mercredi 23 mai 2018

Jared James NICHOLS "Black Magic" (novembre 2017), by Bruno



       Jared James Nichols fait partie de ses guitaristes bourré d'énergie, quelque part entre un Nugent, un Mark Farner et un Zakk Wylde. Avec le look qui va avec. Un croisement de redneck, de biker-hippie et de guitar-hero seventies. Avec une technique qui n'est pas sans rappelé irrévocablement Brad Sayre et Steve Hill. Pour sûr, car ce gaillard a la particularité de jouer en picking sur ses Gibson. Picking sans onglets, juste aux doigts. Et forcément, le "jeu-aux-doigts" sur des Gibson, ça donne du gros son. Au moins un crunch naturel. 
Rien de vraiment singulier si ce n'est que le sieur cultive le Heavy-rock viril et apprécie la distorsion. De la grosse Fuzz crachotante à l'épaisse overdrive. Pourtant, il n'en sort rien de brouillon. Sa tonalité est seulement naturellement plus charnue.

       Encore un que l'on pourrait croire fort d'un hubris démesuré alors qu'en fait se serait plutôt et simplement un authentique passionné de musique n'aspirant qu'à donner vie à la musique qui l'habite et à la partager. Essayant visiblement de retrouver le feu sacré qui habitait certaines fortes personnalités de la guitare électrique des années 60 et 70, tout en faisant en sorte de ne pas être écrasé par ces imposants caractères en restant un élève appliqué, mais bien de développer sa propre nature.
     Il y a quelques temps, il clamait que son désir n'était que de faire revivre le côté sauvage du Blues. Mouais ... d'accord, mais on peut légitimement rajouter une facette brutale exacerbée. Et même s'il revendique Lonnie Mack et Albert King comme deux de ses héros (à ses débuts, il se produisait bien plus souvent avec une Gibson Flying V, guitare emblématique de ses deux icônes. Et aussi les deux premiers a l'utiliser exclusivement), ainsi que Stevie Ray Vaughan, on le recentrerait plus aisément dans un Hard-blues volcanique. Dimension développée par des mages et des apprentis sorciers connus sous les noms de Paul Kossof, Leslie West, Jimmy Page, Billy Gibbons, Steve Marriott, Mel Galley.
Cependant, lorsqu'il s'emploie à brancher une guitare directement dans un antique ampli combo, en se gardant bien de pousser les potards à fond, on découvre alors, effectivement, tout un bagage issu du Blues. Et puis il a aussi maintes fois démontré qu'il pouvait adapter son jeu suivant les personnes avec qui il jouait.
     Même s'il prétend que le Blues est la musique la plus pure, on est tout de même moins surpris lorsqu'il désigne des personnes telles que Zakk Wylde (pour qui il a effectué la première partie du "Book of Shadows II Tour") comme faisant partie de ses héros. Néanmoins c'est bien par le Blues qu'il a fait son apprentissage, lui qui a grandi près de Chicago, dans une communauté où cet idiome - d'après ses propres mots - était roi. Jusqu'à ces 19 ans, ce fut la seule musique qu'il jouait, en allant dès ses seize ans se produire dans des clubs du Wisconsin et de l'Illinois (parfois devant Hubert Sumlin ou jouant avec Buddy Guy) avant de progressivement la fusionner avec le Rock des grandes formations des seventies. Des groupes qui avaient déjà copieusement exploité cet héritage, pillé sans retenue.

      Sur l'une de ses récentes vidéo où il joue, tel un jeune amateur se filmant en train de réaliser un master-class artisanal en rejouant les parties guitares d'un de ses morceaux préférés, on remarque dans sa modeste pièce les pochettes des 33 tours des "The Road Goes Ever On", "Electric Ladyland" et de "Captured Live" (1) accrochées au mur ; témoignage d'une considérable affection pour ces œuvres. Et pour les derniers septiques quant à la source du terreau dont est fait sa musique, et moteur de sa passion, sur son Ep de 2015, "Highway Man", figure deux reprises : "We're an American Band" de Grand Funk Railroad et "30 Days in the Hole" d'Humble Pie. Par ailleurs, savourant les reprises, on a pu l'entendre reprendre en concert "Rock'n'Roll Hoochie Koo" de Johnny Winter, "Daydream" de Robin Trower, "Voodoo Child", "Never in My Life" et "Mississippi Queen" de Mountain ou encore "Cat Scratch Fever" de Nugent.
On peut voir aussi sur le clip de "Last Chance", Jared manipuler comme un vieux fan les 33 tours de "Disreali Gears", "Are You Experience ?" et "Pronouced Leh-nérd 'Skin-nérd", extirpés au milieu d'une pile où l'on discerne aussi "Sabbath Bloody Sabbath" et "Climbing !".

