mercredi 27 mars 2019

Joe PERRY Project "Let The Music Do The Talking" (1980), by Bruno


     Il y a bien longtemps - dans l'antiquité  - alors que l'humain vivait dangereusement, sans portable ni internet -, l'un des meilleurs groupes de Rock'n'Roll version Heavy avait bien failli sombrer à jamais dans l'abysse sans fond des erreurs et des regrets.

     Aerosmith brûlait la vie par les deux bouts. Entre tournées incessantes entrecoupées de sessions d'enregistrement, et surtout la consommation effrénée d'alcool et de substances illicites, les cinq Bostoniens finissaient les années soixante-dix sur les rotules. Ce n'est pas sans raison que le duo constitué de Steven Tyler et Joe Perry avait été le surnommé les Toxics Twins. La consommation des deux amis fusionnels pouvait effrayer même leurs pairs consommateurs. D'autant plus à une époque où ils n'étaient pas vraiment sensibilisée aux ravages de ces produits chimiques et trafiqués (quoi que même les certifiés "bio" n'ont jamais arrangé la cervelle de leurs consommateurs). Leur santé devenait précaire et la musique en pâtissait. Cela se ressent dès "Draw The Line", l'album de 1977, où, derrière encore quelques très bonnes compositions - dont les éclatants "I Wanna Know Why", "Critical Mass", "Bright Light Fright" - apparaissaient les premiers signes de fatigue.
 

    C'est alors que de petites dissensions commencent à surgir. Le tempérament survolté 
de Steven Tyler, et son comportement exubérant, le tout exacerbé par la prise de stupéfiant en tous genres, n'arrangent rien. 
De son côté, Joe Perry, bien plus flegmatique et conciliant, compense. Cependant, depuis qu'un petit explosif lancé sur scène, a failli lui coûter une main, et que, sur la même scène, à une date ultérieure, les éclats d'une bouteille jetée ont blessé Tyler au visage, il glisse lentement dans un état dépressif proche de la paranoïa. 
S'il n'y avait pas eu cette vieille et quasi fraternelle amitié entre Tyler et Perry, ainsi que cet esprit de famille liant le groupe, probablement qu'Aerosmith aurait déjà volé en éclat. Des liens quasi indéfectibles, forgés lors de cette fameuse époque difficile mais insouciante, où, ils devaient se serrer la ceinture, lorsqu'ils logeaient tous ensemble, dans le même appartement, à Boston, au "1325, Commonwealth avenue".

     Des liens invisibles mais solides qui auraient dû permettre de surmonter ces épreuves. De prendre du recul et de faire la part des choses, mais hélas, il y avait d'autres éléments destructeurs.

Comme malheureusement pour tant de groupes, 
En l'occurrence, le management profite de la confiance et de la naïveté des musiciens pour les arnaquer, en se gardant bien de leur communiquer les comptes, encore moins une explication détaillée. A croire que c'était une règle dans le milieu. Alors lorsqu'il annonce qu'il n'y a plus rien dans les caisses, et que la troupe est endettée, Perry met sérieusement en doute la probité de Lerber & Krebs. D'autant plus qu'on lui réclame une ardoise de 180 000 $. Et pour rembourser sa dette, Krebs l'invite à réaliser un album solo. Bravo pour la cohésion du groupe ; ça c'est du management !
C'est une incohérence sachant que le groupe est depuis des années constamment sur la route, jouant parfois en tête d'affiche dans des stades immenses pleins à craquer, et que tous leurs disques sont parmi les mieux vendus du Hard-rock US (tous platines) ? (1)

     Cependant, un autre facteur, plus sournois, souffle sur les braises. Elyssa, l'épouse de Joe Perry, est un élément négatif qui va perturber longtemps sa vie et celle du groupe. Égoïste, capricieuse, arrogante, lunatique, irritable, et terriblement jalouse, elle n'est guère appréciée. Elle finit par ourdir dans l'ombre afin que son mari quitte la bande et se lance dans une carrière solo. Certaine qu'il y fera des étincelles (et de la monnaie - elle est très dépensière -).

Ponctuellement, elle se montre agressive envers les membres d'Aerosmith et leur compagne, creusant insidieusement un fossé autour de son mari.

     Tous ces éléments qui s'accumulent et s'intensifient, minent profondément Perry, jusqu'au jour, où, à cause d'un énième esclandre d'Elyssa, il tire subitement sa révérence. En pleine tournée, laissant en plan le dernier disque en cours, "Night in the Rust", - qui s'éternise à cause d'un manque d'inspiration et de confiance de Tyler, probablement exacerbés par les drogues -. 

Une décision prise un soir de juillet 1979, à Cleveland, après leur prestation à une affiche - monstrueuse - réunissant AC/DC, Ted Nugent, Thin Lizzy et Journey, en plus d'Aerosmith. Pendant leur set, Terry (Hamilton, l'épouse de Tom, le bassiste) et Elyssa (évidemment) se crêpent le chignon. Cette dernière clôt la dispute en lui jetant un verre au visage. Steven s'en mêle et monte au créneau en s'en prenant à Joe, lui reprochant de ne pas maîtriser sa femme. Perry ne rétorque pas, se lève et rentre à Boston avec Elyssa. La rupture est décisive.


