mercredi 18 octobre 2017

TAJ MAHAL (1968), by Bruno


     1968 ! Nom di diou ! Ce disque date de 1968 et à ce jour, on peut considérer qu'il n'a toujours pas pris une seule ride. Ce qui est encore plus étonnant encore sachant que les sessions datent de l'été 1967. Crénom ! Et on peut même avancer que par bien des côtés, ce disque préfigure le futur du Blues. Non pas en injectant des doses de psychédélisme californien ou en l'épaississant à coup de double corps Marshall ou de fuzz, mais simplement par son approche qui anticipe une forme de Blues-rock. Pourtant, le but du collectif n'est rien d'autre que de jouer ce Blues qui les inspire, qui les fait vibrer.


     Les puristes ont été nombreux à reprocher à la formation de n'être pas d'authentiques bluesmen. Déjà, le dit "Taj Mahal", né Henry Saint Clair Fredericks (1), est issu de la classe "aisée" de la communauté afro-américaine. Il n'avait pas trimé dans les champs ou à l'usine, il n'avait pas écumé les juke-joints "coupe-gorge" du deep-south, après une journée de dur labeur. Pire, il avait fait des études à l'université (pour y étudier l'agriculture). De plus, l'homme, et le groupe, se font connaître et obtiennent leur succès d'abord, et principalement, auprès du public blanc. Ils en profitent et pour s'engouffrer dans la brèche qu'ont ouverte les Mike Bloomfield, Paul Butterfield, Charlie Musselwhite, ainsi que d'un tout jeune John Hammond Jr. Ce qui pour certains entache leur crédibilité. Et le fait que Taj Mahal / Henry Fredericks soit le seul afro-américain exacerbe les a priori. Une forme de racisme de mélomanes snobs.

     Pour ceux qui n'ont jamais eu l'occasion d'écouter ce disque, il suffit de révéler que la version rock définitive du fameux "Statesboro Blues" de Blind Willie McTell est, non pas celle du Allman Brothers Band (même si ces derniers amplifieront la facette Rock), encore moins celle de Pat Travers, mais celle du présent Taj Mahal. Une révélation qui met de suite dans l'ambiance. On raconte même que ce serait à l'écoute de ce disque que Duane Allman se serait mis à étudier le jeu en slide. A savoir, que Taj Mahal avec son ami Ry Cooder, avaient déjà mis en boîte une version personnalisée en 1965 (ou 1966), au sein des Rising Sons. Malheureusement grevée par un Farfisa et un apprenti batteur ;  et bien que ce soit Ry Cooder à la guitare, un des plus célèbres joueurs de slide, le célèbre gimmick de slide n'est pas encore présent. Ryland, encore bien jeune, n'a pas encore la maîtrise qu'on lui connait maintenant.

     A l'exception d'une seule et unique composition de Taj Mahal, et une de Sonny Boy Williamson, "Chekin' Up On my Baby", représentative du Chicago Blues, les compositions présentes piochent dans le Country-Blues. Principalement celui de de Sleepy John Estes avec pas moins de trois morceaux. De quoi faire croire au premier quidam venu qu'il s'agit d'un disque de Blues acoustique. Une opinion renforcée par la pochette. Or il n'en est rien. A peine si le final, "The Celebrated Walkin' Blues" pourrait être affilié à un Country-blues. Mais là encore, progressivement, l'électricité s'impose. Sans toutefois qu'elle ne soit vraiment empirique, crépitant de toutes parts jusqu'à carboniser autant les esgourdes que les racines Blues. Ces dernières sont l'essence même de ce disque.
Taj Mahal - et son groupe - se sont emparés de ces œuvres pour les transformer. Cependant, en dépit d'un durcissement évident, dû notamment donc à l'électricité mais aussi à l'apport d'une section rythmique plus étoffée que celle des itinérants du Delta Blues, la mutation est effectuée avec un certain respect. Même si l'on sent l'esprit du Rock sourdre, celui du Blues garde absolument sa place. Et contrairement à une majorité de formations de l'époque et des années à suivre, il n'est pas corrodé par de fortes injections de psychédélisme vaporeuses ou acides.
Est-ce que ce disque a été le premier à réussir le mariage entre un Blues authentique, voire rural, et l'émergence d'un Rock émergent, brillant par sa fougue et sa fraîcheur, détaché de ses racines country et donc du poids des pionniers des 50's ? Qui, eux-même, avaient pillé l'oeuvre de bluesmen miséreux, faisant leur beurre sur leur dos (sans forcément se rendre compte de l'injustice).

