jeudi 1 juillet 2021

Ignacy Feliks DOBRZYŃSKI – Symphonie N°2 (1834) - Łukasz BOROWICZ (2013) – par Claude Toon



- Ah non Claude ! Ras le bol des artistes et compositeurs aux noms imprononçables avec en prime un alphabet zarbi ; c'est qui cet Ignacy ? un russe ? un syldave ?
- La Syldavie est une invention d'Hergé Sonia… Dobrzyński est un compositeur polonais contemporain de Chopin et son ami ; ok pas un génie mais une musique bien agréable.
- Humm, c'est vrai qu'à l'écoute de cette symphonie, on pense à Mendelssohn, de la même époque je crois. Une pincée de classicisme et une autre de romantisme ?
- Oui Sonia, il y a de cela, la thématique ne séduit pas d'emblée aussi facilement… sans métaphysique, cette musique donne la pêche…
- Le chef m'est inconnu, un polonais lui aussi ?
- Oui, il est surtout connu pour une discographie tout à fait originale, un désir de nous faire redécouvrir des compositeurs oubliés ; une spécialité du label Chandos…


Ignacy Feliks Dobrzyński 

Sacrée Sonia… Toujours à râler 😊. Il faut dire que le caractère Ń à taper sous Word, ben… c'est un peu galère. On le trouve dans les caractères spéciaux. Après rédaction de plus de 600 papiers, c'est la première fois que je tombe dessus. Par ailleurs, notre chère secrétaire n'a qu'une idée en tête en ce moment, se trouver des bikinis colorés pour cet été. Démarche un peu étrange car elle a réservé dans un camp naturiste ; Sonia ne changera jamais, ce qui fait son charme… Bref… J'ignore pourquoi je brode sur le sujet, pas sur les bikinis ? On ne me changera jamais non plus…

Radio Classique est d'utilité publique et culturelle. Le matin, entre autres, dès 9h30, Christian Morin suivi jusqu'à 13 H de Laurence Ferrari présentent un joyeux pot-pourri d'extraits d'œuvres classiques, une sélection épicée de jazz et de musiques de film. Le Week-end, le violoncelliste Gauthier Capuçon prend le relai en présentant un artiste (jeune ou historique), son "coup de cœur". Une grille de programmation qui nous permet de découvrir des interprétations variées d'ouvrages archi-connus ou, comme aujourd'hui, les chouettes musiques de "petits maîtres" qui méritent plus qu'un oubli méprisant voire parfois total. À noter une bonne humeur communicative dans le style de la présentation et même des vannes de bon goût qui rappellent un peu le style de notre blog. Merci à eux et aux autres animateurs.

En trente ans, la chaîne a siphonné les trois quarts des auditeurs de France Musique, plus élitiste, je dirais réservée à des mélomanes plus chevronnés ; en un mot : pas de concurrence, non, plutôt de la complémentarité.

Et c'est comme cela qu'un matin, j'ai entendu le final virevoltant quoiqu'un peu lourd d'une symphonie d'un certain Ignacy Feliks Dobrzyński dont je n'avais jamais entendu parler.   

La  discographie de ce monsieur ne surcharge pas les bacs des disquaires (enfin ceux qui existent encore). J'ai été surpris de trouver une vidéo YouTube dans une interprétation de bon aloi. J'ai souvent parler du label anglais Chandos, qui me fait penser à nos labels Français Erato ou Harmonia Mundi dans le sens où son catalogue s'oriente délibérément vers la redécouverte de compositeurs moins célèbres voire pas du tout. Vous trouverez ainsi commentés dans le blog, au hasard et de mémoire : les symphonies de Martinu ou des pièces orchestrales rares et pittoresques de Ralph Vaughan Williams par le maestro anglais Bryden Thomson, une anthologie d'ouvrages moins rabâchés que les pins et fontaines de Rome de Respighi, etc. (Index)

Un seul regret, le label Chandos ne maintient pas très longtemps ses parutions au catalogue. C'est d'autant regrettable que les artistes sollicités pour les enregistrements sont d'un niveau souvent très supérieur à ceux de Naxos, son rival lui aussi soucieux de sortir des sentiers battus. Cela-dit, les tarifs ne sont pas les mêmes, il faut le préciser…

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Łukasz Borowicz 

Essayons de cerner la personnalité de ce compositeur polonais. Le portrait ci-dessus est en fait un coloriage chapardé dans un site polonais pédagogique  (Clic). Chrome propose une traduction en français assez correcte du texte résumant l'essentiel du parcours de Dobrzyński. Ce résumé ajouté à quelques détails piochés dans Wikipédia et le livret du CD, je suis en mesure de confirmer que Sonia a de l'oreille quand elle évoque l'ombre de Mendelssohn dans notre échange puisque celui-ci connu Ignacy et dirigea cette 2ème symphonie.