     En fait, ce ne fut qu'un prétexte. Joe commençait à étouffer. Étouffé par la pression incessante d'un management dont il doutait - à raison - de la probité ; étouffé par un cercle d'amis dont la consommation effrénée de drogues ne l'incite pas à ralentir la sienne ; étouffé de ne pouvoir travailler à son rythme ; étouffé par l'incapacité de son épouse à se concilier avec son groupe, sa famille. Étouffé par le poids considérable qu'avait pris Aerosmith.

Toutefois, il n'est pas question d'abandonner la musique qui est sa raison de vivre.

     Il repart quasiment à zéro, pratiquement sans le sou. Il y a parfois des journées de disette (toutefois, hélas, plus rarement en manque de substances neuroleptiques et psychotropes). Sans maison également. Sa somptueuse villa, probablement suite à une négligence de son épouse, 
flamba à ce moment critique. Il se retrouve à dormir sur le canapé de son nouveau manager (qui, lui, investira de sa personne, et sera longtemps un soutien ... avant de lui aussi dérailler à cause d'addictions). Fini l'arsenal de guitares, qui se réduit à deux instruments : une BC Rich (Perfect 10 Bich - 10-string - de 1978) et une Fender Stratocaster gaucher, montée avec un manche de Telecaster, gaucher également.

    Finalement, il monte assez rapidement un groupe, le "JOE PERRY PROJECT", avec des personnes de sa connaissance. Soit deux Bostoniens, David Hull à la basse et aux chœurs, et Ronnie Stewart à la batterie. Le premier est un forçat du rock qui encore adolescent est rentré au service de Buddy Miles, avant d'incorporer White Chocolate (un seul opus en 1973 entre Soul, Funk et Rock psyché). Après un bref passage chez Ted Nugent, il forme son propre groupe, The Dirty Angel (2) pris en première partie, en 1978, par
 Aerosmith.
Le second est un employé de la plus célèbre enseigne de vente d'instruments de la région, le Wurlitzer's Music Store à Boston, créé en 1890 (!). N'ayant aucune assurance que son projet marcherait, Joe lui conseille tout de même de ne pas démissionner.
Pour le chant, il met la main sur  Ralph Morman, ancien membre de Bux (3), qu'il rencontre une première fois dans les coulisses d'un concert. Ayant dû trouver un emploi stable (alors ouvrier dans le bâtiment) pour subvenir à ses besoins, Morman espérait pouvoir un jour incorporer à nouveau un groupe. Ainsi, avant de s'éclipser des coulisses de Cleveland, il demande à Joe s'il ne connaîtrait par un groupe à la recherche d'un chanteur. 
C'est un très bon chanteur au timbre enfumé, doucement éraillé, vaguement exténuée, assez proche de celui d' Eddie Money, avec un soupçon de Paul Rodgers et de ... Steven Tyler.

     Les échos des premières prestations du Project ne tardent pas à enflammer autant le public que la presse. Ce qui arrivent aux oreilles attentives de Columbia qui démarche Joe pour lui proposer un contrat.

Jack Douglas, l'exclusif producteur d'Aerosmith depuis 1974, est dépêché. Il est enthousiasmé par ce projet qui promet d'être Rock'n'Roll et de retrouver l'essence et l'urgence des premières galettes des Bostoniens.

     L'album arrive comme un pavé dans la mare à un moment où la scène américaine se fait d'un côté de plus en plus "Metal", tandis que de l'autre, des chevelus apprêtés commencent à emprunter le sentier plus consensuel du Rock-FM, avec en vue le mirage de récompenses sonnantes et trébuchantes.

Cet album est une ode au Rock le plus authentique, garantie sans fioritures, baigné de Blues fiévreux et de Funk nerveux. Joe Perry en a gros sur la patate. C'est sa revanche. Comme si cela devait être un baroud d'honneur. La pochette et son titre sont tout un symbole, et se passent de commentaires. "Laisse la musique parler". Point. Fini les discussions à bâtons rompus, les empoignades, les vicissitudes du système, du management. 

     Et c'est ainsi que "Let The Music Do the Talking", la chanson, déboule dans l'urgence. C'est une décharge électrique, une force tellurique. Une catharsis Rock'n'Soul. Une des meilleurs compositions de Perry. Lorsqu'ils l'ont écouté, les gars d'Aerosmith ont dû en rester bouche bée, pétrifiés pendant toute la journée. Pensez donc, ce morceau à lui seul, les aurait remis sur les rails en les propulsant à nouveau en tête de liste des charts (4).
Il en a dû être de même avec "Rockin' Train", un Rhythm'n'Blues en mode Heavy évoquant une jam entre James Brown et l'Aero. ; "Discount Dogs" qui semble échappé des sessions de "Draw the Line", débordant également de Funk ; et "Life At a Glance", Heavy-Rock'n'Roll trépinant, proche cousin des "Lick and Promise", "I Wanna No Why", "Rats in the Cellar", "Toys in the Attic" et "Bright Light Fight". Voire avec "Ready on the Firing Line", toujours baigné de Funk lourd. Même s'il est évident que cette pièce aurait gagnée à être peaufinée (particulièrement le break).
   De l'avis même de Jack Douglas, certains morceaux auraient pu sauver "Night in the Ruts" du naufrage . C'est une évidence. 