     L'ouverture de ce disque en aura surpris plus d'un. "Leaving Truck" bouscule alors tous les formats de l'époque pour offrir  sur un plateau ce qui pourrait être de nouveaux ingrédients nécessaires aux bases du Blues-rock ; du moins avant qu'il ne soit terni par les ego de guitaristes s'écoutant jouer, perdus dans leur spirale de surenchère technique et obnubilés par les soli de Freddie King, de Clapton et d'Hendrix. Si l'harmonica amplifié, que l'on entend en premier, en aura surpris plus d'un, il n'est en fait que l'héritage de Little Walter et Walter Horton. La guitare de Jesse Ed Davis apporte un surcroît de puissance qui semble avoir subi l'influence de quelques combos du British Blues. Tout comme la basse qui résonne comme un torrent bouillonnant. Mais c'est surtout la voix chaude, autoritaire et rugueuse, de Taj qui retient l'attention.
Henry Fredericks n'est pas juste un passionné de musique, voire un musicologue averti, mais un bien un authentique chanteur capable d'insuffler une âme à ses chansons. Jamais on ne croirait qu'il n'avait que 25 ans lorsqu'il les enregistra. Il dégage la force d'un homme au lourd passé, forgé par l'expérience d'une vie dure. Des critiques peu amènes l'accusèrent alors de singer les bluesmen, tels que Howlin' Wolf. Pourtant, lorsque Taj chante, on l'écoute ; il semble nous conter une histoire qu'il a vécu, ou dont le propos l'a profondément touché. Une voix qui déclame autant qu'elle chante, dirigeant et ralliant le groupe tel un chef de guerre.
Jesse Ed Davis

Et lorsque surgit le fameux "Stateboro Blues", dans sa version chaloupée, bien moins Blues que Boogie, avec ce lick de slide directement inspiré du travail d'Elmore James, c'est toute une porte sur le Boogie-blues-rock qui s'entrouvre. Une porte par laquelle ne vont pas tarder à s'engouffrer les Canned Heat, ZZ-Top, Foghat, Savoy-Brown, Brownsville Station, Allman. Voire même Johnny Winter.
Logiquement, aujourd'hui - et même avant -, on ne douterait pas que Ry Cooder soit l'auteur de cette phrase. Or, sur ce disque, ce sont bien Taj Mahal et l'amérindien Jesse Ed Davis (2) qui en jouent. Ryland, lui, c'est la guitare rythmique et la mandoline.
La suite est à l'avenant. Tout s'enchaîne sans faiblir. Taj réarrange ces Blues, les dépoussiérant, sans les dénaturaliser. En gardant ces odeurs de terres retournées, du dur labeur du petit prolétariat, tant rural qu'urbain, d'un peuple qui n'a plus que la musique pour ressentir un semblant de liberté.

Dans le lot, on remarque que la version de "Dust my Broom" doit bien plus à Elmore James qu'à l'original de Robert Johnson, l'harmonica essayant de retranscrire la fougue et la rudesse de la slide. Et que "Diving Duck Blues" préfigure Johnny Winter. Plus particulièrement celui de son retour de 1973 et de la série des trois faramineuses galettes qui suivront (3). Et quand Winter reprendra ce titre en 1978, sur "White, Hot and Blue", jamais on ne crut qu'il s'agissait d'une reprise tant ce morceau collait à sa personnalité.
Au fil des morceaux, on constate qu'Hubert Sumlin - l'inséparable guitariste de Chester Burnett (aïe ! de nouveau le lien avec le Wolf !) - a dû être une influence assez conséquente pour Jesse Ed Davis. Il a visiblement ce même besoin d'innover tout en rester fermement attaché à l'idiome. Certains licks propres à Sumlin ressortent avec évidence, comme celui de "Everybody's Got To Change Sometime".

