lundi 4 juin 2018

GENS DE PEKIN de Lao She (traduction française 1982) - par Nema M.



- Franchement, Nema, c’est pas bon du tout… Beurk !
- Normal. Ce sont des « wowotou ». Et j’ai essayé de les faire comme en Chine dans les années 20. Avec de la farine de maïs, la forme en cône percé caractéristique, et cet aspect rustique d’une nourriture très frustre. Nourriture de pauvre.
- Mais pourquoi ?
- Pour te mettre dans l’ambiance de cette chronique sur les « Gens de Pékin », Sonia…
- Bah ! Si ce livre ressemble à ça, cela ne va pas plaire.
- Tut, tut : cet ensemble de nouvelles de Lao She est, au contraire, un vrai petit régal… 

Pékin 1930
Je ne sais pas si vous aimez les nouvelles : moi, si. J’adore ces petits textes brefs, qui ne nous emmènent pas aussi loin qu’un roman, mais au contraire, de façon concise et ciselée nous conduisent, sans trop de détours, vers une fin la plupart du temps inattendue. Bref : comme un délicieux petit bonbon, comparé à un bon gros gâteau.  Bien évidemment, il y a des bonbons meilleurs que d’autres, mais là…
Partons pour Pékin, le Pékin des années 20-30. Tous les héros de ces nouvelles sont des gens simples, en général pauvres, voire très pauvres. Car l’argent est un sujet important.
L’argent, il faut le gagner en travaillant. Par exemple, comme vendeur dans le magasin de tissus appelé Triple Harmonie, une vieille maison qui n’arrive pas à se mettre au diapason d’une modernité naissante qui pousse à faire de la publicité et des promotions. Dans une autre nouvelle intitulée « histoire de ma vie », on découvre un métier qui est vraiment très peu payé, agent de police. A travers ce récit on a également une petite idée du fonctionnement de la police et de l’armée dans cette période très troublée de la Chine des années 30 qui se cherche une voie républicaine après la fin de l’empire. Enfin, une nouvelle intitulée « le nouvel inspecteur » nous entraîne dans les réflexions d’un inspecteur de police (fonction nettement plus intéressante sur le plan financier qu’agent) : très compliqué quand on mélange amitié avec d’anciens brigands et mission à accomplir…

Temple de Confucius de Pékin
D’autres nouvelles nous font côtoyer la vie de tous les jours : problèmes de voisinages et d’ego surdimensionné, difficultés liées à la promiscuité quand on vit dans une pièce ou deux autour d’une cour remplie d’enfants et d’agitation…
Et puis il y a « l’amateur d’opéra », l’histoire d’un jeune homme qui va jusqu’au bout de sa passion, acteur/chanteur d’opéra. Malgré une voix fluette, son jeu de scène est ciselé et précis. Le public vient voir ces spectacles dans des maisons de thé. Ambiance très particulière, jeux de pouvoir et de séduction, avec quelques bouffées d’opium de-ci de-là.
Les pauvres femmes (en tout cas les femmes pauvres) n’ont pas une place bien enviable dans ces histoires. Seule la dernière nouvelle est un récit à la première personne au féminin, mais malgré un titre charmant (« Le croissant de lune ») le récit est bouleversant d’une fatalité absolue de descente aux enfers pour la jeune femme qui raconte, et pour sa mère. Pas d’échappatoire possible quand on est non mariée et quand l’âge fane petit à petit les traits.
La tonalité nostalgique et assez sombre de ces nouvelles est donnée dès la première, intitulée « La lance de mort ». En effet, à quoi bon maîtriser de façon magistrale le maniement de ces magnifiques lances qui sont l’un des symboles forts des arts martiaux alors que désormais les soldats ont des fusils ? C’est pourquoi le vieux maître ne transmettra pas son savoir. Il n’est plus temps.

Lao She en 1920
Lao She est né en 1899 et mort en 1966 à Pékin dans des circonstances qui demeurent obscures. Dans sa jeunesse, il se consacre à l’enseignement en Chine, mais également en Grande Bretagne où il passe quelques années tout en commençant sa carrière d’écrivain. Il rentre en Chine en 1930 et devient professeur d’université. Ses publications de romans (dont « Le pousse-pousse ») ou d’articles (parfois satiriques) dans des revues, l’amènent à opter pour la carrière d’écrivain. Compte tenu du contexte politique et de l’invasion japonaise, les années 30-40 sont très compliquées pour un écrivain engagé. Il s’exile aux USA entre 46 et 49. A son retour, il s’investit dans de nombreuses instances culturelles officielles, reçoit le titre d’artiste du peuple par le maire de Pékin, continue de publier notamment des pièces de théâtre (« La maison de thé »), mais la vie politique chinoise n’est pas simple. Il meurt dans l’été 1966 très peu de temps après avoir été roué de coups par les gardes rouges. En 1978 ce très grand écrivain sera officiellement réhabilité.
Très difficile de traduire du chinois en français, surtout une œuvre comme ces nouvelles qui comportent toutes une sensibilité culturelle et conjoncturelle qui est très loin de notre culture. Un grand merci à Paul Bady et aux traducteurs pour avoir restitué au mieux cette émotion sous-jacente dans ces récits.

Bonne lecture !

314 pages Folio

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