     Sur son avant-bras droit est tatoué la mention "blues power". Comme un coup de tampon validant ad vitam eternam son engagement, son sacerdoce.

       Certains critiques américains n'ont pas hésiter à l’ériger comme un nouvel maître du Blues. Or, si effectivement, sa source primale remonte indéniablement à cette musique, et même si quelque fois elle resurgit ("Come on in My Kitchen" sur l'opus précédent en état l'exemple le plus évident), actuellement c'est indéniablement de Hard-Rock et de Hard-blues qu'il s'agit. Du bon Hard-rock à l'ancienne, fondé sur le terreau du Blues et interprété avec la fougue et l'insouciance de la jeunesse. Mais, finalement, pourquoi à l'ancienne, sachant que cette "branche" n'a jamais cessée d'exister, de bourgeonner.

   Une évidence dès le premier coup de semonce, "Last Chance".
Après un petit échauffement constitué d'une cascade de notes célestes Van-halieniennes (2) - en fait une feinte pour faire baisser la garde de l'auditeur -interrompu brutalement par un roulement de fûts ... Pan ! Jared assène un uppercut ! Ouch, ce gars-là ne fait pas semblant ; il sait riffer grave ! Et le son de guitare, gras, un rien crasseux, guttural et sauvage fait monter la température (son tirant de cordes est du 12-54). De plus, il rugit tel un guerrier se jetant dans une bataille où tout n'est plus qu'épées, boucliers, sang et éclats d'os ! Et le solide compagnon d'arme, Dennis Holm qui assure les arrières, martèle comme un forcené sur ses caisses. Un brutal, certes, mais qui s'entend pour injecter du groove ; même quand c'est du lourd. Même "The Gun" qui ralentit nettement le tempo, reste profondément ancré dans le Hard-blues. Pratiquement un lien entre le Stoner et le premier Montrose. Même lorsque Jared sort le slide, ça tranche dans le lard. Tchac !
Quant au Sabbathéen "Don't Be Scared", qui descend encore un chouia le tempo, la basse y est tellurique. L'incursion d'une talk-box doublant la guitare rythmique ne parvient pas à adoucir le propos.
Alors ? Hard-blues ou pas Hard-Blues ?
Et ce n'est pas la présence d'un Blues-rock funky d'obédience ZZ-Top qui va prouver le contraire. En dépit d'une choriste bienvenue apportant un peu de fraîcheur sur les refrains et les claviers pudiques d'Anthony Perry (3) tentant de mimer Donny Hathaway, "Honey Forgive Me" puire le bitume et l'essence.
Encore moins le Boogie-glam-rock "Got to Have You" où le bûcheron de service, envoie des patterns acrobates comme si pour cela il avait dû adapter la morphologie d'un Thark de Barsoom.

        Le nom de baptême de cet album peut paraître assez hasardeux, dans le sens où la musique n'exsude absolument rien d'occulte, de sulfureux, ni même rien de vaudou dans un sens Hendrixien, encore moins dans celui du Dr John. Probablement est-ce simplement une résurgence de la fascination qu'avait exercée les vieux opus de Black Sabbath sur un jeune Nichols. D'autant plus que "End of Time" peut justement évoquer le groupe de Tony Iommi, celui de la première période - nourrie d'une grosse fuzz Tone bender -, ici en alternat avec un mode Heavy-Blues Texan. On pourrait aussi concéder une certaine aura à "Keep Your Lighton Mama" qui pourrait être le fruit de la rencontre du Sabb' avec Mountain.
Sinon, "Run" possède ce petit quelque chose d'inexpliqué, de mystique, de magique, qui fait les bonnes chansons, leur procure du piquant qui accroche irrémédiablement l'oreille et s'imprime dans le cerveau. Cette étincelle particulière inspirée par une de ces entités hantant le "crossroad" les nuits les plus sombres.

