samedi 2 mai 2020

BEETHOVEN – Concerto pour piano N°1 (1795-1801) – Rudolf BUCHBINDER & Mikko FRANCK (2018) - par Claude Toon




Nous ignorons entre rédacteurs si après le 11 mai, on pourra relâcher le confinement, travailler avec des masques, des gants, bref retrouver un semblant de vie normale aux bureaux du Deblocnot. Pour l'instant, avec Sonia, on continue en télétravail, SMS, téléphone, mails et Skype. On a essayé Webex, ce n'est pas top… Pas plus que Fedex, Durex, Spontex et Corneflex… (Désolé pour ce calembour nul).

- Je ne te le fais pas dire Claude en lisant l'intro, c'est d'un goût… J'ai reçu ton billet Beethoven, encore un live ?
- Oui Sonia, ce concerto de Beethoven est une œuvre pétulante de jeunesse, pas de CD historique, mais un chouette concert…
- À l'écoute, on pense à Mozart dans ses grands concertos de la fin, je me trompe ?
       - Il y a de ça, 1795-1801, l'influence est évidente, forme classique, pour le romantisme il faut attendre le début du siècle suivant J.
- J'aime bien cette vidéo, ça change des disques et des artistes historiques archi-connus !
       - Ben, c'est un peu l'idée… Rudolf Buchbinder est expérimenté, et Mikko Franck, un jeune chef finlandais prometteur. Bise…😙 

Beethoven en 1801
Oui c'est sympa les belles vidéos récentes. On profite du jeu des artistes, de l'ambiance très sage en salle (pas de bras en l'air qui agitent des bougies ; mon dieu ça doit être crevant), et d'une qualité de son qui concurrence fort bien le disque… Des imperfections ? Quelques ratés de notes ? Possibles ; mais parfois des interprétations plus vivantes et spontanées que les reprises et bricolages du studio.
Nous avons par le passé écouté les trois derniers concertos pour piano de Beethoven (3 à 5) composés entre 1802 et 1809, donc l'époque où il va abandonner le style classique hérité de Mozart et de Haydn pour promouvoir (pour ne pas dire inventer) le romantisme musical : l'expression des sentiments les plus intimes, les affres et joies de la vie, en un mot s'inspirer du courant littéraire de Goethe et de Schiller(Index)
Hilary Hahn et Mikko Franck
Nota : il existe un concerto de jeunesse de 1784 sans N°d'opus mais numéroté WoO 4 dans le catalogue posthume, et une transcription très réussie du concerto pour violon opus 61 parfois appelé N°6. (Concerto pour violon contemporain du 4ème concerto pour piano). Après le monumental concerto l'"Empereur" de 1809, Beethoven ne composera plus aucun concerto.
Comme souvent pour les œuvres d'un genre donné, il y a un joli méli-mélo quant à la chronologie de composition des deux premiers concertos pour piano de l'âge adulte de Beethoven. Nous écoutons aujourd'hui un ouvrage composé en 1795 mais profondément remanié en 1800 et édité en 1801. Le concerto N° 2 a été publié également en 1801, mais composé en 1788 et créé en 1795, donc, il y a inversion de numérotation, sans polémique. D'ailleurs de vous à moi, cela s'entend, ce concerto dit N°1 s'impose comme une réussite plus abouti que son frère… simple avis. De fait, les numéros d'Opus sont croisés, opus 15 & 19. (Sonia dira "on s'en tapeJ)
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Pas de disque pour cette chronique, je proposerai une petite sélection de belles versions à la fin ; vous vous en doutez la discographie de ce répertoire est abondante…
Ce concert a été capté le 31 janvier 2018 à l'auditorium de la maison de la radio à Paris lors d'une série de concerts proposant l'intégral des concertos de Beethoven. L'orchestre de Radio France n'est sans doute pas la meilleure phalange de la planète, mais c'est un ensemble au répertoire très large, familier de la musique contemporaine, ce qui lui permet d'offrir une belle clarté dans les œuvres romantiques, d'autant que la partition n'est pas d'une grande difficulté technique et que son chef Mikko Franck allège le trait : effectif de cordes allégés (4 contrebasses seulement par exemple), trompettes du XIXème siècle.
L'orchestration est conforme aux règles de la transition classique-romantisme : 1/2/2/2, 2 trompettes, 2 cors, 2 timbales et cordes. Flûte, hautbois, trompettes et timbales se font silencieuses lors du Largo.
Mikko Franck est un jeune chef d'origine finlandaise. Comme Toscanini (1,50 m), le gars n'est pas un géant nordique. J'adore la gaieté émanant de sa photo en compagnie d'Hilary Hahn avec laquelle le chef venait d'interpréter le concerto de Sibelius. Attention, la virtuose n'est pas non plus très grande, mais je l'ai toujours vue jouer avec des talons hauts et larges, choix favorable à une bonne assise debout sur scène… Les deux artistes ont le même âge.
Né à Helsinki en 1979, Mikko Franck apprend le violon dès l'âge de cinq ans et poursuivra dans cette voie jusqu'en 1992. Le chef et pédagogue Jorma Panula l'entend diriger un orchestre de manière impromptue quand le jeune Mikko n'a que 14 ans. Panula lui assure un enseignement privé pendant des années où le jeune homme dirige les orchestres de son pays mais aussi progresse de manière vertigineuse en étant invité par le Philharmonia, le symphonique de Londres, diverses grandes phalanges US et même la Philharmonie de Berlin ! En 2015, il succède à Myung-whun Chung à la tête de l'Orchestre philharmonique de Radio France, poste qu'il occupera au moins jusqu'en 2021. Il est ambassadeur de l'UNICEF.
Dans sa discographie, on notera une gravure de référence du 1er concerto pour violon de Bartók avec Vilde Frang et une prédilection pour Debussy.

