samedi 29 septembre 2018

Igor STRAVINSKI – Petrouchka (1911/1947) – Claudio ABBADO (1982) – par Claude Toon



- M'sieur Claude, si je ne m'abuse vous n'avez parlé qu'une fois de Stravinski, pour le Sacre du printemps dans six versions, et le ballet avec la danseuse japonaise qui finit toute nue…
- C'est rigolo les détails croustillants qui marquent les esprits… Mais oui en huit ans c'est maigre d'autant que je comparais six grands disques sans vraiment détailler le ballet…
- Il faudra y revenir, une musique de folie ! Petroucka est aussi une musique mouvementée, un ballet écrit l'année avant le Sacre. Un beau scandale lors de la création, lui aussi ?
- Non un franc succès. Il faut dire que le sujet est moins provocant et Stravinski ne fait pas appel à la délirante polyrythmie du Sacre qui dérouta le public…
- Vous avez choisi une version du encore jeune Claudio Abbado de 1982. Une grande version…
- Oui, très musicale, peut-être mois cynique que l'on pourrait l'espérer… Une interprétation tirée d'un double album qui réunit les meilleurs ballets du compositeur russe…

Stravinsky et Nijinsky en 1911
Sonia n'a pas tort. Une seule chronique en huit ans consacrée à l'un des compositeurs majeurs du XXème siècle, c'est chiche. Stravinski n'est peut-être pas mon compositeur de prédilection, mais j'avoue avoir un faible pour ces ballets, notamment ceux de la période dite des ballets russes, épopée souvent évoquée dans ce blog, et qui révolutionna le genre, notamment lors de la "bataille d'Hernani" qui marqua la création tumultueuse du Sacre du Printemps. Il faudra que je revienne sur ce Sacre du printemps, partition sensuelle et barbare. Ma chronique de 2011 (Clic), une des premières, explorait l'évolution sur vingt ans d'intervalle de deux versions dues chaque fois à l'un de ces trois chefs experts dans le genre (soit six gravures) : Herbert von Karajan, Antal Dorati et Pierre Boulez. Exercice intéressant pour mettre en avant comment une même œuvre peut briller de mille facettes suivant l'inspiration et l'expérience acquise d'un maestro, mais qui laissait de côté la partition en elle-même. Il faut dire que lors de mes débuts au Deblocnot, je cherchais un style rédactionnel personnel et testais différentes approches. Aujourd'hui : une œuvre et un interprète plus une discographie alternative.
Né en 1882, Igor Stravinski n'éprouve pas un penchant marqué pour la musique, contrairement à un Mozart ou Mendelssohn. Son père, autoritaire et chanteur réputé, obtient cependant que son fils travaille le piano dès l'âge de 9 ans. Grand adolescent, Igor suit des cours de composition et de contrepoint et s'essaye sans grande conviction à la composition. La mort de son père en 1902 semble le libérer de tout destin musical (Allo M'sieur Freud) et le jeune homme s'inscrit en faculté de droit. Pourtant la même année, il rencontre Rimski-Korsakov qui repère en lui un franc-tireur de talent. Il lui déconseille le conservatoire et accepte, moyennant pendant un an l'acquisition des principes de l'harmonie et du contrepoint, de le prendre comme élève. (Fréquents les futurs génies qui s'em**nt au conservatoire académique 😃.) Stravinski commence à prendre plaisir à la composition et rencontre un certain succès. Un soir de 1909, Serge Diaghilev déjà bien installé dans le Paris musical entend la fantaisie symphonique Feu d'artifice et apprécie…
La même année Diaghilev fait un triomphe dans la capitale avec la première saison des ballets russes (pendant deux ans, on danse sur des chorégraphies de Michel Fokine recourant à des musiques russes célèbres comme Shéhérazade de  Rimski-Korsakov). Mais entre-temps, Diaghilev a déjà passé commande de musiques originales à Stravinski. Le pré-ado qui baillait sur son clavier va se révéler l'un des compositeurs les plus originaux et modernistes de l'époque et un orchestrateur presque illuminé (Merci qui ? Rimski-Korsakov !)
Les "ballets" de Stravinski vont prendre une place importante dans le parcours du compositeur : 15 écrits de 1910 à 1957 qui se répartissent en cinq groupes d'inspiration diverses. Pas de détail cette fois-ci. Dans le premier groupe, on trouve les célèbres partitions pour les ballets russes, le mot "ballet" ne plait d'ailleurs pas au compositeur. Citons exactement les titres des trois chefs-d'œuvre : L'Oiseau de feu (Conte dansé en deux tableaux d'après un conte national russe - 1910/1919), Petrouchka (Scènes burlesques en quatre tableaux - 1911/1945-1947/1965), Le Sacre du printemps (Tableaux de la Russie païenne en deux parties - 1913/1947/1967). Les dates indiquent les révisions orchestrales. L'inspiration est clairement indiquée : le folklore russe ; elle sera abandonnée par la suite, par exemple, Stravinski illustrera la mythologie grecque dans trois "ballets" tardifs très en deçà à mon sens des trois premiers…
