lundi 4 février 2019

LA COLONIE de Johann Etienne (2017) – par Claude Toon




Johann Etienne
La capitulation de 1945 n'a pas mis fin à l'exercice des "talents" sadiques de tous les bourreaux nazis. Avant la chute du régime et après la débâcle, nombre de ces criminels ont fui les tribunaux jugeant les crimes contre l'humanité. Les filières sont connues : des groupes de sympathisants, le Vatican ; une destination prisée : l'Amérique du Sud et ses régimes dictatoriaux. Si Eichmann, grand ordonnateur de la Shoah put être enlevé de sa planque par le Mossad pour être jugé et pendu en Israël, le médecin fou d'Auschwitz, Joseph Mengele passa à travers les mailles du filet. Mengele, le démon aux expériences horribles : l'injection de substances pour bleuir les yeux, caractère génétique d'une race soi-disant pure. Mengele, un personnage de film d'horreur obsédé par la gémellité provoquée pour améliorer la fécondité. Des recherches approximatives qui l'amenèrent à greffer dos à dos deux enfants tziganes ! (Le père mettra fin à leurs souffrances). Dante et Jérôme Bosch n'avait rien vu face à cela… D'autres criminels de la SS et de la Gestapo trouveront à prolonger leurs carrières jusque dans les années 70 auprès de la junte en Argentine ou de la dictature du Général Pinochet de 1973 à 1990. L'auteur nous entraîne vers ce pays martyrisé…
Mengele ne fut pas le seul "médecin" à fouler du pied le serment d'Hippocrate. D'autres, aux connaissances médicales souvent usurpées, ont commis des atrocités à Buchenwald, Mauthausen, etc. Je ne détaille pas dans l'horreur, des ouvrages parfois insoutenables mais bien documentés existent. Mais qui les lit de nos jours ? Un tiers des français ne connaîtrait rien du nazisme et de la barbarie, de la shoah ? Ce thriller historique s'inspire de ces heures les plus noires de l'histoire de l'humanité.
Le livre adopte la trame des romans policiers ou d'espionnage. Des intrigues mêlées, mais pas de poursuite en bagnoles, en avions… ou sur les toits qui ont les faveurs des thrillers survoltés. L'auteur préfère cerner son terrible sujet en suivant les destins croisés de nombreux personnages.
Divers évènements a priori sans lien direct impulsent le roman (l'histoire se déroule en 2005) :

Petits "rescapés" du bon Dr Mengele
1 - Roissy : un clandestin chilien hagard est pris en charge par la douane, il a voyagé dans la soute. Pas de papiers, émacié, terrorisé, pas de réponses claires aux questions, juste des borborygmes dans un mélange d'espagnol et, comme l'identifiera un douanier alsacien, un allemand approximatif. Le malheureux fait un malaise et se retrouve hospitalisé sous le nom de patient X dans le service du Dr Yann Kessler, un fan de génétique qui va identifier une anomalie biologique rarissime : l'homme(s) est une chimère, 2 ADN et 2 groupes sanguins différents cohabitent. Une centaine de cas tout au plus connus du monde médical. Sauf que là, l'origine naturelle de cette aberration semble douteuse !! Le jeune homme présente une cicatrice faite au scalpel sur l'oreille. En contact avec son mentor en génétique, le Dr Rosenberg, Yann Kessler apprend que ce signe est le "sceau" du Dr Hermann Dietrich le médecin dément de Buchenwald, camp de concentration dans lequel Rosenberg a vécu l'indicible… Rosenberg sera très intrigué car il a tué 40 ans plus tôt de ses mains Dietrich qui s'était réfugié dans la légion étrangère en Indochine… Incohérence de dates et de faits…
2 - Le commissaire Paul Marsac est appelé sur une scène de crime. On a retrouvé le corps du dealer Yacine Chouqri presque déchiqueté. Dans sa cuisine labo, le type mitonnait une spécialité : la pervitine, une méthamphétamine antique que l'on distribuait aux soldats allemands et autres Waffen SS pour les shootés à mort, pour tenir le coup des jours et exacerber leur violence. Une saloperie qui n'a plus court depuis des lustres ! Encore l'ombre du nazisme… Le tueur présumé sera identifié d'entrée de jeu : Hans Müller, un géant blond bien connu en Allemagne et en France des services de police, comme l'on dit, pour une liste sans fin de délits et de crimes… Un bel Aryen sanguinaire… Paul Marsac doit se coltiner Bertrand Schneider, un dandy qui dirige "les stups"…
3 - Pour épicer le récit, l'auteur lance d'autres pistes narratives :
Samuel Atlan, polyglotte surdoué et possédant une mémoire eidétique d'une performance incompréhensible pour la faculté. Samuel, un gars solitaire qui n'a aucun souvenir d'avant ses sept ans. Sa quête n'est autre que d'identifier ses origines… Brutale surprise quand il réalise que lui aussi possède cette cicatrice étrange à l'oreille, comme celle du patient X dont l'image est parue dans la presse grâce ou à cause d'un fouille-merde de paparazzi croyant toucher le gros scoop avec ce mystérieux voyageur venu du Chili…
Camp chilien de Chacabuco
Venue d'Israël, Sarah aidée d'Ary, David et Rafael, tous membres surentraînés du Mossad seront de la partie. Leur mission est comparable à l'opération d'exfiltration d'Eichmann, mettre la main sur Hermann Dietrich le médecin dément de Buchenwald… Leur recherche commence à Paris… Le monstre serait encore en vie démentant Rosenberg ?
Paulina Alvarez a vu son fils happé par La colonie "de la Liberté", un camp retranché bâti par des allemands réfugiés après la guerre, un lieu autarcique bénéficiant des largesses des dictatures chiliennes et de la corruption. Le gamin devait bénéficier d'une bonne éducation, de soins médicaux, voir sa mère quand bon il lui semblait… De mois en mois, puis d'années en années, le gamin est devenu absent, atone, parlant de moins en moins l'espagnol, plutôt un charabia germano-ibérique comme le patient X. Un jour elle apprend qu'il a réussi à prendre la fuite de ce qui devait être un paradis. Une autre quête commence, celle d'une mère qui comme tant d'autres mères chiliennes ont vu leurs enfants s'évaporer dans l'enfer Pinochet vingt ans plus tôt…
Mais que se passe-t-il réellement dans La Colonie au sud du Chili depuis des décennies ?
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

