mercredi 21 février 2018

ORANG-UTAN (1971), by Bruno



     Nouvel élément ajouté au chapitre des pépites « oubliées » (en particulier celles des années 70). J'aime bien ce chapitre. Réservé aux bafouilles, sur ces groupes qui ont disparu après avoir réussi à enregistrer et à sortir le fameux premier disque. Le but ultime, l'Eldorado, la Terre Promise, hélas atteint au prix de pénibles et douloureux efforts qui souvent a servi à donner le coup de grâce à des jeunes la tête pleine de rêves et d'espoir, éreintés par des années de galères, de mauvaise nutrition et de nuits écourtées.
Dans la catégorie des loosers magnifiques, en voici un beau spécimen, Orang-Utan

     Là, pour l'occasion, c'est de l'obscur de chez obscur. Car qui aujourd'hui connait Orang Utan ? Même à l'époque de sa sortie, franchement desservi par une pochette hideuse, et un patronyme intriguant pour un groupe de Heavy-rock, il n'avait pas fait grand bruit. Cependant, cet album a fini par traverser les âges, porté par une réputation transmise de bouche à oreilles. Et plus récemment, colporté par quelques bouquins vantant, entres autres, l'âge d'or du courant Hard-blues / Heavy-rock des années 70. Plus particulièrement l'Encyclopédie de Denis Protat.

     Pourtant cet unique témoignage ne véhicule rien de singulier. It's only a Heavy-Rock'n'Roll. Une oeuvre honnête, crue, sans ajout d'édulcorants, que du bio. Garantie sans effets secondaires nocifs.

     Malgré ce que pourrait laisser supposer la pochette, la bande n'est pas originaire du Japon, mais du Royaume-Uni. De Londres, précisément.
On ne sait finalement pas grand chose sur cette formation, si ce n'est que le chanteur, Terry "Nobby" Clarke, avait déjà acquis une petite expérience musicale au sein de Jason Crest. Une formation de Pop acidulée, vaguement psychédélique (juste une pincée pour paraître dans le vent), qui ne réalisa qu'une poignée de 45 tours et connue pour avoir interprété "Waterloo Road" (1). Et que le batteur, Jeff Seopardie, joua par la suite pour Pete Brown et Isotope

     Ils étaient encore bien jeunes lorsqu'ils ont signé pour la division anglaise d'un label américain, Bell Records. Depuis quelques temps, cette entreprise essayait timidement d'étoffer son catalogue avec des groupes de Blues-rock, Glam et Heavy-rock. Notamment avec Brownsville Station, Suzi Quatro, Bay City Rollers, The Sweet, April Wine, Gary Glitter. Une signature qui a dû sonner le glas de ce quintet, car c'est un suicide programmé qu'opère le label envers ses nouveaux et jeunes poulains. En effet, Bell Records ne soutient aucunement leurs nouvelles recrues, et se contente de les faire enregistrer rapidement quelques chansons dans des  conditions proches de la démo. Et bien qu' Orang -Utan soit Anglais et qu'il ait donc fait ses classes au Royaume-Uni, qu'il y s'était durement construit une petite réputation à force d'incessant concerts, le disque n'a été distribué qu'aux Etats-Unis. Une erreur de la bureaucratie qui n'aurait pas pris la peine d'étudier le dossier ? En fait, c'est plus bien plus crasse que ça. Le groupe ne savait même pas que le produit de leur travail - sans retouches - avait vu le jour outre-Atlantique. Et pour cause. Un escroc sans vergogne (lapalissade ?) chaudement installé dans les bureaux de Bell Records USA, avait œuvré pour subtiliser le travail des Anglais afin d'en récolter lui-même les éventuelles retombées pécuniaires. Direct in the pocket !
Mister Adrian Miller, puisqu'il s'agit de ce triste sir dénué de scrupules, a opéré sournoisement, dans le dos des principaux intéressés pour les spolier. Il reprend les bandes à son compte en créant un groupe fictif. Le fameux Orang Utan. Oui, car Orang Utan n'était en réalité qu'une formation inventée de toutes pièces. La raison pour laquelle la pochette ne présente aucun nom ni aucune photo des musiciens. A l'origine, le collectif s'était rallié sous le patronyme de "The Hunter". Un patronyme choisi en hommage à Albert King.
 Certains membres découragés et éreintés, ne voyant rien arriver après leurs séances d'enregistrement, tirèrent leur révérence, et le groupe se disloquat dans le courant de l'an 1970. Ce ne fut que par hasard que ces jeunes Londoniens prirent connaissance de la sortie de "leur disque", l'année suivante.

     Un acte d'escroquerie où finalement tout le monde se retrouvera perdant. Si Miller avait été un tant soit peu moins vénal, il est probable que Hunter/Orang-Utan aurait pu avoir avoir un minimum de notoriété. Suffisamment pour prétendre effectuer des tournées européennes et américaines, car le contenu est d'une bien belle qualité. Ce qui aurait impérativement rejailli sur les ventes. Et qui sait, peut-être que le      censuré !!    d'amerloque aurait pu en tirer un peu plus de bénéfices.
Mick Clarke 1973

     Pour alourdir l'injustice, aucun membre du groupe ne reçut le moindre penny. Même sur les multiples rééditions. Miller l'escroc, Miller l'enflure, Miller     censuré !!    avait bien œuvré.