Dobrzyński voit le jour en 1807 dans une famille de musiciens. Le père, de la même génération que Beethoven a suivi ses études à Vienne, puis est devenu chef d'orchestre à Romanów. Alors là les amis, ne me demandez pas exactement où ? Entre la Pologne, la Russie et l'Ukraine, j'ai dénombré quinze villes ou villages qui portent ce nom.

Ah la Pologne, la nation souffre-douleur qui a subi pendant des siècles un nombre incroyable de démembrements en servant de champ de bataille et de proie aux russes, aux autrichiens et aux prussiens, sans oublier les suédois, les turcs, etc. L'Europe niera toute identité nationale pour cette terre jusqu'en 1918. (Quoique en créant le couloir de Dantzig isolant la Prusse orientale germanophone de l'Allemagne, le traité de Versailles fournira à "mein Fürher" le premier prétexte pour déclencher la seconde guerre mondiale, la partition de la Pologne dépecée en complicité avec l'URSS alliée "provisoire" ; le martyr d'un pays qui aura trois locomotives en état de marche en 1945 et l'honneur d'accueillir Auschwitz.) Je ramasse les copies dans deux heures… Malgré tout, de Chopin à Penderecki, la Pologne est une grande contrée de musique.

Tout cela pour dire qu'entre 1795 et 1830, la Pologne n'existe plus. Le Tsar Nicolas Ier, tyran absolutiste succède en 1825 à son père Alexandre Ier moins brutal. En 1831, le Tsar réprime avec une rare cruauté une insurrection militaire. Cela conduit des opposants et maints polonais à émigrer en occident. Ce sera le cas pour Chopin né en 1810 qui arrive à Paris en 1831.


Józef Elsner

La famille Dobrzyński semble s'adapter aux vicissitudes politiques. Le jeune Ignacy suit les cours de son père jusqu'en 1825. Il part alors pour Varsovie et intègre la classe de Józef Elsner (1769-1854), compositeur et pédagogue, promoteur de la musique d'inspiration folklorique de sa patrie. Pendant cinq ans, le vieux maître enseigne à Ignacy Dobrzyński et Frédéric Chopin. Si l'on a retenu que ces deux noms parmi tous les élèves de Elsner, il faut admettre que l'histoire aurait quand même dû laisser une petite place au premier. Certes, pour le second, fréquenter George Sand, les salons parisiens et, avouons-le être un génie du clavier poétique et athlétique ont été des atouts majeurs pour accéder à la postérité… Que s'est-il passé pour que le répertoire d'Ignacy sombre dans les limbes, à l'inverse de celui impétueux et passionné de Chopin, son condisciple ? À noter que ce dernier dédicacera sa 1ère sonate pour piano opus 4 (1828) à son professeur… Quittons Józef Elsner à qui pourrait aussi être dédiée une chronique, sa discographie est moins mince que celle de Dobrzyński, à suivre…

Les deux jeunes compositeurs obtiendront leurs diplômes avec les mentions "aptitude exceptionnelle" pour Chopin et "capacité extraordinaire" pour Dobrzyński. Ça change des standards "En progrès" ou "Pourrait faire mieux".

Dobrzyński connaîtra un destin à l'opposé de celui romanesque de Chopin. En un mot, il ne quittera jamais Varsovie sauf pendant une petite période où il est interdit de séjour après l'écriture de chants patriotiques qui l'oblige à séjourner à Berlin. Cet attachement à sa patrie ne l'empêchera pas de voyager dans toute l'Allemagne pour des tournées et sa musique y est appréciée. Il disparaîtra dans sa ville natale en 1867.

Dobrzyński excellera à la fois comme pianiste virtuose, compositeur dans tous les genres et non uniquement le clavier et comme pédagogue. Son catalogue riche de 170 opus est significatif de cette pluralité : deux symphonies et de nombreuses pièces orchestrales, de la musique de chambre, cinquante-cinq ouvrages pour piano, de la musique religieuse dont cinq cantates, et même un opéra : Monbar czyli Flibustierowie (Monbar, ou les Flibustiers ; Monbar, un flibustier français surnommé "l'exterminateur" 😊) Hormis l'ouverture de belle facture, je crains fort que cette œuvre lyrique ne soit jamais donnée… Contentons-nous de Pirate des Caraïbes, l'idée est similaire.