Bien que sa famille soit originaire de Bohème en Tchécoslovaquie, le pianiste Rudolf Buchbinder grandira à Vienne, sa famille ayant émigré à l'ouest un an après la naissance du fiston en 1946. Le jeune garçon obtiendra la nationalité autrichienne et débute sa formation à l'Académie de musique et des arts du spectacle de Vienne avec Bruno Seidlhofer, pédagogue de grande réputation. Précoce, il fait sa première tournée en 1965 aux États-Unis. Il devient un soliste habitué des tournées de la Philharmonie de Vienne.
Parmi les grands virtuoses de sa génération, Rudolf Buchbinder s'est distingué comme un beethovenien hors-pair. Sa vaste discographie en témoigne : une intégrale de l'œuvre pour piano solo en 16 CD, comportant évidement les 32 sonates et une intégrale passionnante des concertos avec la philharmonie de Vienne qu'il dirige du piano – c'est rare. Il a également gravé un disque insolite réunissant les 33 variations Diabelli composées par le maître mais suivies d'une petite vingtaine de la plume d'autres compositeurs.
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Anna Louise Barbara Odescalchi
1 - Allegro con brio (do majeur) : [1:33] Depuis la production généreuse et géniale de Mozart en termes de concertos pour piano (27), il est d'usage à l'époque de débuter l'ouvrage par une introduction orchestrale présentant la plupart des thèmes. Beethoven changera la donne avec le 4ème concerto. D'une durée de trois minutes, cette entrée en matière est imposante et fantasque. Le premier thème comporte deux motifs. Ah les motifs beethovéniens qui vous saisissent à bras le corps : ici : une blanche (do) et trois noires piquées (3 do à l'octave), soit dooo do do do ! Ça ne vous rappelle rien ce motif ? Oui le Pam Pam Pam Paaam de la 5ème symphonie, mais inversé. Ce motif altier joué en tutti aux cordes est suivi d'un arpège précipité suivant la gamme de do en double croches. En deux mesures, le diable de Ludwig oppose noblesse et espièglerie. Ce thème très vivant sera le leitmotiv de l'allegro. Un premier développement gracieux précède la réexposition martiale du thème par l'orchestre au complet, notamment l'ajout des cuivres et des timbales [2:00]. [2:48] le second groupe thématique n'est autre qu'une élégante mélodie rythmée en douceur par les seconds violons et ouvrant un dialogue concertant plutôt galant avec l'harmonie.
[4:28] Le piano prend la parole gaiement et délicatement. Une gaieté qui annonce le romantisme mais sans les élans dramatiques que le mot suggère et que l'on écoutera dans l'adagio du 3ème concerto de 1802 et plus encore dans la symphonie héroïque commencée en 1803. Il faut ajouter que le concerto est dédié à une jeune femme de 25 ans, la Princesse Anna Louise Barbara Odescalchi qui était son élève… On ne dédicace pas un concerto pathétique en ut dièse mineur bien bourrin à une jolie dame que l'on surnomme affectueusement "Babette", hélas une dame, pas une demoiselle J. Cette première intervention très variée du piano est interrompue deux fois par le motif introductif bien appuyé, un sens du contraste dont raffole le compositeur. Le tempo imposé par le soliste est vif, le jeu vivant et articulé. Côté direction, les bois sont bien présents. La magie et la jubilation caractérisent ce concerto. [8:30] Forme sonate oblige, le développement est étendu ; il laisse place à une méditation intimiste aux accents montants et descendants chatoyants. [11:05] La réexposition a lieu très classiquement mais la richesse thématique est telle qu'aucun académisme hérité du siècle passé vient ternir le discours jusqu'à une coda bien affirmée. [14:18] La cadence, opposant une vive allégresse à la rêverie, d'une virtuosité diabolique pour l'époque, montre que le piano-forte s'impose de plus en plus comme l'instrument roi.

