jeudi 15 octobre 2020

HOUND DOG TAYLOR "Hound Dog Taylor and the Houserocker" (1969) par Benjamin




 

Nous sommes au milieu des années 1910 et, alors que le vieux continent s’engage dans une des guerres les plus meurtrières de son histoire, le Mississippi accouche du blues. C’est là que Muddy Waters pousse ses premiers cris en 1914, quelques mois avant la naissance de Hooker et Hound Dog Taylor. Ce dernier s’initie au blues dès ses vingt ans, et prend rapidement la route pour chercher la gloire à Chicago. 

Il faut avoir lu le portrait qu’en dresse Nelson Algren pour imaginer les décors contradictoires qu’il découvre. Chicago c’est la ville où la grandeur de l’Amérique côtoie ses pires démons. Dans ses quartiers, les prostituées tapinent au milieu d’une foule où se côtoient politiciens plus ou moins respectables, notables, et ouvriers. Les pauvres essaient de vivre le rêve américain, les riches satisfont leur cupidité dans les affaires, alors que le racisme s’épanouit comme un abcès grignotant l’idéal américain.

C’est aussi une ville de poètes, le lieu qui inspira Richard Wright avant qu’il ne fuit le maccarthisme. A Chicago, vous pouvez trouver la richesse ou la mort, la gloire ou la persécution. C’est une ville cupide et violente, où les arnaqueurs détroussent de pauvres bougres, pendant que n’importe qui peut se faire tuer pour une poignée de dollars.

Cette ambiance sulfureuse nourrit les accords de Hound Dog, elle guide ses doigts, comme si sa musique n’en était que l’expression fascinante. Dans les bars, le public le regarde comme un fou, ce son est trop fort pour séduire les puristes, et trop pur pour éviter l’indignation des beaufs racistes. Pendant des années, il prêchera dans le désert, sa guitare rugissant comme un cri de révolte qui ne demande qu’à se propager.                                             

Employé du label Delmar Record, Bruce Iglauer rencontre enfin la route de Hound Dog en 1969. Le blues n’est certes plus au centre des préoccupations, du moins dans sa forme la plus pure, mais de courageux labels continuent de promouvoir ces racines plantées par les pionniers. Bruce est donc fasciné par ce qu’il entend, mais son label est moins enthousiaste que lui. Comme le montra Dylan, les puristes ont construit leurs forteresses idéologiques, et se battent férocement contre tout ce qu’ils voient comme une insulte à la tradition.

Du coup le label repousse toutes ses demandes, et pousse Iglauer à claquer la porte. L’homme vient de recevoir un héritage de 2500 dollars, et il compte bien s’en servir pour faire décoller son poulain. Bruce Iglauer fonde ainsi son propre label, Alligator Record, et entame rapidement l’enregistrement des premiers disques de Hound Dog Taylor. Alors que les autres musiciens explorent les possibilités des studios modernes, Hound Dog est enregistré à l’ancienne. Pendant qu’il joue devant un public attentif, le producteur se contente d’enregistrer ses performances.

Le résultat donne naissance à deux disques, dont ce « Hound Dog Taylor and the Houserocker » sortie en 1969. Le jeu de Taylor s’y révèle dans toute sa puissance, il est l’expression de la violence de Chicago, que l’homme semble avoir mis en musique depuis des années.  

Le swing de Taylor gronde comme le cri de révolte des oubliés de l’Américan Dream, ses solos lacèrent le boogie à grands coups de notes tranchantes. Calée sur un rythme délicieusement monotone, la guitare vous enfonce ses blues dans le crâne avec une efficacité à faire rougir le Hook.

Ce disque, c’est le bootleneck assassinant l’immobilisme blues sur un rythme pachydermique, la fougue du rock’n’roll absorbée par le mojo originel. « Hound Dog Taylor and the Houserocker » est brillant, l’époque idéale, mais la gloire reviendra à un jeune albinos doté du même tranchant rythmique. Taylor aurait pu, lui aussi, ridiculiser Led Zeppelin lors d’une première partie mémorable, mais l’histoire en a décidé autrement.

Il tient donc le rôle du looser magnifique, de l’artiste honni dont il est urgent de réhabiliter l’œuvre. 

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On regarde une vidéo cradingue mais historique, puis une version du classique "Dust my broom" (Robert Johnson).

💬 Rendez-vous demain pour LES APPARENCES, thriller chabrolien de Marc Fitoussi.


 

1 commentaire:

  1. C'est vrai que j'ai pris une claque en entendant ça. J'ai lu quelque part qu'il n'y avait pas de basse Mais le son vient aussi de sa guitare une une "bon marché" (japonaise je crois) loin des standards F. ou G. .
    Un réel plaisir de le réentendre

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