La fiction peut-elle s'emparer de la thématique des déviances médicales nazies sans trahir la mémoire des martyrs ? Oui, si la complaisance n'est pas présente, c'est le cas dans ce livre de Johann Etienne. En 1978, Franklin J. Schaffner dans Ces garçons qui venaient du Brésil adaptait un roman d'Ira Levin. Un casting de poids avec Laurence Olivier, James Mason et Gregory Peck incarnant le docteur Josef Mengele qui avait créé par GPA une vingtaine de clones d'Hitler en vue de reconstruire un IVème Reich. Pas un chef-d'œuvre, mais un scénario glaçant. De la science-fiction il y a 40 ans qui ne serait plus qu'un sujet de fiction terrifiante possible après les avancées géniques récentes… Seraient ignominieux tout livre ou tout film qui se complairait à satisfaire le goût pour l'hyper violence gore des voyeurs adeptes de scènes de torture et de vivisection inspirées des folies médicales nazies. Il y en a surement en VOD…
Lebensborn en 1937
Le style est simple et accessible à tout lecteur. Malgré la pléthore de protagonistes, on ne se perd jamais dans méandres de l'intrigue qui réserve son lot de suspens et de révélations surprenantes… Johann Etienne nous remet en mémoire l'existence des Lebensborn, des "pouponnières" imaginées par Himmler dès 1935 où des grands SS blonds engrossaient de belles aryennes (volontaires ?), les bébés étiquetés "purs aryens" étant ensuite confiés aux les familles les plus fanatisées du régime…
Un bon livre documenté tant sur le plan historique que scientifique. L'aspect science-fiction n'existe quasiment pas en regard des découvertes hallucinantes en biologie des dernières décennies. On peut penser que le rejet de l'éthique la plus élémentaire appartient au passé. Ce serait une erreur grave, ainsi depuis 2007, l'Angleterre autorise la création de chimère et d'autres manipulations sur les gamètes. À quand les belles heures de l'eugénisme et des super soldats dignes de X-Files ? La brièveté du dénouement m'a légèrement frustré.

Annexe : Une chimère n'est pas le fruit de l'imagination féconde de l'auteur. L'américaine Taylor Muhl est un ravissant mannequin atteint de cette "anomalie". Jolie femme certes, mais un syndrome maléfique, car comme lors des greffes d'organes, il est cause de phénomènes de rejet, la jeune femme n'a pas une santé florissante, ses deux ADN étant en conflits… Deux jumelles hétérozygotes dans un seul corps !

Editions Ex Aequo- 268 pages.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire