samedi 24 février 2018

Domenico SCARLATTI – Sonates pour clavier – S. ROSS vs I. POGORELICH – par Claude Toon



- Ah ah M'sieur Claude… Il y a belle lurette que vous n'avez pas écrit ce genre d'article opposant deux interprètes… Une raison particulière ?
- Les 555 sonates pour clavier de Scarlatti peuvent être interprétées soit au clavecin (comme à l'origine), soit au piano sans perdre leur charme.
- Combien ?! 555 vous vous payez ma tête. Il faut combien de temps pour écouter tout cela. Heu, ce n'est pas lancinant à force ?
- Oui bien entendu, d'où la publication d'albums de 12 à 15 sonates choisies suivant le goût des artistes. Attention, ce sont des pièces de 4, 5 minutes environ…
- Ah d'accord, pas comme Schubert et ses ultimes sonates de trois quart d'heures. Petite question : existe-t-il des intégrales ?
- Oui, Scott Ross a réussi cet exploit, étalé sur des années, au clavecin, 34 CD. Pour piano, le label Naxos en constitue une pas à pas, mais avec des pianistes différents…

Scarlatti (1685-1757) par Domingo Antonio Velasco
Personne ne contestera que ce soit la composition de ses 555 sonates qui permet à Domenico Scarlatti d'être resté un maître d'exception dans l'art du clavier de l'époque baroque et… de nos jours.
Attention de ne pas confondre le terme "une sonate" avec "la forme sonate". Les deux expressions désignent à la fois une œuvre et une architecture avec une frontière mal définie, d'où la surprise de Sonia. La forme sonate est une construction symétrique avec par exemple deux thèmes A et B utilisés dans une succession ABCAB où C est un développement à partir de A et B ; pour présenter un exemple simple. Ce formalisme, surtout à l'époque classique et romantique s'applique autant aux sonates pour piano ou violon, qu'aux duos d'instruments, à la musique de chambre et aux symphonies pour orchestre. Il peut y avoir trois thèmes et des variantes très complexes plus on avance dans l'histoire de la musique (Brahms, Bruckner et Mahler). Une grande sonate de Schubert est fréquemment un ensemble de quatre mouvements dont chacun épouse plus ou moins la forme sonate. Une sonate de Scarlatti répond à la forme la plus simple : ABA' avec des motifs brefs mais inventifs, ce qui explique sa courte durée limitée à quelques minutes et leur caractère vivant et attachant…

Hasard de l'histoire, Scarlatti est né en 1685, la même année que Bach et Haendel, autres figures parmi les plus marquantes du baroque tardif (Vivaldi étant né en 1678). Scarlatti est un napolitain, enfant d'une famille de musiciens qui va sans doute éduquer musicalement le jeune garçon. Il n'y a aucune trace du parcours pédagogique du jeune Domenico. On sait par contre que ses dons sont exceptionnels pour jouer du clavecin et de l'orgue et dès l'âge de 16 ans, il occupe un poste d'organiste à la chapelle royale. Par la suite, il va acquérir une grande renommée de virtuose à travers l'Italie baroque. Une joute amicale avec Haendel aura lieu entre 1706 et 1710. Les deux hommes rivaliseront à armes égales et resteront amis pour la vie.
Scarlatti va beaucoup voyager en Europe en ce siècle des lumières commençant. Il séjourne à Lisbonne à partir de 1721, retourne à Naples en 1725 avant de s'établir en Espagne, d'abord à Séville en 1729, puis définitivement à Madrid en 1733, capitale ibérique qu'il ne quittera plus, pour mourir en 1757 à l'âge vénérable pour l'époque de 71 ans.
Si ce sont ses sonates qui le placent comme un compositeur majeur par leur modernité pour l'époque, Scarlatti a également écrit de très belles œuvres religieuses, quelques opéras, etc.
Les sonates n'ont pas toutes été éditées de son vivant mais de nos jours, on peut penser que le catalogue nous est parvenu dans sa quasi-totalité. Il existe plusieurs catalogue, celui de 1953 de Ralph Kirkpatrick (1911-1984) étant le plus utilisé, d'où la lettre K suivi d'un numéro. Lors de ses travaux, Kirkpatrick a établi que certaines sonates peuvent être jouées sur deux claviers.
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Scott Ross
Scarlatti avait intitulé ce que nous appelons sonates de nos jours : essercizi. (Exercices !) Terme qui nous renvoie a priori par une certaine humilité aux études de Czerny, compositeur romantique écouté la semaine passée à propos de sa symphonie N°1 mais surtout connu pour ses célèbres cahiers d'études, intéressantes sur le plan pédagogique mais très pauvres sur le plan émotionnel.
Les sonates se distinguent du principe des études et des regroupements thématiques comme le clavier bien tempéré par plusieurs points : pas de titres évocateurs (comme chez Couperin), une virtuosité plutôt corsée pour de soi-disant exercices, des tempos oscillant entre presto et larghetto (donc toujours assez allants), une grande inventivité mélodique et des audaces de composition peu courantes à l'époque : jeu de tonalité et dissonances, ruptures de rythmes… Sans doute une existence dans des pays ensoleillés et ou la danse et la fête sont reines expliquent la bonhommie, la facétie, la fantaisie lumineuse de ces innombrables pièces. Certaines ne sont pas dénuées d'humour à l'instar de pièces drolatiques de Couperin (Tic-toc-choc - Clic) ou celles de Rameau (La poule).