Créé en 1910, L'Oiseau de feu fait un tabac. Debussy, Ravel, de Falla et tous les compositeurs novateurs félicitent le jeune homme. Ils feront de même lors de la soirée beaucoup plus chaotique qui verra la création en 1913 du Sacre du printemps et sa folle et sauvage polyrythmie. En 1911, une œuvre plus fantasque en terme d'écriture que L'Oiseau de feu mais moins provocatrice et délirante que le Sacre va voir le jour : Petrouchka.
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Décors de Alexande Benois pour les tableaux 1 et 4
Été 1910 : Stravinski va entreprendre un périple européen : La Baule, Lausanne, Saint-Pétersbourg. Il compose intensément et couche les premières esquisses du Sacre. Diaghilev lui rend une petite visite en Suisse. Le début d'un Petrouchka est en cours de rédaction, pas encore un ballet mais une pièce de forme libre pour piano et orchestre. Les deux hommes se concertent et le chorégraphe propose un récit mettant en scène, dans ce qui va devenir un ballet, les aventures d'une marionette au destin tragique. Fin décembre 1910, les premiers tableaux sont achevés et Michel Fokine assure à Saint-Pétersbourg une première représentation ; Stravinski ne reverra jamais sa terre natale…
Pour cette version primitive, Stravinski a travaillé avec Alexandre Benois (un ami russe, même si son nom ne l'indique pas, scénariste, décorateur, costumier). Petrouchka est, comme souvent pour les ballets russes placé dans les mains d'artistes polyvalents, la crème des artistes et peintres de ce début du siècle (voir les autres articles cités en fin de ce billet). 13 juin 1911, Pierre Monteux, qui relèvera aussi le gant de créer le quasi injouable à l'époque Sacre du printemps, assure la première au Théâtre des Champs-Élysées. Comme pour l'oiseau de feu, le triomphe est au rendez-vous, la chorégraphie de Nijinski participant grandement à ce succès…
En 1911, L'orchestration est particulièrement fournie. Connaissant la fosse du TCE, je me suis toujours demandé comment tous les instrumentistes arrivaient à se caser ? En 1947, Stravinski réduira l'effectif (les bois par 3, les cornets disparaissent, des détails…). C'est la partition la plus jouée en concert. les différences sonores sont très minimes.
4 Flûtes (+ 2 Piccolos), 4 Hautbois (+ Cor anglais), 4 Clarinettes en Sib et La (+ Clarinette basse en Sib), 4 Bassons (+ Contrebasson), 4 Cors en Fa, 2 Trompettes en Sib et La, 2 Cornets à pistons en Sib et La, 3 Trombones, 1 Tuba, Célesta (deux claviéristes), Glockenspiel, Piano, Timbales, Xylophone, Cymbales frappées, Grosse caisse, Tambour de basque, Tambour militaire, Tam-tam, Triangle, 2 Harpes et les cordes.
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Décor tableau 2
La discographie est incroyablement pléthorique, on s'en doute. Nous allons découvrir Petrouchka (pour ceux qui ne connaissent pas cette musique endiablée) dans la version de 1911 sous la baguette dynamique de Claudio Abbado, à l'époque où il enregistre beaucoup avec l'orchestre symphonique de Londres ; le pianiste qui bénéficie de nombreux solos étant Leslie Howard. Je ne présente plus ce maestro, je vous renvoie au RIP rédigé lors de sa disparition en 2014. (Clic)
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Les "scènes burlesques" comportent quatre tableaux incluant un nombre varié d'épisodes. Même si Stravinski métamorphose à l'infini la musique pour chaque scène, certains thèmes vont réapparaitre en forme de leitmotiv. Pour animer avec une telle verve le spectacle (ou le concert), le compositeur va jouer avec une imagination redoutable sur l'orchestration chamarrée que lui offre son imposant effectif orchestral. Quatre "personnages" principaux sont au centre de ce drame magique :
Le charlatan : un montreur de marionnette, sorcier à ses heures et qui aura le pouvoir de donner vie à ses trois poupées :
Petrouchka : un gentil garçon que l'on peut identifier à un Pierrot.
La ballerine : très imbue d'elle-même et qui délaisse les avances timides de Petrouchka.
Le maure : brutal et malfaisant qui répond aux avances de la ballerine.