La deuxième symphonie, coup de cœur du jour, sera dirigé par Felix Mendelssohn en 1839 ; ce n'est pas rien…


- Pas mal Claude ! c'est pas géniale cette compilation d'infos piochées dans des sites polonais, mais on pouvait s'attendre à pire…    
- Merci Sonia, c'est gentil, quoique le "pas géniale" et "à pire" ne s'imposaient pas, mon polonais est limité et les traducteurs automatiques pas toujours au top…

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"Dans Le Gazebo" d'Aleksander Gierymski (1875)

Âgé de 43 ans, le jeune maestro Łukasz Borowicz est diplômé de l'Académie de musique de Varsovie. La Pologne est un pays de la musique de notre temps. Entre des compositeurs de premier plan comme Szymanowski, Górecki, Penderecki, Witold LutoslawskiŁukasz Rockiniwicz (Voir index pour certains), Wojciech Kilar pour la musique de Le pianiste et les artistes comme les pianistes Arthur Rubinstein, Malcuzynski, Krystian Zimerman et les chefs Witold Rowicki, Antoni Wit, on n'en doutera pas ! Guiliguiliwz 😂

Łukasz Borowicz assiste de 2002 à 2006 Antoni Wit et Kazimierz Kord, spécialistes des compositeurs modernes cités ci-dessus. Dans les années 2007-2015, il conduit la destinée de l'Orchestre de la radio polonaise.

L'originalité de son répertoire est la résurrection des ouvrages de compositeurs de son pays de l'époque classique et romantique ; et à défaut de pays au sens géographique (voir explication avant) de culture polonaise. Je n'énumère pas la liste de petits maîtres à l'orthographe effroyable pour ne pas martyriser Sonia, elle est très longue, consultez la fiche Wikipédia de Łukasz Borowicz (Clic).

Ce travail a conduit à de nombreux enregistrements chez les labels innovants que sont Chandos et CPO (8 albums consacrés au compositeur contemporain Andrzej Panufnik à découvrir)

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On ne peut nier que l'époque classique en musique (disons 1750 – 1803) soit l'âge d'or de la symphonie dans sa forme aboutie en quatre mouvements et dont les mouvements recourent à la forme sonate à deux thèmes sans compter le menuet et son trio. La production est abondante et de qualité : une cinquantaine pour Mozart, 104 pour Haydn, les deux premières de Beethoven pour citer les compositeurs majeurs. Passé le virage en coup de tonnerre de l'Héroïque de Beethoven en 1803, le genre passe de mode pendant le siècle du romantisme. Les cycles marquants sont magnifiques mais la production plus chiche : Mendelssohn (5), Schubert, mi classique mi romantique (8), Schumann (4) Brahms (4) et bien entendu Bruckner (10). On trouve des exceptions chez les "petits maîtres", mais aucun ne peut rivaliser avec le talent des génies cités ci-dessus. N'oublions pas Berlioz et Liszt qui vont bousculer les règles, s'évadant des formes imposées et, pour le second, inventant le poème symphonique.

Pour compléter mon propos, soulignons qu'étant né en 1769, le professeur de Chopin et Dobrzyński, Józef Elsner, compositeur de cette période charnière classique-romantisme écrira huit symphonies dans un style alerte proche de celui des Londoniennes de Haydn, des symphonies 38-41 de Mozart ou encore les 1ère et 2ème symphonies de Beethoven. Loin d'être médiocre, l'une d'elles sera le sujet du prochain article. 


 Kosynierzy, soldats paysans armés de faux en 1830

À lire les musicologues, la 2ème symphonie de Dobrzyński pourrait trouver une source d'inspiration dans les séditions sanglantes de 1830, et donc la révolte face au dépeçage de la nation polonaise. Pourtant avec sa tonalité peu dramatique de do mineur et sa vitalité, on peut émettre des doutes quant à un esprit subversif dans l'écriture du compositeur. Dobrzyński n'est pas ChostakovitchPar contre, un hymne patriotique n'est pas à exclure, le compositeur appuyant son discours sur la culture folklorique chère à ses compatriotes puisque l'on entendra dans le récit musical des thèmes de danses populaires associés aux différents mouvements : polonaise, kujawiak, mazurka et krakowiak. Le sous-titre "Caractéristique" ajouté ultérieurement s'explique par les références inhabituelles à ces danses.

Je ne dispose pas de la partition, mais l'écoute suggère une orchestration typique des débuts du romantisme : 2/2/2/2, cors, trompettes, trombones, timbales et cordes.