Seul le final est sur un tempo lent. Contraste avec la mandoline de Ry Cooder sur laquelle il s'échine tel un autiste épileptique en pleine crise. Seule pièce aussi à s'étirer, langoureusement, paresseusement, comme écrasée par une chaleur caniculaire, jusqu'à près de neuf minutes. (J'ai connu un gars, habituellement plus enclin aux trucs violents, qui se passait ce titre en boucle).

Une galette courte, dépassant à peine les trente-trois minutes, mais quelle intensité ! Que du bonheur. Un grand, très grand classique. Un monument.
  1. Leaving Truck  :  4:49   (Sleepy John Estes - Arr. Taj Mahal)
  2. Statesboro Blues  :  2:58   (Willie Mc Tell - Arr. Taj Mahal)
  3. Checkin' Up On My Baby  :  4:54   (Sonny Boy Williamson)
  4. Everybody's Got To Change Sometime  :  2:56   (Sleepy Johnn Estes)
  5. EZ Rider   : 3:03   (Taj Mahal)
  6. Dust My Broom  :  2:37   (Robert Johnson)
  7. Diving Duck Blues  :  2:40   (Sleepy John Estes - Arr. Taj Mahal)
  8. The Celebrated Walkin' Blues  :  8:52   (Arr. Taj Mahal)





(1) Né le 17 mai 1942, à New-York, Harlem, fils d'un père Antillais et d'une mère née en Caroline, il passe son enfance à Springflied (Massachusetts) où il est élevé dans un milieu musical propice. Son père est pianiste et dirige un orchestre, et sa mère chante du Gospel. Il apprend le piano, puis tâte d'autres instruments, dont la clarinette et le trombone. En découvrant le Blues, et plus particulièrement le Country-blues, il se met à l'harmonica. A l'adolescence, c'est la guitare. Il a pour sœur Carole Fredericks, la chanteuse qui officiait en tant que choriste pour Jean-Jacques Goldman, puis en tant que chanteuse à part entière au sein du Fredericks-Jones-Goldman.
(2) Aujourd'hui oublié, il fut pourtant considéré le plus sérieusement possible par ses pairs. Guitariste adroit,  raffiné, il fut rapidement remarqué et apprécié, et les propositions ne tardèrent pas à affluer. Dès qu'il quitta Taj pour se lancer en solo, il travailla parallèlement comme mercenaire. Pour des travaux de sessions pour Albert King, Willie Nelson et David Cassidy, pour des tournées ou concerts occasionnels (dont pour le Concert for Bangla Desh organisé par George Harrison et une tournée américaine des Faces, en 1975), pour deux disques de Gene Clark, un de Clapton ( "No Reason to Cry"), un de Lennon ("Walls and Bridges") et un dernier de Leonard Cohen ("Death of a Ladie's Man"). Malheureusement, de fortes addictions à l'alcool et la drogue nuisent à sa santé et il disparaît de longues années pour tenter de les vaincre. Il s'engage dans l'activisme amérindien et s'associe un temps avec John Trudell. A savoir qu'il est originaire de l'Oklahoma, un état où furent massivement déportées des tribus amérindiennes, généralement dans des conditions irrespectueuses et immorales. La tristement célèbre "Piste des larmes" concerne les déportations finissant dans cet état
Usé par ses addictions, il décède subitement à l'âge de 43 ans, le 22 juin 1988.
(3) "Still Alive & Well" de 1973, "Saints & Sinners" et "Johnny Dawson Winter III" de 1974.



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