     La réputation de cette unique galette n'est pas usurpée. Rien qui aurait pu faire vaciller de leur piédestal les ténors et les grands disques du Hard-blues et du Heavy-rock des années 1970 et 1971, mais un charme certain. Celui de l'insouciance et de la foi de la jeunesse. Le charme aussi des sonorités de guitares nimbés de cabine Leslie, de wah-wah et de Fuzz. Pas mal de groupe de cette période aurait aimé pouvoir présenter un premier disque de cette trempe.


     L'album porte bien la marque de son époque ; à savoir celle d'un Heavy-rock bien trempé dans le Blues (pour rappel, le patronyme originel était un hommage à Albert King), avec quelques pincées d'Acid-rock et de psychédélisme, hérités de la fin des sixties. En matière de référence, on peut pêle-mêle mentionner Dust, Three Man Army, Funny Adams, Mountain, Head Over Heels, Spooky Tooth, King Ping Mehn

     Pour les morceaux les plus marquants, il y a le Heavy-blues protéiforme, "I Can See Inside Your Head", porté par deux guitares inversant sans cesse les rôles, entre rythmique et lead, et une basse lourde et grasse, frôlant une douce saturation ; le savoureux "Chocolate Piano" avec des guitares qui s'entrelacent, parfois au travers d'une wah-wah, ou de chorus hallucinés ; et "If You Leave Me" qui alterne entre un riff de British-blues hérité de Cream et un classieux, enlevé, entre Bad Company et Mountain (!).
S'il y a un reproche à faire, ce serait sur la légère amertume des ballades, surannées, à cause d'une guitare s'obstinant à s'exprimer à travers une cabine Leslie réglée sur une vitesse un chouia trop rapide et une tonalité un poil trop aiguë (mets un poil de saturation et passe en micro manche !).

     Certes, il y a quelques maladresses et de la naïveté qui surgissent quelques fois, mais cela n'est dû qu'à la jeunesse des membres. Cela fait également partie de la saveur millésimée. On n'ose imaginer ce qu'aurait pu donner The Hunter / Orang-Utan avec à peine plus de maturité et surtout avec le soutien d'un producteur compétent et déterminant, capable d'exhorter ses poulains à sortir le meilleur d'eux-même. A ce titre, "Chocolate Piano" est déjà une pièce aboutie extraordinaire.


1. I Can See Inside Your Head    -    3:15
2. Slipping Away    -    6:12

3. Love Queen    -    4:31

4. Chocolate Piano    -    6:33

5. If You Leave    -    5:22

6. Fly Me High    -    4:38

7. Country Hike    -    4:20

8. Magic Playground    -    3:20

The Orang-Utan / Hunter
Terry "Nobby" Clark - Vocals

Mick Clarke - Guitar

Sid Fairman - Guitar

Paul Roberts - Bass

Jeff Seopardie - Drums

     Le guitariste Mick Clarke - aucun rapport avec l'homonyme de Killing Floor - ne quitta pas la musique, mais discret, il resta toujours dans l'ombre. Toujours en activité, faisait occasionnellement des prestations sous son seul nom, il a traversé les décennies en accompagnant des artistes aussi divers que Roy Young, Long John Baldry, Chuck Berry, Jeff Beck, John Entwistle, Davey Pattison, Billy Ocean, Ashton & Lord, John Lawton.

(1) Ce titre fut repris par un américain expatrié en Europe, et qui en fit, presque par hasard (c'était une face B), un tube. Chanté en français, lui et Delanöe, l'avaient rebaptisé "Champs-Elysées". 



🎶♬

4 commentaires:

  1. C'est dingue cette histoire... Il m'est arrivé la même chose. Avec des potes, on avait enregistré une démo, puis un disque. Notre groupe s'appelait "Paradis", on donnait dans le heavy-rock vaguement punk. On a envoyé ça à un producteur aux USA, presque pour rire. Pas de nouvelles... Et v'la t'y pas que quelques années plus tard, on me recommande un disque, un groupe américain, qui s’appelait Nirvana... Et tu sais quoi ? C'était mes chansons !!! J'avais paumé les bandes et les partitions, je n'ai jamais pu prouver quoique ce soit...

    ... si, c'est vrai !

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    1. Haaa... mais oui. J'ai entendu parler de cette histoire ... C'était donc toi ? C'est dingue, non ? On ne sait plus à quel saint se vouer.

      Pour ma part, j'avais été spolié par des Germains. Ils m'avaient chouravé un riff mémorable. Ils s'en sont servi pour une chanson qu'ils ont baptisée "Can't Live Without You". Nan, ce n'était pas une coïncidence. Ils ont dû m'espionner !

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  2. Bruno !!!! En ma présence, on ne touche pas aux Scorpions (même s'ils m'énervent un peu actuellement).

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    1. J'y touche, si j'veux. Ce n'est tout de même pas ma faute s'il m'ont piqué un riff. Justice !!!
      Bon, certes, celui-ci est à la portée du premier apprenti venu ... ce n'était peut-être qu'une simple coïncidence ... :-)

      Et pourquoi ils t'énervent ?

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