15 épisodes ou scènes composent l'argument. Malgré l'absence de notion directe de "pas de deux" ou équivalents, découpage caractéristique du ballet classique, Stravinski avait été sensible au style d'organisation des grands ballets de Tchaïkovski qu'il avait entendus dans son enfance. Le commentaire se limitera à quelques repères dans cette œuvre prolifique de 35 minutes environ. Voici le plan général :
    Tableau 1 : La foire du mardi gras
        Introduction
        La baraque du charlatan
        Danse russe
    Tableau 2 : Chez Petrouchka
    Tableau 3 : Chez le Maure
        Chez le Maure
        Danse de la ballerine
        Valse de la ballerine et du Maure
    Tableau 4 : La foire du mardi gras (la nuit)
        Danse des Nourrices
        Le Paysan et son ours dansant
        Le Joyeux négociant et deux Bohémiennes
        Danse des personnalités et de leurs suivants
        Les Artistes de théâtre
        Le Combat entre le Maure et Petrouchka
        Mort de Petrouchka
        Vision du fantôme de Petrouchka

Tableau 1 : La foire du mardi gras : Introduction : Une fête foraine, le bruissement généreux des attractions, les cris extasiés des bandeaux et une ambiance plus que festive dépeintes par un dialogue fantasmagorique entre flûte, 3 clarinettes, 3 cors et 4 violoncelles. La rythmique est appuyée, la ligne mélodique à la fois gracieuse et farfelue. [0:52] Cuivres et percussions à volonté animent avec bonhomie et virulence la liesse populaire. [1:35] Soucieux d'apporter une solide cohérence à cette musique déroutante car très endiablée pour l'époque, Stravinski réexpose les premières mesures ; la fête bat son plein… [2:04] Enchaînement brusque, qui dit forains dit manèges et baraques de jeux. Un échange entre flûte et bois surprend par la sonorité d'orgue de barbarie émanant d'un manège. La mélodie prolonge finement cet enchantement ludique, le triangle battant la mesure. [3:27] Un développement de tous ces matériaux sonores dans un déchaînement très vivant. Comme nombre de tableaux ou de scène, un roulement de tambour annonce une nouvelle séquence.
La baraque du charlatan : [5:21] Quelques notes lugubres de contrebasson, basson, clarinette graves et xylophone nous amènent devant la baraque du magicien. Musique mystérieuse que ce solo de flûte montrant le magicien donner vie à ses trois pantins à l'aide d'une formule magique musicale. Quelle facétie et surtout quelle modernité. La joie reprend ses droits après ce tour de magie qui ébahit le public vaguement inquiet de ses conséquences. Illusion ou réalité ? Une Danse russe conclut le premier tableau. Le piano intervient avec force montrant le rôle important que lui destinait le compositeur. Grosse caisse, solo sarcastique de violon sont aussi à l'honneur. Un délire symphonique très aventureux en 1911 qui préfigure le Sacre en gestation… Un léger roulement de caisse claire at quelques notes étranges des bois nous invitent dans la chambre de Petrouchka. La direction de Claudio Abbado est précise, magnifie un orchestre idéal pour ce genre de musique effervescente, apporte une articulation parfaite mais un climat général un peu sage pour ce conte aux accents diaboliques.

Nijinski  dans le rôle de Petrouchka
Tableau 2 : Chez Petrouchka : [10:03] Un tableau très court d'une seule scène montrant la petite chambre de Petrouchka mal logé car souffre-douleur du charlatan. Le petit pantin affiche sa tristesse face au mépris de la ballerine. La musique se veut par moment furieuse avec une partie concertante de piano très staccato, des solos tristounet des bois et de la flûte, des gémissements des trompettes, [11:44] une marche mélancolique scandée par la flûte puis le piano semble traitée comme un concerto grosso. On pourrait parler de fantaisie pour piano et orchestre. [12:56]  Petrouchka ne perd pas espoir comme le traduit l'enthousiasme qui surgit dans une seconde partie… Une variation toutes les trois mesures. Inventivité avez-vous-dit ? [14:20] Roulement de tambour pour clore cet épisode consacré aux affres de Petrouchka.

