Il ressemble alors à un élève tentant désespérément d’appliquer une leçon
trop complexe pour lui. « Royal Tea » fut un fiasco car son auteur ne
put que rouvrir la tombe des sixties/seventies, en ressortir les morceaux les
mieux conservés, avant de les assembler maladroitement. Le second Bonamassa est
plus authentique, c’est celui qui accompagna la chanteuse Beth Hart et
enregistra le très bon « Redemption ». Aussi virtuose soit-il, notre
ami Joe n’est jamais aussi bon que lorsque le blues l’oblige à simplifier ses
plans. Il existe deux types de musiciens, ceux qui montrent la voie et ceux qui
entretiennent un certain héritage, Joe fait indéniablement partie de la seconde
catégorie. Voilà pourquoi il ne parvint pas à s’approprier le rock anglais,
c’est une musique qui est faite pour aller toujours plus loin, une esquisse que
les générations complètent sans cesse sans parvenir à imposer une version
définitive. Dans « Royal Tea » Big Joe tenta de rendre hommage à Jeff
Beck tout en mimant parfois David Gilmour, se noya dans ses admirations parce
qu’il refusait de choisir une direction.
Notre homme voulait paraître authentique tout en surchargeant son œuvre
d’effets pompeux, voulait rester un bluesman tout en se parant des oripeaux
raffinés de la pop anglaise. Embourbé dans ses contradictions, notre yankee
anglophile but une tasse royale. Un peu moins d’un an plus tard « Time
Clocks » semble remettre un peu d’ordre dans ce chaos pompeux. L’album
s’ouvre sur « Pilgrimage », une incantation Voodoo qui donne le ton
d’un disque où la grâce et l’énergie parviennent enfin à coexister. Le solo
ouvrant l’album rappelle que Pink Floyd fut, avant de partir dans ses requiem
spatiaux, une bande de musiciens nourris aux mamelles du blues. Vient ensuite
un riff développant un puissant mantra oriental, blues de bédouin chaud comme
le soleil du Sahara.
Cette guitare lourde comme le plomb et étincelante comme un diamant brut suit la formule inventée par Jimmy Page, tout en la ramenant à ses origines. La pression monte progressivement et culmine dans une série de chorus majestueux. Du côté de la batterie « Time clocks » renoue avec une frappe sèche et binaire, rappelant ainsi l’héritage que Big Joe s’évertue à perpétuer. « The Heart never wait » nous ramène d’ailleurs à cette nuit où, propulsé par le swing implacable du grand Joe, Beth Hart fit d’Amsterdam la capitale du blues. Quand un piano délicieusement boogie souligne la cadence d’une batterie enjouée, Big Joe redevient le digne descendant des trois King (BB, Freddie et Albert).
Puis vient le titre qui fera date, celui qui permettra à l’album de
traverser le temps sans vieillir. Le morceau titre réussit ce que « Royal
Tea » avait si lamentablement raté, il permet au blues de se régénérer
grâce à la grande musique anglaise. Lors du refrain, les notes les plus graves
retournent visiter le côté sombre de la lune, les chœurs se joignant à ce
tintement d’horloge céleste pour rappeler les rêveries atmosphériques du plus
grand album de Pink Floyd. Pourtant, quand big Joe se lâche dans des solos
lyriques, c’est encore l’ombre du blues qui plane au-dessus de ses accords. Elle
s’épanouit de façon plus conventionnelle sur « Question and answer »,
titre où un riff viril et des chœurs gospels saluent les grandes heures du rock
sudiste.
« Time clocks » est un album où la guitare prend tout l’espace, où une production très classieuse ne déborde jamais sur la puissance de ses riffs et la profondeur de ses mélodies. « Mind’s eyes » nous refait le coup de la ballade nostalgique, ses chœurs grandiloquents renouent avec la mélodie de « Time clocks ». On pense encore à Pink Floyd quand big Joe propulse ses chorus au-dessus de cette mélodie nuageuse, tel David Gilmour s’élevant au-dessus du mur de Pink Floyd pour jouer le solo de « Confortably numb ». Bonamassa parvient toutefois à garder ce feeling inimitable, ce mojo nostalgique définissant les bluesmen les plus raffinés. Malgré la production grandiloquente, malgré la splendeur des mélodies, « Times clocks » est avant tout un très bon album de blues. Blues de bédouin sur « Notches », blues nourri par des rêveries folk sur « The Loyal kind », blues sonnant comme une symphonie spatiale sur le morceau titre, et bien sur le blues éternel des pionniers s’épanouit sur un titre comme « The heart that never wait ».
Au bout du compte, « Time clocks » est une réussite. Si big Joe n’invente pas la poudre, il a au moins le mérite de nous faire redécouvrir une musique qui semble se fossiliser.
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