L'interprétation des sonates de Scarlatti a traversé les siècles. La vaillance et la liberté de ton des sonates offrent un plaisir égal, qu'elles soient jouées sur un clavecin, un piano forte et même sur un grand piano de concert moderne. Au musicien de leur rendre leur fraîcheur par un jeu approprié, plutôt détaché et vif-argent, en évitant d'insuffler tout émoi et pathos romantiques dans ces œuvres.
Difficile de parler du retour en grâce du clavecin au XXème siècle sans évoquer Wanda Landowska, pianiste et claveciniste polonaise (1879-1959) qui n'hésita pas en 1912 à demander à la firme Pleyel de construire des instruments neufs de qualité, en un temps où seules des vieilleries criardes et mal entretenues constituaient le patrimoine disponible. La talentueuse interprète nous a d'ailleurs légué à la fin de sa vie des gravures des sonates de Scarlatti (1934-1940). Elle sera suivie par plusieurs générations de clavecinistes ; la liste est sans fin.
Pour le piano, les plus grands ont toujours aimé agrémenter leurs répertoires par une ou plusieurs de ces sonates, en jouant quelques-unes entre Beethoven et Rachmaninov ou d'autres, ou en puisant dans les centaines de sonates pour les bis en fin de récital. Quelques pianistes illustres : Horowitz, Gillels, Lipatti pour le passé.
Impossible pour ne pas dire délirant de tenter de commenter 555 sonates 😯. D'ailleurs je n'ai écouté dans ma vie qu'une infime partie du corpus et ne possède que des Best-of (dont les deux CD de ce jour) ou des sonates isolées captées lors de récitals en live ou d'album varié de débutants tels Yuja Wang. Écoutons-en quelques-unes extraites de vidéos proposées.
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Ivo Pogorelich
L'intégrale du claveciniste américain Scott Ross (1956-1989 - Clic) a été déclinée en un Best of de 3CD et un album simple intitulé banalement "les plus belles sonates", appellation subjective… Un choix de l'artiste ou du label sans doute. Nous avions déjà rencontré cet homme disparu trop jeune dans une interprétation au sommet des variations Goldberg de Bach.

Sonate K 141 en ré mineur : la partition porte l'indication de tempo allegro. Il s'agit de la huitième présente sur l'album. Les sonates sont d'ailleurs proposées dans l'ordre du catalogue. Il n'y a pas de sens logique d'une sonate à une autre… Cette sonate assez connue est l'une des plus endiablées du maître. Tant à la lecture des portées qu'à l'écoute, on pense à la musique minimaliste d'un Glass ou d'un Reich ! La mesure étant à 3/8, la main droite joue vaillamment et staccato des groupes de 6 doubles croches de valeur égale tandis que la main gauche marque le rythme obsédant avec un unique accord à la croche. Scarlatti nous entraîne dans une danse virevoltante. Ce premier groupe de motifs est suivi d'un jeu d'arpèges plus mélodique mais non moins animés. Pour varier encore cette introduction, quelques trilles égaillent la vivacité du propos. Techniquement, c'est d'une difficulté inouïe, les groupes de six notes devant être joués à un niveau sonore rigoureusement égal avec trois doigts. Et c'est là que l'on ne peut qu'admirer la rigueur du phrasé de Scott Roos : aucune bavure mais aucune dureté, le staccato idéal. L'éclat des lumières de l'Espagne jaillissant du clavier. L'imagination est bluffante, les variations mélodiques constantes voltigeant de la main droite à la main gauche. [0:41] Seconde idée avec une rythmique à trois croches à gauche et cavalcade épique dans l'aigu. Et ainsi de suite pourrais-je dire. Une première écoute peut donner l'impression d'un récit lancinant. En réalité Scarlatti surchauffe le clavecin dans une folie fantasque. Scott Roos cravache son clavecin bichonné par Anthony Sidey et en obtient mille couleurs si chatoyantes que le débat clavecin vs piano est relancé…

