samedi 27 octobre 2018

MOZART – Concertos pour piano N°15 & 18 (1784) – Murray PERAHIA (1982/1980) – par Claude Toon



- M'sieur Claude, vous aimez nous présenter les concertos pour piano de Mozart par paire voir par quatre… Une raison à cela ?
- Oui, même plusieurs. Ce sont des ouvrages courts à l'inverse de ceux de Beethoven ou de Brahms et souvent composés par groupe, six en 1784 !
- Quelle force de travail. J'ai vérifié, en 1784, Mozart a 28 ans. On ne peut plus parler d'œuvre de jeunesse, mais à cette cadence, ces concertos sont-ils aboutis ?
- Et oui ma petite Sonia, tout à fait. Mozart a inventé le genre dans lequel il se surpassera dans les partitions des N°20 à 27 dont six ont déjà eu leurs articles…
- Murray Perahia est un nouveau venu dans le blog, un grand pianiste ?
- Ô que oui, là encore. Une référence pour Mozart grâce à cette intégrale gravée sans précipitation entre 1975 et 1988, donc avec réflexion et fidélité au texte…

Dans quel domaine musical Mozart s'est-il investi le plus corps et âme ? Difficile de le dire a priori, j'ai ma propre réponse : les concertos pour piano. Investi ? Pas en terme de travail. Non, dans cette expression rebattue "corps et âme", concentrons-nous sur l'unique mot "âme" ; comprendre les élans du cœur, l'introspection, l'amour, l'angoisse et les regrets, toute la palette des émotions et sentiments humains…
Bien entendu, Mozart invente en compagnie de Haydn la symphonie et le quatuor modernes. Il donnera aussi à l'opéra un style adulte, un opéra qui ne se limite plus à simplement divertir (La flûte enchantée). Par ailleurs, le compositeur sera le maître des divertimenti gracieux, des airs de concert lyriques poétiques et ravissants, des merveilleux concertos pour violons ou pour bois… Mais je pense (je ne suis pas un cas isolé) que le Mozart le plus intime, le plus moderne au point d'anticiper le style romantique, sera celui des 27 concertos pour piano, et cela : très tôt.
On pourra rétorquer que mon opinion s'applique surtout aux concertos N°20 à 27 composés de 1785 à janvier 1791 (moins d'un an avant la disparition de Mozart en décembre). Mais l'année 1784 va voir l'écriture de six concertos qui confirment l'opiniâtreté du compositeur pour magnifier le genre, lui donner ses lettres de noblesses définitives. Six petits chefs-d'œuvre (N° 14 à N° 19) de février à décembre, dont deux en mars. Dans la numérotation du catalogue : de K 449 à K 459, une frénésie obsessionnelle. Exact et bien lu, Mozart composait très vite ; rien à voir avec les réécritures sans fin des symphonies de l'ami Bruckner, notamment la 3ème écoutée la semaine passée…
Nota : les 4 premiers concertos sont des transcriptions de jeunesse agréables et le N°7 est pour 3 pianos.
Pour cette première chronique à propos des concertos de 1784, j'ai retenu les N°15 et N°18 pour leur inspiration et leur vocation expressive assez opposées. Enfin, tout est relatif…
Ci-contre : Mozart en 1784.
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Constanze Weber
