vendredi 18 juin 2021

LE DISCOURS de Laurent Tirard (2021) par Luc B.

J’avais beaucoup aimé LE RETOUR DU SOLDAT (2018)  clic ici   le précédent film de Laurent Tirard, clin d’oeil aux films de Rappeneau ou de Broca. Tirard verse sur la comédie, pas de la grosse déconnade, les trucs un peu plus subtils et bien ficelés. C’est le cas encore avec LE DISCOURS, avec un dispositif assez original. Ce qui ne veut pas dire que c’est totalement réussi…

Le film repose sur une idée que le réalisateur essaie d’exploiter au maximum. Un trentenaire, Adrien (Benjamin Lavernhe) dont la copine Sonia (l'exquise Sara Giraudeau) lui annonce vouloir « faire une pause » voit sa vie chamboulée. Un mois plus tard, toujours sans nouvelle, il lui envoie un sms et espère, fébrile, une réponse. Lors du rituel repas dominical chez ses parents, avec sa sœur et son futur beau-frère, il scrute son téléphone, et comme il s’ennuie ferme, repense à sa vie, ses amours, sa jeunesse.

On a donc un quasi huis-clos autour d’une table, entrecoupé de flash-back. L’originalité du dispositif tient en deux principes. La voix off d’Adrien qui nous guide tout le film est en réalité une voix on. Adrien s’adresse à nous, à la caméra, mais aussi aux convives autour de la table. Ce qu’il pense, il nous le dit, le leur dit, tout haut, mais les autres ne l’entendent pas, puisque censé être off. Vous suivez ?

Le film est réalisé sans trucage (sauf lorsqu’Adrien se dédouble à l’image pour se parler à lui-même !) tout est fait en direct, ce qui en fait le piment, et donc l’originalité. Si Adrien commente une conversation entre son beau-frère et sa sœur, il se lèvera, se placera entre eux, parlera en même temps, à nous, à eux, les répliques vont s’entremêler. On imagine la concentration des comédiens, puisque deux dialogues vont se superposer.

Un film qui repose autour d’un dîner risquait d’être statique, ce qui va à l’encontre de la comédie qui se nourrit de mouvements. Le deuxième principe (déjà vu à l’écran mais qui fonctionne bien) est donc d’illustrer en image les pensées, souvenirs ou fantasmes d’Adrien, mais en direct. Exemple : il imagine que si sa copine Sonia était invitée au repas familial, cela donnerait un capharnaüm de conversations et la nécessité d’avoir des interprètes pour que tout le monde se comprenne, « comme à l’ONU ». La caméra de Laurent Tirard recadre le salon en plan large, où apparaît une rangée de cabines d’interprètes.

Beaucoup de plan sont conçus comme cela, on y intègre deux époques en même temps, sans recours au champ contre-champ. Si Adrien imagine Sonia lui chanter une chanson, l’actrice Sara Giraudeau apparaît soudainement dans le cadre, un plein dîner, un micro à la main. Si Adrien rêve de casser la gueule au gars qui écrit des horoscopes foireux dans un magazine, il sort de ses toilettes pour atterrir dans le bureau de monsieur Tessier…

Autre scène sans trucage, Adrien stoppe les conversations pour s’adresser à nous, le temps est comme suspendu. C’est réalisé à l’ancienne, pas une image fixe dans laquelle on intégrerait en 3D Adrien qui bouge, mais des comédiens qui figent leurs mouvements, restent immobiles, le temps du soliloque d’Adrien, et reprennent la scène ensuite.

Un deuxième évènement perturbe la soirée. Ludo, le futur beau-frère, demande à Adrien de faire un discours au mariage. Adrien, pris au dépourvu, imagine le désastre, discours lénifiant, pas drôle, raté, ou au contraire le show incroyable. Adrien y apparaît à chaque fois en costume bleu, devant un rideau rouge, et l’idée rigolote, c’est qu’il apparaît ainsi dès la première image du film, car c’est lui, face caméra, qui égrène le générique du début et nous souhaite une bonne séance.

Le film est émaillé de flash-back plutôt rigolos, la soirée déguisée, le gamin à vélo, la copine de Fac et les stylos Bic pour le Bénin, le beau brun guitariste qui se matérialise à l’écran lorsqu’Adrien pense à lui. Et on a droit évidement au vrai discours, à la fin, finalement décevant car moins alerte ou drôle que les tentatives fantasmées qui parsèment le film. Adrien y révèle des petites anecdotes sur ses parents, sa sœur, et c’est là qu’on pointe la grosse limite du film : les personnages se résument à des anecdotes.

Alors que le film est centré sur cinq personnages, en réalité il n’y a qu’Adrien qui intéresse le réalisateur. Les autres ne sont que figuration, des personnages dessinés d’un seul trait, épais, feignant. Le père (François Morel qu’on a connu plus inspiré) et ses tics de langage, la sœur et ses encyclopédies offertes chaque année aux anniversaires, le beau-frère puits de science lourdingue, genre j’ai digéré tout Wikipédia. Les personnages sont enfermés dans une panoplie rigide dont ils ne sortent pas. Ils n’évoluent pas, ne vivent pas, ils ne sont que des éléments de décor.

Le film ne repose que sur l’acteur Benjamin Lavernhe, le mec a du talent, la fibre comique, mais c’est un peu trop pour ses seules épaules. L’idée du huis-clos commence à faire long feu, le comique se répète. L’idée de départ aurait fait un excellent court métrage, mais ne tient pas la distance sur une heure trente, même si l’ensemble est joliment rythmé. Il n’y a rien de très original dans l’observation des caractères, ça manque de caustique, si on compare au TROP BELLE POUR TOI de Bertrand Blier auquel on peut songer. C’est la mise en scène de Laurent Tirard qui va faire la différence, sortant du théâtre-filmé et parsemant son film d’idées visuelles, ludiques, astucieuses, mais qui illustrent hélas un scénario un peu trop léger.


couleur  -  1h28  -  scope 1:2.35


2 commentaires:

  1. Lu, merci Luc pour cette chronik. Ouais, ça fait pas envie quand même. Dommage. Comme tu dis, si c'est à ce point léger côté scénar, je passerai mon chemin. Tout le monde ne s'appelle pas Woody Allen ou Arnaud Desplechin. Sinon, tu révises de temps à autres tes classiques ? J'ai lu ta chronique sur Le Trésor de la Sierra Madre y a quelque temps, j'avais posté un sous-commentaire et ça n'est jamais passé. Pas grave. J'espère que tu vas bien, sinon.
    Bises.
    Freddie

    RépondreSupprimer
  2. En ces temps de pénurie, même un scénario pépère fait l'affaire ! J'avais vu aussi "De hommes" et "Slalom" auxquels je n'ai pas accroché. Mais "Medecin de nuit", oui ! Chronique ce jour.

    J'ai des classiques dans les tuyaux, Capra, Bergman, mais je place d'abord les sorties vus au cinéma.

    RépondreSupprimer