Clavecin de Andreas Ruckers de 1643
Sonate K 380 en mi majeur : Les anthologies pianistiques des sonates de Scarlatti sont nombreuses. Bien entendu, au son délicieusement aigrelet du clavecin, s'oppose le velouté des timbres des pianos aux cordes frappées. Cela dit Scarlatti a écrit ses sonates à l'époque où le piano forte était encore au stade de projet. J'ai donc un faible pour les pianistes qui par un touché gracile et pimpant, sans doute en abandonnant l'usage de la pédale, retrouve l'esprit primesautier des timbres du clavecin. C'est le cas avec Ivo Pogorelich, pianiste que j'avais présenté il y a quelques mois dans l'interprétation qu'il donnait de Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel. (Clic)

J'ai choisi de commenter la dernière sonate du CD K 380. [55:01] Très différente de la K 141, le tempo étant Andante comodo, on écoute une pièce en forme de nocturne mais aucunement mélancolique. En parcourant l'ensemble du disque, on constate rapidement qu'à la virtuosité vertigineuse, jusqu'à l'absurde parfois, Ivo Pogorelich joue la carte de la poésie.
La partition témoigne d'une grande économie de notes par rapport à sa sœur. Le thème principal égrène malicieusement des chapelets de notes soutenues par des accords légers dans le grave. Le mot thème est un peu usurpé du fait des caprices que le compositeur inclus dans sa pièce : pauses, syncopes… Et là j'insiste sur un point essentiel dans l'exécution des sonates : l'humour, la bonne humeur, le soleil souvenir de Naples ou des villes ibériques si chères au compositeur. Ivo Pogorelich inscrit cette sonate dans la modernité sans trahir sa joyeuse vitalité. Les notes papillonnent ; un interprète en état de grâce. Je dois avouer être tombé sous le charme de ce jeu aéré, d'une précision absolue, mais jamais asséché comme on l'entend parfois. [56:18] Sans abandonner la délicate rythmique du style, le second thème se présente plus tendre, sous les ombrages.
Un album isolé, de toute beauté.


On ne peut pas se quitter sans parler de la sonate K 466 qui est ma favorite parmi celles que je connais ; elle est fréquemment jouée et pourtant absente des deux albums commentés (frustration).
Écrite en fa mineur, dotée d'un tempo noté andante moderato, elle déploie une mélodie chaloupée d'une beauté sidérale. La durée d'exécution varie beaucoup d'un interprète à l'autre, ce qui montre quelle liberté Scarlatti offre aux musiciens. Pas trop rapide, sinon son côté crépusculaire disparait, mais pas trop lente non plus car elle devient alors affectée… Pas simple. Je vous laisse écouter Vladimir Horowitz au piano et bien entendu Scott Ross, deux réussites marquantes.
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Il est illusoire de proposer une discographie "idéale". Il existe des dizaines de gravures réalisées depuis les années 30, et l'intérêt varie grandement suivant la sélection opérée dans ce corpus gigantesque par chaque artiste et les attentes de l'auditeur.
Pour le piano : Vladimir Horowitz, homme pourtant anxieux, trouve toujours le tempo idéal, la clarté du virtuose convenant à merveille à cette musique ensoleillée. Un double album de légende toujours disponible (Sony – 6/6). Le pianiste allemand Christian Zacharias, grand interprète de Mozart, s'est taillé une excellente réputation comme interprète de Scarlatti. Souvent rééditée, sa production est actuellement disponible dans un coffret de 4 CD. Les tempos sont retenus certes, mais la magie, l'élégance du phrasée ne tombe jamais dans la mièvrerie, notamment dans la K 466 jouée en 6'20 ! Enchanteur (EMI – 6-6). Les options interprétatives sont proches de celles de Ivo Pogorelich.
Pour le clavecin, le choix est immense et le jugement devient très subjectif. Il existe des enregistrements historiques de Wanda Landowska des années 30-40 à citer pour la petite histoire. Le son est abominable, le clavecin sonnant comme un tas de ferraille. J'attendais beaucoup du claveciniste français Pierre Hantaï. J'avoue être totalement dérouté par les tempos hystériques adoptés et la brutalité de la frappe. Diapason d'or cependant ?! À chacun de se faire un avis. Je me demande après maintes écoutes si Scott Ross a un concurrent sérieux alliant virtuosité subtile et musicalité colorée. Réponse oui avec Andreas Staier dont on dispose d'un beau double album (DHM – 5/6)

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