Tableau 3 : Chez le Maure : [14:22] La musique va confirmer la magnificence souhaitée par le compositeur : une débauche de couleur. En quelques mots que se passe-t-il dans la chambre très confortable du Maure ? Le personnage s'amuse avec une noix de coco, jouit de son aisance, se fiche éperdument de la tristesse du pauvre Petrouchka. Musique extraordinairement imaginative ; entre la première marche ironique à [15:01] et la seconde aux accents cruels à [15:44] montrant un Maure bien immature et égoïste. [16:57] La ballerine vient pirouetter autour du sinistre personnage, aguicheuse. L'occasion d'un solo de trompette d'une difficulté inouïe. Une œuvre qui nécessite la réunion d'instrumentistes virtuoses. J'ai entendu une fois Petrouchka interprété par un bon orchestre de région (que ne nommerai pas), Aie ! [17:43] La ballerine valse avec le Maure. [19:02] Petrouchka intervient grâce à un tour de magie noire du charlatan. Un coup en vache dirait-on pour ce nécromancien. [20:13] Le Pantin veut se battre avec le Maure qui le fiche dehors. Et vous avez quoi ? Le tableau se termine sur un roulement de tambour 😉.

Tableau 4 : La foire du mardi gras (la nuit) : [20:52] Stravinski va enchaîner diverses scènes pittoresques émaillées de solos instrumentaux : l'exhibition d'un ours, des danses Rien de surprenant que Debussy et Ravel se soit emballer pour la rutilance exacerbée du propos… (On pourra établir dans cette suite fantasque de scénettes un parallèle avec les tableaux d'une exposition de Moussorgski.) [30:42] Une rixe éclate entre Petrouchka et Le MaurePetrouchka perd la vie ! La police viendra tenter d'y voir clair dans cet assassinat entre poupées qui ont retrouvé leur structure de bois, de paille et de chiffon… Le vieux magicien vicieux aperçoit le fantôme de Petrouchka et s'enfuit terrorisé ! Avons-nous tous rêvé ? La foule se disperse, la nuit tombe.
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Si l'interprétation de Abbado à Londres reste un disque tout à fait recommandable, surtout avec ses compléments, la version de Pierre Boulez de 1971 reste à mon sens un témoignage incontournable. Avec l'orchestre de New-York, tout est parfait : la transparence, la furie, l'articulation très dynamique, le refus d'appuyer les effets parfois lourds des percussions et des cuivres (les roulements de tambour sont contrôlés), bref un miracle que le chef n'a pas su réitérer dans les années 90 à Cleveland, une lecture bien trop policée… (Sony Classical – 6/6). J'avais entendu ces artistes quelques années après dans ce programme salle Pleyel. Un concert fabuleux (le solo de trompette !). Le lendemain : même orchestre de New-York, dans la cathédrale de Chartres pour la symphonie N°9 de Mahler. Deux jours pour le moins marquants dans une vie de mélomane.
Pour ne pas toujours regarder vers l'époque analogique, de nouvelles gravures excellentes paraissent de temps à autres. J'en cite deux : celle de Simon Rattle avec l'orchestre de Birmingham datant de 1988 (orchestration 1947) (Warner – 5/6) et enfin la gravure allègre et poétique de Riccardo Chailly avec le Concertgebouw d'Amsterdam en 1995 (orchestration 1947 également)  (Decca – 6/6).

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Liens vers d'autres chroniques de musiques pour les ballets russes (commandes spécifiques ou adaptations) :
Shéhérazade de Rimski-Korsakov
Jeux de Debussy
La tragédie de Salomé de Florent Schmitt
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L'interprétation de Claudio Abbado suivi d'un film tourné au Bolchoï (interprète inconnu, certes style un peu ringard ; Le Maure semble sortir d'une revue nègre des années 30).



1 commentaire:

  1. Tu n'as fait que deux chroniques sur Stravinsky ? Pourtant "L'oiseau de Feu" et "Jeu de cartes" (Par Abbado chez DDG), l'"Oedipus Rex" (Par Ozawa bien sur ! Chez Philips) ou encore le "Concerto Dumbarton Oaks" (Boulez, Baremboim, Zukerman chez DDG) pour les plus connus sont trrrrès écoutable. Cependant , éviter la version de l'"Oedipus Rex" chez DDG par Levine (Malgré un Jules Bastin imposant !). Sinon je connais la version de "Petroushka" par Abbado, mais j'ai un faible pour la version plus "couillu" de Bernstein !

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