samedi 26 août 2017

VAUGHAN WILLIAMS – Symphonie N°4 (1934) – Dimitri MITROPOULOS (1956) – par Claude Toon



- Ah M'sieur Claude, le très british Vaughan Williams pour votre retour. Nous partons pour le Kent ? Les prairies verdoyantes et les moutons comme dans la 3ème symphonie ?
- Et bien non chère Sonia ! Le très poétique compositeur anglais aborde ici une œuvre de musique pure et rude aux accents terrifiants…
- Ah ! En somme l'opposé de la symphonie pastorale ou de l'envol de l'alouette déjà commentés ! Le chef Dimitri Mitropoulos fait son entrée dans le blog. Un grec je suppose ?
- Oui ou du moins né en Grèce car sa carrière s'est déroulée en majeure partie aux USA. Hélas, il est mort jeune à l'aube de la stéréo. Il est connu surtout des mélomanes fouineurs…
- 1956 ?! Ce n'est pas une vieille cire alors que je crois qu'il existe des gravures et intégrales plus récentes… Vous allez dire que je me mêle de vos affaires…
- Non Sonia, c'est bien de penser à Boult, Haitink et d'autres. Mais le style incisif et rageur du chef convient vraiment bien à cette œuvre et le son est tout à fait correct !

Dimitri Mitropoulos (1896-1960)
Lors de l'audition de cette 4ème symphonie, le compositeur William Walton, musicien anglais contemporain de Vaughan Williams déclara "la plus grande symphonie depuis Beethoven". Cela peut faire rire car c'est faire fi de Berlioz, Brahms, Bruckner, Mahler, etc. On ne peut nier qu'après trois symphonies aux caractères plutôt tranquilles et sous titrées The sea, London et Pastoral, cet œuvre épique sans sous-titre suggérant un climat particulier surprend. J'adoucirais le propos de Walton en penchant pour une autre formulation : de la même manière que Beethoven chamboula l'histoire de la symphonie en 1803 avec sa farouche et hyperromantique Symphonie "héroïque" puis sa démiurge 5ème, Vaughan Williams déconcerte ici un public habitué à des climats bucoliques, voire à un humour tout à fait subtil (concertos). Là est la surprise, de taille. Elle ne se renouvellera pas, car dès la 5ème symphonie, le compositeur retrouve le goût pour les atmosphères feutrées et brumeuses. À mon humble avis, les symphonies 3 à 6 sont d'importances, les autres sont plus anecdotiques ; ainsi la 7ème "Antartica" se développe à partir d'une musique de film assez banale…
Il n'en reste pas moins que cette œuvre est un chef d'œuvre de modernité. N'oublions pas par ailleurs que nous sommes en 1934 et que le postromantisme des symphonies précédentes n'est plus guère à l'ordre du jour… On ne peut pas affirmer que les compositeurs anglais se confrontent à des styles audacieux comme ceux de Schoenberg, Bartók, feu Debussy ou encore Stravinsky.
Pour mieux connaître le compositeur anglais, lire sa biographie dans l'article consacré à sa 3ème symphonie dirigée par Bernard Haitink (Clic).
En 1934, Vaughan Williams a dépassé la soixantaine et l'écriture de sa précédente symphonie remonte à 1922. Musique pure et intellectuelle comme beaucoup le pensent ? Sans doute. Néanmoins, il ne faut pas oublier que le compositeur ne vivait pas tranquillement dans la verdure, indifférent aux turbulences de son époque. L'homme avait été ambulancier volontaire dans l'horreur des tranchées de la Grande Guerre, la soi-disant Der des Der ! 1934 : la prise de pouvoir absolu par Hitler. Cela n'engage que moi, mais la fureur du thème introductif semble prémonitoire, l'expression d'une crainte d'une nouvelle apocalypse à venir. N'oublions pas que Williams revînt avec une audition déficiente en 1918, handicap résultant des rugissements de la mitraille. Prémonition inconsciente d'un humaniste ? J'énonce une simple interrogation.
Dédicacée à Arnold Bax, la symphonie fut créée en avril 1935 avec l'orchestre de la BBC dirigé par Adrian Boult qui l'enregistrera plusieurs fois de manière magistrale.
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La tempête (Turner 1842)
Dimitri Mitropoulos est un chef qui semble parfois oublié, un artiste dont les gravures sont pourtant très recherchées par les connaisseurs. Et si vous avez la curiosité de lire l'article Wikipédia qui est consacré à ce maestro, vous serez surpris par sa longueur comparable à celle de celui dédié à Karajan qui, lui, continue de faire les choux gras des rééditions discographiques et de la légende de la musique symphonique…
Mitropoulos voit le jour en 1896 à Athènes. Son père est pope, la famille n'est pas musicienne. Le jeune Dimitri va hériter du mysticisme de son père. Il pense un temps devenir moine mais l'interdiction de jouer de la musique lors des offices orthodoxes va le détourner de cette voie. Il aime la musique et joue même de l'harmonium…
À 14 ans, il entre au Conservatoire de la capitale grecque pour travailler l'harmonie, le contrepoint et le piano. Il est très influencé par la musique française moderne : Debussy et César Franck. Merci à son professeur qui fréquenta la Schola Cantorum. Il commence à composer, puis en 1921 il part pour Berlin afin de se perfectionner. Il va s'intéresser à la musique de Schoenberg qu'il viendra jouer en Grèce face à un public passablement dérouté par la modernité de cette musique atonale.
En 1930, sa carrière prend un véritable envol. À la philharmonie de Berlin, il enchaîne en un unique concert trois créations : la symphonie de Paul Dukas le français, le 3ème concerto pour piano de Prokofiev le russe en assurant la redoutable partie de piano lui-même et enfin son Concerto grosso pour orchestre composé en 1929. Il fait un tabac ! Il est enfin reconnu et débute un parcours hyperactif international.
En 1937, il est invité à succéder à Eugene Ormandy comme directeur de l'orchestre Minneapolis, un orchestre de qualité mais qui ne rivalise ni avec ceux de New-York, de Boston ou encore de Philadelphie. Il va le hisser au sommet jusqu'en 1949. Dimitri Mitropoulos est un homme de son temps. Il joue les grands compositeurs classiques mais impose Mahler, Hindemith, Milhaud, Villa Lobos, Bartók, une liste sans fin…
En 1949, il rejoint la Philharmonie de New-York en compagnie de Léopold Stokowski. Il va y achever sa carrière prolifique. En 1958, son cœur commence à le trahir et l'abandonnera en 1960. Le style de Mitropoulos ? La clarté, la puissance, l'énergie, une forme d'opposition au velouté de l'école allemande.
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tempête et orage en mer (Turner)
La symphonie épouse une forme classique en quatre mouvements avec un scherzo en 3ème position. L'orchestration est assez riche et moderne sans atteindre la complexité de celle exigée par Strauss ou Mahler :
2 ou 3 flûtes + piccolo, 2 ou 3 hautbois + cor anglais, 2 clarinettes, 1 clarinette basse, 2 bassons, 1 contrebasson, 4 cors, 2 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, timbales, caisse claire, grosse caisse, triangle, cymbales, cordes.
La présence d'instruments optionnels (flûte, hautbois, contrebasson, etc.) est surprenante. C'est la seule partition que je connaisse qui ouvre directement la possibilité d'une interprétation à effectif réduit. Vaughan Williams était-il attentif à la possibilité de jouer sa musique avec des petits orchestres d'amateurs comme c'est fréquent en Angleterre ?