En décembre 1783, Mozart s'installe définitivement à Vienne. Sa mère est morte depuis quelques années, en 1778. Lui n'a jamais été très attentif envers sa maman Anna-Maria qu'il logeait fort mal lors de son séjour à Paris où elle meurt de la typhoïde. Il sera bien plus affecté par la disparition de son père Leopold malgré les conflits permanents entre les deux hommes. Toujours en 1778, papa souhaitait tout sauf un mariage avec Aloysia Weber, une jeune cantatrice dont Wolfgang s'est épris et qui crée et chante de nombreux rôles de ses opéras. Papa n'a d'yeux que pour la carrière de son fils qui ne mesure que 1,52 m, sa croissance ayant dû être retardée par les tournées épuisantes du gamin prodige que Leopold exhibe dans toute l'Europe ; possessif le paternel ? Ô que oui ! Hélas Aloysia aime un autre homme. Mozart se console dans les bras de sa sœur Constanze qu'il va épouser en 1782. Les deux sœurs Weber sont des cousines de Carl-Maria von Weber. Leopold est toujours furax mais le problème est réglé ! Ils ont auront six enfants dont quatre ne dépasseront pas l'âge de six mois ! Époque cruelle… En 1784, le petit deuxième, Karl Thomas, survivra (1858). Pourquoi tous ces détails allez-vous dire ? Ils permettent de mieux se plonger dans l'étrangeté émotionnelle des concertos de cette époque.
Fin 1783, Mozart s'est donc enfin libéré de l'autorité paternelle. Il est marié et père de famille. En outre son protecteur, le prince-archevêque de Salzbourg Colloredo, l'a congédié en le traitant de voyou et de crétin. On compte les thalers en fin de mois, mais les Mozart sont indépendants ; enfin. Un Mozart adulte et visionnaire est né, il va pouvoir composer à sa guise malgré les difficultés et notamment écrire ses concertos qui ne sont pas à la portée d'un débutant ou d'un courtisan qui pianote lors des soirées mondaines… Autre témoignage de ce désir d'autonomie, Mozart vient d'entrer en Franc-Maçonnerie.
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Aloysia Weber
Le pianiste Murray Perahia est né dans le Bronx en 1947. Son père, juif séfarade et originaire de Thessalonique en Grèce avait fui les persécutions nazies dès 1935. La quasi-totalité de la famille de l'artiste ne survivra pas à la shoah.
L'enfant pianote dès ses quatre ans mais ne commence réellement l'étude du piano qu'à l'adolescence. Il n'entre qu'à 17 ans à la Mannes School de Manhattan. Il pourra ainsi travailler l'instrument et l'interprétation avec Rudolf Serkin et Pablo Casals. En 1972 (25 ans), il démontre son talent en remportant le Concours international de piano de Leeds en Grande-Bretagne, sa carrière est lancée… Il obtient même le soutien de Vladimir Horowitz 😮.
Son premier parcours discographique consistera à enregistrer sur une période d'une douzaine d'années l'intégrale des concertos pour piano de Mozart, une intégrale qui demeure indémodable. Son répertoire reste consacré à la musique baroque (Bach), classique et romantique. Une rare exception : Bartók.
De santé fragile, le virtuose a dû interrompre sa carrière pendant presque deux ans à partir de 1992, la faute à une infection récidivante à une main. Depuis 2006, toujours pour des raisons de santé, il limite sa présence sur scène à quelques concerts isolés… Sa discographie, abondante, est très appréciée des mélomanes.
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Concerto N°15 K 450
Mozart commence la composition de ce concerto en mars 1784, la partition du N°14, écrite en février étant à peine sèche. Il est survolté. Sa célébrité, grâce au succès de l'opéra L'enlèvement au sérail, semble le galvaniser. Il va composer sa partition comme pour lui-même, c’est-à-dire d'une redoutable virtuosité (comme le N°16). Un sobriquet sera attribué aux deux ouvrages "Les concertos qui mettent en nage". Dans les deux mois qui suivent, il va le jouer 22 fois.
L'orchestration est plus nourrie qu'auparavant et préfigure celle de Beethoven : piano solo, 1 flûte (dans le final), 2 hautbois, 2 bassons, 2 cors et les cordes. (Partition)