   Bien que conscient de ne pas être un grand chanteur, (loin s'en faut, et évidemment aucune comparaison possible avec Steven Tyler), seul maître à bord, il ne peut résister au plaisir de prendre le micro. Son manque indéniable de coffre et de justesse, fait que les chansons où il s'est imposé comme chanteur, se révèlent être les maillons faibles. Toutefois, il parvient tout de même à tirer son épingle du jeu, en parvenant à adapter sa voix fantomatique à ses Heavy Rock'n'Roll débridés.Ou l'inverse.

Sur "Conflict of Interest", Rock'n'Roll plein de morgue d'où parvient à suinter un parfum Hendrixien, en dépit du chant quasi-punk. Sur le Heavy et hargneux "Shooting Star" exubérant de grattes en tous genres, de slides tranchantes, de violents coups de vibrato, de bends vertigineux et de licks assassins. Et sur le reptilien, à la fois langoureux et menaçant, le toxique "The Mist is Rising". Sur ce dernier, on ne sait pas trop si Joe nous entraîne dans un de ses rêves opiacés, ou dans un lieu corrompu par des entités malsaines et visqueuses, échappées d'on ne sait quel enfer. 

     Sans en faire des caisses, Joe se fait plaisir et superpose à l'envie des phrases de guitares. Néanmoins, il évite de tomber dans la démonstration puérile et la surenchère, - même avec l'instrumental "Break Song" qui évoque un Stevie Ray Vaughan épileptique - . C'est un album de "guitares", certes, mais qui s'adresse à un large public, et non exclusivement à des guitaristes. 

   Dans son ensemble, le disque peut paraître déséquilibré, avec d'un côté les morceaux Rock'n'Roll, un poil garage, légèrement bastringue où Perry s'accapare le micro, et ceux gorgés de Soul robuste et de Funk nerveux avec Ralph Morman au chant. 
Par la suite, on apprécie et comprend ces moments de Rock'n'Roll brut, faussement déglingué.

   Ce projet de Joe Perry avait tous les atouts pour reconquérir un public. D'ailleurs, les ventes, bien qu'en-deçà des scores d'Aerosmith, étaient encourageantes. En dépit d'une timide promotion et du management Leber & Krebs qui essayait de jouer de ses influences pour faire capoter ce projet, dans l'espoir de faire revenir le fugueur à la maison ; penaud et docile.  

   Malheureusement, les problèmes semblent coller aux basques de Joe Perry. Alors que le projet commençait à entamer son envol, Ralph Morman manque de tout saborder. Une fois sur la route, et que l'avenir s'annonce plus radieux, il se lâche et ne contrôle plus son alcoolisme. Ses prestations s'en ressentent, jusqu'au jour où, avec une heure de retard, il arrive complètement ivre à un concert. Perry, excédé et courroucé, fait parler ses poings et le congédie.
Perry n'aura aucune difficulté à trouver un remplaçant, toutefois, il manquera toujours aux suivants ce petit quelque chose de particulier qui permet de sortir du lot.

     Morman se reprend et intègre rapidement Savoy Brown, avec qui il 
enregistre deux disques (un studio, "Rock'n'Roll Warriors", et un live). Il reste jusqu'en 1985 avec la formation de Kim Simmonds. Déçu par la scène californienne, en particulier Los Angeles, il quitte la musique et rentre chez lui, dans le Kentucky. Lorsque l'envie, tardive, de remonter sur les planches fut trop fort, son père et son épouse tombent malades, et il reste à leurs côtés pour s'en occuper. Le temps passera et c'est alors lui-même qui tombera malade. Il décède, à 65 ans, d'une longue maladie en 2014.

     Joe Perry va encore continuer quelques temps son "project" avec de renouer avec ses amis, et ne plus les lâcher.




(1) "Toys in the Attic" atteint la 7ème place du Billboard et "Rock" la 3ème. 
(2) Deux disques entre Rock et Pop musclée : "Kiss Tomorrow Goodbye" en 1976 et "Dirty Angels" en 1978.
(3)  Groupe de Hard-rock de Washington, auteur d'un seul disque en 1973, "We Come to Play" produit par Jarck Douglas, plutôt passable, entre Kiss, Moxy, Free et Aerosmith, la classe en moins, avec Punky Meadows et Mickie Jones, futurs Angel.
(4) Et d'ailleurs, il sera repris tel quel, avec juste quelques menues modifications des paroles, dès le premier disque de la reformation dans son line-up initial, "Done With Mirror", et servira longtemps d'introduction aux concerts.



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