1 – Allegro : Des accords puissants et dissonants jaillissent de l'orchestre. Un effet digne du motif immortel de la 5ème de Beethoven pour rappeler la remarque de Walton. Les cuivres hurlent, les flûtes sifflent. Le phrasé saccadé nous agresse de manière dramatique, hallucinée et désespérée. La violence impressionne mais curieusement de manière irrationnelle car à l'instar d'un Chostakovitch, un humour noir rampant s'insinue entre les mesures sauvages. [1:16] Suivant un coup de cymbales et quelques accords de cuivres essoufflés, les cordes entonnent une mélodie étrange, ni assagie ni véhémente. Vaughan Williams joue sur les contrastes les plus vigoureux pour distiller ses climats musicaux. Nous sommes aux antipodes de son style élégant et poétique entendu dans la Fantaisie sur un thème de Tallis qui figure aussi sur cet album. Une marche guerrière aux cors va exacerber les tensions avant une reprise des thèmes initiaux. Mitropoulos adopte une direction très franche, acerbe, qui met parfaitement en avant les incertitudes et ambigüités de la partition. Certes la monophonie dessert un peu les timbres, mais le chef convainc diablement par la rudesse de sa battue. [5:52] Surgit un passage sinueux aux teintes mornes avec prédominance des cordes, un chant d'oiseau triste pour se référer à une pièce de Ravel. Vaughan Williams se tourne vers la méditation après ces déferlements abruptes. Une coda très originale, là où l'on attend souvent une péroraison farouche construite à partir des thèmes initiaux. Le compositeur semble évoquer l'épuisement après les combats.