Copie d'un piano forte de 1785
Allegro, en si bémol majeur, à 4/4 : L'introduction orchestrale nous présente un Mozart plein de verve. Un premier groupe thématique facétieux est énoncé aux bois et aux cors sur des traits nets mais raffinés des cordes. On retrouve cette bonhomie chère au compositeur mais dans un style plus coloré, plus symphonique. [0:24] Une seconde idée plus gaillarde anime le flot musical. Et pour préparer l'entrée du piano : reprise avec gaité de ces premiers motifs. Le piano fait une entrée avec vitalité en reprenant le thème initial. Virtuose ? Ah que oui ! Les notes tournoient, virevoltent comme des papillons. Une mélodie sinueuse et endiablée de double croches à la main droite, pas une pause, ni un accord soutenu pour reprendre son souffle… Et puis Wolfgang joue les Wagner avant l'heure : la seconde phrase composée d'accords de tierce (toujours en doubles croches) se voit saturée d'altérations, un chromatisme imaginatif et pétulant rare à l'époque. [4:46] Développement un peu fou, cavalcade de notes, passages ludiques et en arpèges de la main droite à la gauche et inversement. On parle de prépondérance du piano face à l'orchestre. Pas tant que ça. Les bois sont de la partie avec allégresse. Un allegro plein d'entrain avec quelques évasions songeuses et tendres [7:10]. [9:09] La cadence est très amusante avec ses incursions inopinées dans l'extrême grave.
Andante, en mi bémol majeur, à 3/8 : [11:05] Une mélopée nostalgique s'élève aux cordes. Un temps de prière pour Mozart pourtant en délicatesse avec la religion. [11:31] Le piano semble hésiter à rompre le charme. Une mélodie rêveuse très en contraste avec la frénésie de l'allegro. Mozart secret. Après ces expositions de motifs, un développement plus allant se construit de manière plus concertante, les cordes dominant l'accompagnement. Les climats très variés se succèdent comme dans un lied : emballement galant, dialogue entre clavier et bois. Une infini inventivité, des sourires, des plaintes langoureuses, la magie !
Allegro, en si bémol majeur, à 6/8 : [16:53] D'allure martiale, l'allegro conclusif offre un style chorégraphique au final. La symétrie avec l'allegro initial est assurée mais avec encore plus de joyeuseté. Mozart exploite avec finesse et alacrité toutes les possibilités du staccato de ce nouvel instrument qui va supplanter définitivement le clavecin. [20:47] Eh non, le compositeur n'oublie pas l'orchestre avec d'amusants et rythmés solos du hautbois.
L'interprétation de Perahia ne présente aucune faille : célérité sans brusquerie dans l'allegro, émouvante sensibilité sans langueur dans l'andante, malice dans le final, mise en place équilibrée entre les pupitres d'un orchestre aérien dirigé avec la plus élégante maîtrise qui soit… Que dire de plus.
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Vienne vers 1784

Concerto N°18 K 456
Septembre 1784. Mozart compose le cinquième concerto de la série. Comme nous allons l'entendre, chaque étape lui a donné des ailes supplémentaires. Les mouvements sont plus longs, la mélodie se complexifie. La pensée qui guide sa plume devient épique. On pense à juste titre que Mozart a dédié ce chef-d'œuvre à Maria Theresia von Paradis (1759-1824), une jeune pianiste, compositrice et cantatrice qui avait perdu la vue dans son enfance. Pour la petite histoire monstrueuse, le légendaire magnétiseur Anton Mesmer la soigna un temps avec un certain succès mais fut éconduit par la famille pour que le père de la gamine soit sûr de conserver la pension d'invalidité. No comment…
L'orchestration est identique à celle prévue pour le 15ème concerto.

Allegro vivace, en si bémol majeur, à 4/4 : Premier thème badin, taquin, aux cordes. Une suite de si staccato avec un simulacre d'appogiature syncopée pour respirer. La musique de Mozart pourrait-elle être triste ? Thème piquant répété au clavier puis repris par l'harmonie. [00:46] Second thème à peine moins pimpant énoncé par le hautbois. Mozart entrelace ces deux idées avec grâce, songe-t-il à un jour de fête ensoleillé à Vienne ? On peut l'imaginer à l'écoute du divertissement concertant des bois. Entrée du piano sur un accord et affirmation du thème 1 à la note près ! Finies les excentricités "qui mettent en nage". Difficile d'être insensible à la gaité, au rayonnement galant de cet allegro. Mozart aime tant son thème espiègle que celui-ci ressurgit de mesures en mesures. Un leitmotiv ? La complicité entre le clavier et l'orchestre est plus élaborée et ludique dans ce 5ème opus de la série. [09:37] La cadence plus virtuose débute par de vertigineux arpèges descendants suivis d'une péroraison débridée à partir du… thème 1 bien entendu. 

