film.

Alors que Denis Ménochet (le père) est encore une fois époustouflant de force fragile, comme Marina Foïs** (la mère) impressionne dans sa détermination à rester debout, digne. On remarquera la différence de gabarit entre les deux comédiens. Quand on voit à la toute fin Marina Foïs quitter son potager pour monter à sa maison, le pas lourd, le corps courbé, fatigué par les épreuves, on  pense à Depardieu ou Gabin ! Les frères espagnols sont joués par Luis Zahera et Diego Anido, que je ne connaissais pas, le second sous ses airs benêts fiche réellement la trouille.

Très rapidement, quelques références me sont venues à l’esprit, LES CHIENS DE PAILLE (1971) de Peckinpah avec Dustin Hoffman, parce que la situation est proche, ou DELIVRANCE (1972) de John Boorman. Sorogoyen y a forcément pensé, mais ne va pas aussi loin. Le traitement de certains plans et de la musique peuvent évoquer le THERE WILL BE BLOOD (2007) de PT Anderson. L’impact visuel. Le point commun des trois film est la bestialité des comportements. Mais AS BESTAS parle aussi de l’appartenance au clan, à la terre, aux origines. Appartenons-nous au pays où on est né, ou où on vit ?  Le fait que le village soit isolé, qu’on y croise les mêmes âmes, aux mêmes endroits (café, station-service, route) renforce l’impression de huis-clos, l'atmosphère oppressante, alors que ce théâtre tragique est filmé en larges plans d’ensemble, en pleine nature.

On objectera une durée un peu longue. L’anniversaire du voisin Pépino aurait pu être zappé, comme certains échanges mère/fille aux deux-tiers de l'intrigue, ce qui aurait donné un récit plus tendu. Mais le réalisateur semblait vouloir faire corps avec cette nature qu’il filme, implacablement rythmée par les saisons.

**Denis Ménochet et Marina Foïs jouent les 3/4 du temps en espagnol, sauf dialogues entre français.

Couleur  -  2h17  - scope 1:2.39  

lien vers : Les Chiens de paille

lien vers : Délivrance

lien vers : El buen patron 

1 commentaire:

  1. De Sorogoyen je connais que El Reino ... bon film, voire plus, mais trop de délayage par moments ... je vois que celui-ci aussi, le gars gagnerait manifestement à raccourcir ses films et à sabrer quelques scènes superflues ...

    Menochet, avis mitigé ... fabuleux dans la très longue d'ouverture de Inglorious bastards, excellent dans Grâce à dieu, correct dans The french dispatch et insupportable dans l'également insupportable Jusqu'à la garde ...
    Et la Foïs, elle peut enchaîner des décennies de bons rôles pour faire oublier toutes les daubes qu'elle a tourné à ses débuts ...

    Comment ça, tu connais pas Luis Zahera ? Moi non plus ...

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