Désastre en mer (Turner)
2 - Andante moderato : [7:52] Le début de l'andante prolonge l'atmosphère étouffante de la coda de l'allegro. Un trait de cuivres glacés et des notes solitaires des bois. Une marche des cordes, scandée par les pizzicati des contrebasses (notées pesante), nous plonge dans un univers de gravité et d'austérité. [9:42] Un passage concertant des vents souligné par l'ostinato des basses évoque un concerto grosso baroque mais modernisé. Là où le XVIIIème siècle jouait la carte du divertissement, Vaughan Williams prend le style à contrepied en faisant chanter par l'orchestre un hymne douloureux. [10:27] Le compositeur assure une reprise du thème des bois par les violons, mais en accentuant encore et toujours le pathétisme du propos avec une évolution vers des accords cinglants des trompettes. Toute tranquillité n'est qu'apparence. [12:45] & [16:07] Les solos de flûtes apparaissent comme une caricature grimaçante des mélodies pastorales si fréquentes dans d'autres œuvres du maître. C'est justement avec un chant infiniment élégiaque et nostalgique de la flûte que se conclut l'andante.

3 - Scherzo : allegro molto : [17:39] Le scherzo se veut sarcastique, grinçant et survolté. On écoute un concerto pour orchestre rugueux et volontairement désarticulé.  Vaughan Williams montre ici qu'il n'est pas qu'un postromantique de plus perdu dans un monde qui disparait. On pense à Stravinsky. Le flot se fait tempétueux, syncopé. Les percussions sont sollicitées dans un style pointilliste vif-argent. Ça pourrait sembler drôle. N'est-ce pas plutôt railleur ? Vaughan Williams a écrit des opéras aux sujets plutôt déjantés comme the Poisonned Kiss. [20:10] On retrouve cette ironie dans le trio ou les bois se bousculent comme un groupe de bourgeois ventripotents. Portrait d'une Angleterre qui peine à quitter l'ère victorienne égoïste et protocolaire ? Je pose la question à l'écoute de cette interprétation particulièrement virulente de Mitropoulos.

4 - Finale con epilogo fugato : allegro molto : Le final se présente comme un développement des idées sauvages et caustiques présentes dans le scherzo. L'écriture est complexe, alambiquée car très facétieuse, mais lisible. Le principe général est celui de la marche. Vaughan Williams raillerait-il à sa manière les "pomp and circumstance" de son camarade Elgar. Le déchaînement de l'orchestre sollicite grandement nos facultés d'écoute jusqu'à une coda quasiment guerrière. Le thème initial est repris dans une péroraison cataclysmique…
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Les enregistrements sont légions, sauf en France où le public et les responsables de programmation de concert boudent ce compositeur majeur. L'interprétation en album isolé de Leonard Bernstein à New-York de 1964 n'est plus disponible. Elle vaut le détour, cette musique un soupçon délirante convenant bien à la psychologie du chef américain.
Sinon, on trouvera son bonheur dans l'univers stéréophonique avec des chefs qui ont fait leurs preuves. Adrian Boult a enregistré deux fois l'intégrale du cycle des 9 symphonies. Au début des années 50 pour Decca, puis dans les années 60 pour EMI. La 4ème a été captée avec le Philharmonia, une réussite totale (EMI – 6/6). Avec la Philharmonie de Londres, Bernard Haitink semble bien plus sage que Mitropoulos mais quelle fluidité du discours (EMI – 6/6). Enfin, Andrew Davis avec l'orchestre de la BBC a renouvelé la discographie en ce début de siècle grâce à une prise de son très déliée, le coffret comprend de nombreux compléments (Warner – 5/6).

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En complément, avec une plus-value sonore certaine, l'interprétation granitique et passionnée de Leonard Bernstein. (On trouve quelques exemplaires sur le marché de l'occasion)


3 commentaires:

  1. Dimitri Mitropolous j'aime ! J'ai une belle version de la fantastique de Berlioz avec le philharmonique de New York. Est ce fait exprès ou pas ? (Bien que venant de toi cela m'étonnerais) tu a mis un enregistrement de Mitropoulos (normal !) et de Léonard Bernstein et je viens de lire que ce dernier a été l'élève du premier. Pour ce qui est de Vaughan Williams je ne connais pas trop, je vais écouter tout ça en profondeur

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  2. En effet Pat, Bernstein a été élève de Mitropoulos, mais j'ai voulu montrer comment une même œuvre pouvait connaître des lectures différentes : le ton acéré de Mitropoulos et les accents pathétiques d'un Bernstein...

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    1. Je me doutais bien que tu avais fait exprès !! ;)

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