John
Lennon, un nom aussi fortement gravé dans notre inconscient collectif a de quoi
intimider le chroniqueur. Comme Bob Dylan, les trois autres Beatles et Elvis,
son patronyme dépassa le cadre de la petite histoire du rock, pour marquer
celle de l’humanité. Chez la plupart des grands hommes, la vie privée est
indissociable de l’œuvre, elle est un glorieux moule donnant à leurs actes leur
grandeur. Dans la vie de John Lennon, un tourment marqua sa personnalité plus que tout
autre : l’abandon. Abandon de son père d’abord, fier marin parti combattre
le péril allemand. La guerre ne dura que quelques années, mais l’absence de ce
soldat fut bien plus longue. Aventurier dans l’âme, le marin se perdit dans
quelques bars, s’attarda dans quelques ports. A son retour, il découvrit que sa
femme s’était largement consolée dans les bras de quelques hommes plus
sédentaires.
C’est
ainsi que, alors qu’il venait juste de retrouver son père, John dut choisir
entre le suivre et laisser tomber sa mère, ou le perdre une nouvelle fois. A
l’heure où certains aimeraient donner le droit aux femmes seules de faire naître des générations d’orphelins, cette histoire rappelle que grandir sans
père ou mère est avant tout une souffrance. Après l’abandon du père vint celui
de la mère, qui confia John à sa tante car elle fut incapable de l’élever. Le
petit John n’eut pourtant pas une enfance malheureuse, sa tante lui offrant un
milieu aimant et une certaine aisance matérielle. Vint ensuite l’adolescence,
âge où la découverte du rock’n’roll le poussa à délaisser des études dont il
n’avait que faire. Je ne vais pas trop m’attarder sur la rencontre avec Paul,
le début de la gloire à Hambourg, la beatlemania, tout cela fut déjà raconté
des centaines de fois.
Venons-en directement à l’épisode haï par tous les fans des Beatles : la rencontre avec Yoko Ono et la fin du groupe. Le chanteur des Beatles rencontra sa compagne la plus connue lors d’une de ses expositions. Beaucoup pensent que cet évènement a causé la mort des Beatles, mais le groupe était déjà à la dérive avant que Yoko ne s’installe dans la vie de John. Désormais considéré comme un grand compositeur par Bob Dylan, George Harrison ne supportait plus le mépris du duo Lennon/McCartney. Lennon et lui en vinrent d’ailleurs aux mains lors des séances de l’ALBUM BLANC, le chef d’œuvre témoin de leurs divisions. Puis vint le projet GET BACK, album du retour au rock’n’roll sauvé du naufrage par les pompeux murs de sons Spectoriens. Le disque se nomma finalement LET IT BE et s’imposa comme leur plus mauvais disque depuis RUBBER SOUL, ce qui relativise tout de même l’ampleur de l’échec.
Les
Beatles furent alors au stade terminal de cette maladie qui finit par tuer même
les meilleurs : la lassitude. Ces musiciens ne supportaient plus la
pression liée à leur immense notoriété, il fallait que le groupe meure pour que
ses musiciens revivent. Yoko ne put pas accélérer le processus, la maladie
était déjà trop avancée. Comme l’a si bien prouvé Cavanna, même les plus
cruelles infections ne tourmentent pas leur victime en permanence. Il y a ce
que l’on appelle poétiquement des lunes de miel, trêves magnifiques, où le
malade semble retrouver toute sa vigueur. Pour les Beatles, cette lune de miel
fut ABBEY ROAD, disque qui vit le groupe retrouver les sommets artistiques de SERGENT
PEPPER. Alors forcément, après avoir écrit un dernier chef d’œuvre de cet ampleur,
ces esprits brillants devinrent mous comme des ventres de routiers.
Seul
George parvint à toucher au sublime dès le premier essai, la censure imposée
par le duo Lennon / McCartney lui ayant permis de stocker de quoi remplir un
triple album lumineux. Paul décolla difficilement avec ses Wings, John sortit
quatre purges expérimentales, Ringo fit du Ringo. J’ai affirmé, au début de
cette chronique, que la vie des grands hommes est souvent indissociable de leur
œuvre. Et bien c’est précisément ce qui explique que, après une série de Yoko
Onerie, Lennon écrivit ce chef d’œuvre nommé PLASTIC ONO BAND. Les quatre
premiers albums étaient froids et intellectuels, PLASTIC ONO BAND est rugueux
et bouleversant. C’est une biographie musicale d’une rare sincérité.
PLASTIC ONO BAND est aussi une des meilleures productions de Phil Spector, pour la simple et bonne raison qu’on ne le reconnaît pas. Face à une personnalité aussi forte que celle de John Lennon, l’immonde Spector range enfin son barnum plein d’échos, se contente de capter les pépites jouées par son illustre musicien. PLASTIC ONO BAND doit permettre à John d’exorciser ses douleurs les plus profondes et on ne crie pas sa douleur devant une fanfare. Il y a d’abord sa mère, celle qui l’a eu sans qu’il puisse l’avoir. Celui que l’on voyait comme le rocker dur à cuir montre alors une sensibilité inédite, la production minimaliste ne faisant qu’accentuer la puissance émotionnelle de son chant. Crue, la production l’est autant sur « Workin class hero », ballade folk digne des grands hymnes Dylaniens. Hommage à ce père vivant de petits boulots, ce héros de guerre condamné aux basses œuvres, cette fresque devint vite une célébration du courage prolétarien. Ayant vécu dans une certaine aisance matérielle, Lennon n’a jamais connu le milieu dont il parle si bien. Mais a t-on demandé à Zola de travailler à la mine avant d’écrire Germinal ? Penser qu’on ne peut parler que de ce que l’on a vécu revient à nier toute forme d’intelligence, comme si l’homme n’était qu’une bête ne pouvant comprendre que son petit territoire. Les ouvriers ne sont pas toujours ceux qui parlent le mieux de leur vie, la douleur n’est pas une preuve de génie mais un malheur dont tout homme se serait passé.
« Workin
class hero », comme beaucoup de grandes œuvres, parvient à déployer un
charme universel en décrivant une situation particulière. Bien vite, le titre
pu être vu comme un des premiers témoins de l’engagement politique qu’allait
bientôt porter Lennon, l’enfant torturé commençait à donner naissance au
militant de gauche.
Une œuvre aussi autobiographique que PLASTIC ONO BAND ne pouvait se passer de ce bon vieux rock'n'roll. « I found out » et « Well well well » viennent de la bonne vieille époque du pur rock'n'roll, d’un temps où l’armée n’avait pas tué le jeune Elvis. Cette énergie est aussi présente sur « Remember », célébration de l’enfance perdue sur fond de boogie presque enjoué. Avec ses tendres notes de piano, « Love » annonce le tube pacifiste « Imagine ». Et puis il y a aussi ces phrases inoubliables, « the dream is over », « god is a concept by which we mesure our pain »… Dans « God » John lance ce cri libérateur « I don’t believe in Beatles ».
Le passé était exorcisé, la mue transformant le turbulent Beatles en porte-parole d’une génération. Initié dans une douleur d’une fulgurante beauté PLASTIC ONO BAND est le chef d’œuvre d’un homme se sentant au bord de l’abime, d’un artiste saluant une dernière fois ses tourments passés, sans savoir quelles autres douleurs l’attendaient.
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