       Par rapport à son prédécesseur, "Old Glory and the Wild Revival", la musique de Jared James Nichols a pris de la couenne et du poil. Ce nouvel album est intense, rien à jeter, aucun coup de mou ; et en dépit de la présentation du CD qui peut faire craindre quelques débordements stériles et égocentriques, il n'y a rien de superfétatoire. Il aurait pourtant été aisé de rajouter des introductions complaisantes et des breaks pour étoffer artificiellement les morceaux, mais Nichols et Perry ont pris le partie d'aller à l'essentiel. En conséquence, la durée des pièces n'excède pas les trois minutes trente, et en dépit de dix chansons, l'intégralité du disque dépasse péniblement la demie heure. Il aurait été facile d'inclure une ou deux reprises afin d'effectuer du (bon) remplissage, d'autant plus que Jared en est friand et qu'il les maîtrise, mais non. Néanmoins, peut-être pour satisfaire ceux qui ne jurent que par la quantité (un mal de notre siècle ?), une seconde version (celle de novembre 2017) est sortie avec deux titres supplémentaires captés live au Hellfest de Clisson de 2017 (où le trio a été bien accueilli et dû effectuer un rappel) : "Don't Be Scared" et "Last Chance". Rien de singulier par rapport aux versions studio si ce n'est que l'on remarque que le trio assure impeccablement. Pas de mauvaise surprise donc ; c'est à peine si l'on distingue que c'est du live. Toutefois, les petites touches discrètes d'orgue d'Anthony Perry se font alors désirer. En particulier sur la première chanson. En revanche, il est heureux de retrouver en troisième bonus "Don't You Try" qui avait été réalisé dans le courant de l'année et qui, jusqu'à présent, n'avait été que le sujet d'un clip.

       En fait, plutôt que de travailler à faire revivre à proprement parler le côté sauvage du Blues, Jared James Nichols semble plutôt afféré à retrouver la fougue et l'électricité d'un Mountain de l'époque héroïque (soit celle de feu-Felix Pappalardi), voire du Leslie West Band (lien). Et on peut dire qu'il y réussit. Non pas à ressusciter ce groupe, ou à en dépouiller son temple, mais à en retrouver l'esprit. La fougue, la vitalité, l’insouciance et l'optimisme de la jeunesse aidant à rendre la chose crédible.
Garantie "pas de musique de laboratoire".


 -   Le coin matos   : Bien qu'ayant débuté et gagné ses galons dans les clubs du Wisconsin et d' Illinois armé de diverses Fender, Jared est passé aux Gibson dès qu'il a commencé à fusionner le Blues à la musique des groupes de Heavy-rock des 70's (classic-rock). D'abord, Flying V (dont une Landric V inspirée de celles d'Albert King), un peu Explorer, puis Gibson Les Paul. Par la suite, à sa demande, on lui a réalisé une Les Paul à un seul micro (bridge), la "Old Glory". Aujourd'hui, sa préférée semble être une Epiphone Les Paul avec un seul P90 Seymour Duncan (bridge). Il possède également une Epiphone Korina Flying V (édition limitée). D'ailleurs, la majorité de ses guitares sont équipées de Seymour Duncan. Les autres restantes ont eu l'honneur d'être up-gradées par des Bare Knuckle : "Nantucket 90" (rien d'étonnant vu l’appellation) et ... "Mississippi Queen HSP90" (comme par hasard), refondu spécialement par la firme en 2017 en "Blues Power", avec une sérigraphie d'un aigle amérindien en son honneur.
En acoustique, une Gibson (toujours) J-45 (non concernée sur cet album).
En amplis, il est endossé depuis quelques années par Blackstar. Il utilise généralement la série Artist 30.
En matière de pédales, une Fulltone Deja-Vibe, un Xotic EP, une T-Rex Yellow Drive et une Octavia Tycobrahe (une blinde). Actuellement, il a une préférence pour la Seymour Duncan Killing Floor (une overdrive bluesy pouvant être utilisée comme booster) et la Dunlop Fuzz-face FFM2 (au germanium).
Et D'Addario NYXL pour les cordes.

(1) Pour les plus jeunes qui n'auraient aucune culture musicale sur les années 70, respectivement : premier live de Mountain (1972), emblématique double-vinyl de Jimi Hendrix (1968) et second live de Johnny Winter (1976).
(2) En fait, un solo enregistré à part, une récréation, avec quelques effets chaînés, et repassé à l'envers.
(3) Anthony Perry, producteur, co-compositeur et ami de Jared James, n'est autre que le fils de Joe Perry. Une partie du matériel a été enregistré au Boneyard, le studio d'Aerosmith. Jared James en a profité pour jouer sur des guitares appartenant à Joe Perry et à Johnny Depp.



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3 commentaires:

  1. Sa pochette serait-elle un clin d’œil à l'album de T-Rex ? Elle m'y fait irrémédiablement penser.

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    1. bien vu Vincent, il y a un petit truc d'Electric Warrior en effet; hasard ou coïncidence..

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    2. Sincèrement, je ne sais pas.
      On peut effectivement trouver une corrélation, cependant il me semble que si c'était réellement un hommage à T.Rex, il serait allé plus loin (les lettrages, au moins le double-corps derrière, et la position n'est pas la même - on dirait plutôt ici une posture à la Nugent -). De plus, Jared a encore gardé un esprit de pur fan, et je n'ai jamais rien lu de lui où il ferait mention de Bolan ou de T.Rex.
      Je pencherai donc plus volontiers pour la coïncidence.

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