Maria Theresia von Paradis
La (partition) paraît pauvre en notes, très accessible techniquement, dix fois moins de notes que chez Liszt ou Rachmaninov, mais bon sang, quelle difficulté interprétative pour exalter cette joie de vivre voulue par le compositeur…
Andante un poco sostenuto, en sol mineur, à 2/4 : [11:22] La présence d'une tonalité en mineur est déjà une surprise en soi chez Mozart. La douleur générale de cet andante en sera une seconde. Mozart songe-t-il avec tristesse à la jeune femme souffrant de cécité ? Un mystère parfois avancé. Autre étrangeté : la forme en suite de variations peu fréquente chez Mozart. L'exposition du long premier thème nous plonge dans une lumière sombre. L'esprit du compositeur se hasarde dans des pensées interrogatives et accablées. Le style musical est celui d'une mélopée. Il en est de même lors de l'entrée du piano qui semble vouloir ne pas troubler ce recueillement. Là encore le thème initial sera la clé de voute de l'andante. [13:06] Le clavier hésite, prudent, timide, certains pourraient penser à l'expression du désespoir si quelques mesures plus sereines ne venaient rompre cette méditation affligée. [14:54] Mozart, comme dans l'allegro, laisse l'orchestre s'épanouir dans un subtil et coloré passage digne d'un petit développement symphonique. Quant à l'interprétation, nous touchons au nirvana ! Expression triviale, je l'accorde, mais on frissonne vraiment, confronté à une telle transparence du phrasé, à un tel manque d'emphase. La dédicace à une jeune femme handicapée joue-t-elle un rôle dans le choix d'une tonalité mineur dramatique et intimiste dans la composition. Difficile de répondre, mais c'était déjà le cas dans le prémonitoire imposant concerto n°9 dédié à Mlle Jeunehomme, une pianiste française de passage à Salzbourg en 1777. (Do mineur.)
Allegro vivace, en si bémol majeur, à 6/8 : Après le bouleversant andante, retour d'un allegro conclusif plus allant. Mais là encore le génie de l'ambiguïté mozartienne s'impose : on discerne quelques nuages résiduels face à la luminosité du jeu du piano. Et puis il y a cette mystérieuse absence de fougue, le sentiment d'afficher un désir de consolation après les noires pensées. Est-ce le choix de la délicatesse de la part de Murray Perahia ? On a entendu cet allegro – ici bien peu vivace – plus animé, presque narquois. La thématique épouse des formes a priori joyeuses et enlevées, mais que cache réellement cette apparente frivolité ? Le pianiste aurait-il percé un secret dissimulé dans les portées depuis deux siècles ? Compositeur et dédicataire refusant l'un et l'autre le spleen.
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Difficile de proposer une discographie alternative après avoir encensé l'interprétation de Murray Perahia. Cela dit, comme pour les articles précédents, les réussites concurrentes existent.
De 1961 à 1969, le pianiste Geza Anda (1921-1976) a enregistré une intégrale virevoltante, un Mozart presque éternellement insouciant. Le pianiste hongrois disparu prématurément à 56 ans apporte une ardeur et une jeunesse charmeuse aux concertos N°15, N°18, et aux autres. Des disques présents au catalogue depuis plus de cinquante ans. La camerata Academica de Salzbourg est toute à son affaire. Prise de son excellente en ces débuts de la stéréo (DG – 6/6)
Autre intégrale de la même époque, celle de Daniel Barenboïm plus intériorisée avec comme Perahia l'English Chamber Orchestra qu'il dirige du clavier et qui sonne de manière plus sombre. Encore un pilier de la discographie à prix imbattable. Bonne remastérisation récente, beau piano aux timbres riches, mais la prise de son de l'orchestre est un peu nébuleuse (Warne-EMI – 5/6).
Enfin, une intégrale qui a fait débat. Nous sommes évidemment habitués à écouter Mozart sur des pianos modernes. La pianiste américaine d'origine russe mais vivant en république tchèque Viviana Sofronitsky, spécialiste du piano forte et du clavecin, nous fait entendre ces concertos parus dans une intégrale assez riche, et sur un vrai piano forte de l'époque avec sa sonorité très clinquante. Les mélomanes sont partagés entre l'intérêt de la reconstitution historique (orchestre également sur instruments du XVIIIème siècle) et la raideur que l'on peut ressentir dans cette interprétation agreste. On dispose de deux vidéos, je vous invite à juger par vous-même… Donc pas de note trop subjective… Il s'agit de prises de son live dynamiques quoique assez confuses ! Personnellement, j'ai eu un peu du mal au début. Mais, plusieurs écoutes en compagnie de Maggy Toon nous ont fait découvrir une complicité entre piano et orchestre moins brouillonne qu'à l'accoutumée Donc une allégresse Mozartienne plus authentique !!

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