Piotr Michalowski (1800-1855),
"Wagon de munitions avec cheval abattu"

1 - Andante sostenuto - Allegro vivace : (Polonaise : danse au temp retenu et solennelle) Un accord puissant en tutti suivi d'un court thrène, aux cordes graves et de quatre notes. (L'accord fera penser à l'ouverture de Don Giovanni de Mozart). Il est répété avec véhémence. La tension tragique nous renvoie aux accords d'une certaine 5ème de Beethoven. La richesse des éléments mélodiques qui vont se succéder nous frappe indubitablement. Pas de la musique de divertissement pour soirée mondaine, Dobrzyński nous empoigne. [0:22] Une mélodie aux violons se développe et acquiert un ton martial, bois et cuivre atteignant un climat pathétique. Une introduction digne de celle de la symphonie 104 de Haydn, rapprochement d'autant plus pertinent que ladite introduction s'achève sur un roulement de timbales comme débute la symphonie 103 toujours dHaydn… [1:50] Un groupe thématique s'élance allegro marqué par des pizzicati énergiques. Tout cela répond aux exigences d'un récit la fois épique et passionné. L'orchestration est travaillée, extrêmement concertante, la musique est trop légère par faire songer à une bataille et, musicalement, l'affrontement se voudrait presque jovial ; bravo au maestro. Les variations d'atmosphère surgissent plutôt de l'orchestration, une ligne mélodique de jeux vivement entrelacée des différents pupitres préférée à diverses fantaisies sur des motifs annexes. On discerne un attrait prononcé pour les sauts de tonalités chers à un Schubert. Les répétitions thématiques fréquentes signent le style "polonaise". On écoute une musique certes quasi monothématique mais aux accents exaltants. [8:41] Un passage fugué s'insinue dans le développement, trouvaille insolite dans une symphonie de cette époque. [9:48] Dobrzyński ne recule devant aucun effet énergisant ; ainsi cette courte fanfare. [10:15] Un léger roulement de timbales initie une reprise quasi da capo qui conduit à une coda très lyrique. (Adrian Thomas précise dans la notice trilingue du livret qu'il y voit là l'expression d'une Pologne qui ne renonce pas…). Mais b**l que fait cette partition au fond d'un tiroir ??


Wladyslaw Bakalowicz
Krakowiak dans une auberge (1851)

2 - Elegia. Andante doloroso ma non troppo lento : [13:33] Le mouvement lent traditionnellement placé après l'allegro introductif a connu deux versions. La première, un andante grazioso (présente aussi sur le CD) a été remplacée en 1841 par un seconde plus allant et dérivée du sextuor opus 39 créée la même année. La gravité des premières mesures est quasi wagnérienne. Une litanie des cordes graves opposée au chant du hautbois. [15:06] Le thème est repris à la trompette et développé par une complicité violons-bois en nous invitant à un autre type de danse, la kujawiak (une variante de la mazurka). Là encore la musique se veut rythmée. La ligne mélodique serpente avec grâce. [16:51] Dobrzyński introduit un second groupe thématique plus robuste, voire guerrier bien que cadencé sur le rythme de la kujawiak. Le développement et le final contrastent par leur superbe à la mélancolie introductive.

 

3 - Minuetto alla Mazovienna. Allegro non troppo - Trio [20:29] Le menuet se rapproche de la forme scherzo même si moins riche en termes de motif. Une fanfare nous transporte dans une ambiance trépidante marquée par des traits des trompettes ou de cors, une intervention joyeuse de la flûte, des effets de cordes frappées (là encore une technique peu usuelle en 1834). Le chef accentue bien staccato le discours guilleret. [23:26] Le trio construit sur un rythme de mazurka invite un violon solo. Des variations instrumentales des différents pupitres apportent une réelle inventivité à ce mouvement moins original que ces prédécesseurs. [26:43] La reprise est classique, da capo.

 

4 - Finale alla Cracovienna. Vivace assai - Presto - Prestissimo [29:11] le final est un rondo, donc d'une grande liberté de forme. Après le recourt à des danses plutôt langoureuses, la virevoltante krakowiak supporte une belle folie orchestrale. Si dans les premiers mouvements, une évidente rudesse et élégie témoignaient de la nostalgie par rapport au manque de liberté dans la patrie sous le joug du voisin russe, Dobrzyński nous confie sa confiance en des temps meilleures. Sa symphonie gorgée de vitalité démontre que la culture survit à la dictature. La furieuse coda place sans hésitation cette symphonie dans l'univers romantique, celui de l'affection, de l'attachement patriotique, de la défense des idées et des libertés.

 

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Inutile de préciser que les enregistrements concurrents ne courent pas les rues 😊. Je n'en ai repéré qu'un seul, disponible sur YouTube en pièces détachées, celui de 2001 dirigé dans un style un peu trop viennois à mon goût par Grzegorz Nowak. Avantage : il est plus facilement disponible. Cela dit le double CD Chandos est plus généreux, inscrivant au programme : l'ouverture de l'opéra Monbar et le concerto pour piano opus 2, une œuvre pleine de verve d'une quarantaine de minutes…

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