2- Largo (la bémol majeur) : [17:30] Beethoven innove. Pas de forme sonate rigoureuse dans le mouvement lent mais plutôt une forme proche du Lied autour de deux idées musicales essentielles (ABA'). Par ailleurs, seuls les clarinettes, les bassons, les cors et les cordes soutiennent le clavier comme dans un divertissement mozartien. Un retour hommage à Mozart ? Peut-être. Le clavier entre en scène en énonçant une mélodie nocturne sans thème très défini. L'orchestre en effectif réduit lui succède en dévoilant une phrase élégiaque dans un climat secret. La partition offre aux clarinettes de tendres solos. Le récit pianistique se révèle très chantant, lyrique et poétique. On ne serait pas surpris d'entendre une voix chanter le texte d'un lied. [20:00] Une tentative de reprise n'aboutit pas, Beethoven préfère nous surprendre, on pensera que le pianiste improvise à partir des motifs des premières mesures, comme à [21:24]. [23:01] Le flot musical s'anime, le piano s'enhardit soutenu par des pizzicati et une discrète scansion des cors et des clarinettes. [23:58] Ensembles, clavier et instruments réexposent le motif initial et développent un dernier passage en forme de ballade. Le largo évolue vers une coda d'une infinie légèreté égayée de trilles au clavier… Rarement Beethoven écrit une musique d'un tel optimisme, le mode majeur n'étant pas étranger à cette impression.

3 – Rondo - Allegro scherzando (do majeur) : [26:56] Eh oui quoi de mieux qu'un rondo pour finir plaisamment ce concerto. Plus précisément Beethoven écrit une sonate-rondo symétrique ABRACADABRA, non pardon ABACABA. (Un rondo, comme une chanson, aligne des couplets et un refrain, pour faire simple.) Joué au piano, le thème A sautille de manière facétieuse, [27:11] l'orchestre reprend avec fougue ce thème vivifiant. [27:32] le Thème B maintient la joyeuseté, thème martelé sans violence par des accords virils à la main gauche. [28:12] La règle sonate impose une reprise de ces motifs agrémentée de malicieuses variations d'orchestration, le piano s'égarant dans le grave. [27:32] Le thème C central conserve la verve de l'introduction, même dans la tonalité la mineur qui apporte une légère brume crépusculaire au propos. Et ainsi de suite ; une danse un peu fofolle nous entraîne de reprise en reprise à la coda. [33:48] Le sourire mutin de Rudolf Buchbinder semble nous annoncer la survenue d'une plaisanterie. Et oui, la coda est une foucade d'une fébrilité inconnue jusqu'alors dans l'histoire du concerto. L'ovation du public est à la hauteur de l'énergie communicative de ce final. (Partition).


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Il existe une pléthore d'enregistrements des cinq concertos sous forme d'intégrale présentée en coffret de 3 CD, parfois plus.
Je vous suggère d'écouter trois versions que je trouve superlatives. Arturo Benedetti Michelangeli accompagné par Carlo Maria Giulini avait gravé en concert sur LP puis CD trois des concertos entre 1980 et 1987 (1 & 3, 5). J'avais déjà commenté le disque consacré au concerto l'Empereur par le même duo. Beethoven dans toute sa grandeur romantique à venir, un choix pertinent à un tel niveau d'intelligence. L'orchestre symphonique de Vienne est un peu terne, mais le touché de Michelangeli et son inimitable staccato-legato n'a guère de concurrent (DG – 6/6).
Plus intimiste, les concertos 1 & 2 par Krystian Zimerman si rare au disque, ici soliste et chef (1992). La splendeur sonore de la Philharmonie de Vienne, là encore à l'évidence allégée (quels vents !), des tempos sans précipitation, un climat mozartien du fait d'une certaine pudeur dans le jeu de Zimerman un peu moins délié à mon goût (une impression fugace) que celui de Michelangeli ou Buchbinder. Du grand art (DG – 5/6).
Autre révélation, un disque paru chez Bis et réunissant Yevgeny Subdin, jeune pianiste russe inspiré, tout juste quadragénaire, et Osmo Vanska, chef qui s'illustre dans le répertoire sibélien, deux artistes qui abordent Beethoven en tournant le dos aux derniers soubresauts de l'interprétation aux accents germaniques. Le son est dru, les tempi enlevés dans ce concerto enflammé ; on pensera à la démarche de Paavo Jarvi dans le dépoussiérage des symphonies, un retour vers 1800… Un peu vert mais passionnant (Bis – 5/6 - 2017).



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