mercredi 21 juin 2017

Ricky WARWICK "When Patsy Cline was crazy & Guy Mitchell sang the Blues" + "Hearts on Tree" (2016), by Bruno



     Si on vous dit "Ricky Warwick", comme ça, à brûle pourpoint, ça vous parle ? Ça vous évoque quelque chose ? 
Si vous êtes natif d'Irlande ou d'Ecosse, fort probablement ; tout comme si vous entretenez des liens directs avec ces pays. Voire l'ensemble du Royaume-Uni. Oui, parce que Ricky est un irlandais pure souche, né à Newtowards le 11 juillet 1966, en Irlande du Nord, à une petite poignée de kilomètres de Belfast. Et qu'il a commencé à se faire sérieusement connaître au sein d'une formation Écossaise : The Almigthy. Un groupe de Heavy-Metal corrosif, épicé de Grunge sauce Soundgarden, de Punk, de Sleaze et de Desert-Rock (1), qui a joui d'un succès assez confortable dans les années 90, principalement dans les îles Britanniques. Cela jusqu'en 1996, année de la première pause du quatuor.

Aujourd'hui - évidemment ? -, il est connu pour être le chanteur de Black Star Riders. Ce groupe fondé par Scott Gorham, dans la continuité de Thin Lizzy, pour pérenniser son héritage et s'en servir comme fondation pour aller au-delà. 
Le succès de Black Star Riders ne cesse de grandir, même si pour l'instant ce n'est vraiment notable qu'en Europe.

     Cependant, en dépit d'une carrière assez riche, peuplée de disques qui ont rencontré un succès honorable en Europe (plus particulièrement au Royaume-Uni), et de rencontres (dont celle avec Billy Duffy pour Circus Diablo), sa carrière solo reste assez confidentielle hors des frontières de l'Union Jack et de l'Irlande. Et pourtant, quelle erreur. On frôle même l'aberration car ses disques sont loin d'être dénués d'intérêt. Loin de là. Et tout bien pesé, c'est parfois à se demander si ce n'est pas ce qu'il a fait de meilleur, de plus sincère.

     Alors que  pullulent des exemples d'artistes que l'on croyait intouchables, inatteignables, juchés sur le Mont Olympe des dieux-musiciens, qui se sont finalement lamentablement plantés dans leur escapade en solitaire. Alors que des noms, dont la luminescence de leur célébrité pouvait illuminer les nuits les plus sombres, n'étaient plus que des ombres une fois livrés à eux-même. Souvent, ces victimes ont été leurrées par l'ego ou la vanité (ou bien par un producteur, un manager cupide). Il est bien souvent difficile de retrouver l'alchimie que l'on parvient à extraire au sein d'une formation (même quand la promiscuité avec certains partenaires peut s'avérer pénible).

     Ricky Warwick, au contraire, fait partie de cette caste rare qui est parvenue à se révéler lors d'un parcours parallèle. 
Déjà, il a l'audace de faire quelque chose de différent, d'explorer une partie intime et profonde de sa personne et de la livrer crue. Un pari risqué. L'homme connu pour vociférer comme un enragé dans son micro tout en plaquant des riffs assassins sur-saturés, débarque en 2003 avec « Tattoos & Alibis », un disque acoustique, au risque de se faire conspuer par les fans les plus hardcore de The Almighty. Un disque bien boisé, un rien bucolique, où l'on ne fait appel à la fée électricité qu'au moment de tisser quelques habillages éthérés.
Après des années à s'exploser les tympans au son des double-corps Marshall poussés dans leurs retranchements, il était plus sage de passer à des sonorités bien moins agressives. Cependant, ce premier effort solo n'a rien d'une récréation, d'un exercice. C'est du sérieux. L'homme semble vouloir retrouver un peu des parfums salés, froids et humides du County Down. Ça sent aussi la Guiness et la saveur tourbée des Irish whiskey. Non pas une ambiance de débauche où ces liquides prisés couleraient à flot, mais plutôt une atmosphère chaleureuse et conviviale typique d'un pub ancestral où tout semblerait immuable et où tout le monde semblerait se connaître. 
Juste quelques rasades pour réchauffer les sangs, pour aller pousser la chansonnette sans appréhension ; juste assez pour permettre d'entre-ouvrir une fenêtre sur son âme.

      Il en surprend plus d'un en y déployant une qualité de song-writing que l'on ne pouvait jusqu'alors soupçonner. Avec en plus une sobriété qui va à contre-courant de ses épanchements et de ses prestations extraverties précédentes. 
Cela aurait pu se limiter au simple exercice, réalisé dans le but primaire de prouver sa capacité à se produire seul ou avec un minimum de moyens. Histoire de faire ses preuves, d'accéder à un autre état de crédibilité. 

     On a vu tant et plus de musiciens adeptes de l'électricité qui finissent par souffrir d'un complexe, se sentant alors obligés de prouver qu'ils peuvent aussi composer et interpréter de la musique sans l'aide de l'électricité. Soit dans un contexte plus naturel - écologique -.
On a fini aussi par être saoulé par l'excès de ce genre de prestations, pas nécessairement intéressantes, qui ont explosé avec la mode des "unplugged" dans les années 90. D'autant que la démarche devint bien moins sincère que franchement commerciale.
Cependant, dans le cas de Ricky Warwick, elle est incontestablement sincère. A l'écoute il est évident que son implication n'est pas feinte, et l'émotion parvient parfois à nous atteindre.

Grosso modo, c'est du Folk viril, rock ou pas, celtique ou pas, sans chichis, sans manières, et surtout sans stéréotypes éculés. Un bon mix de Steve Earle, The Pogues, Waterboys, John Mellecamp, The Young Dubliners, et même du Bryan Adams (lorsque ce dernier ne tombe pas le commercial, cela va de soi). On sent néanmoins que derrière, les feux ardents qui animent sa personnalité de rocker ne sont jamais totalement éteints. Impatients même d'incendier la moindre note imprudente.

L'album suivant, bien qu'empruntant le même chemin au niveau des mélodies, revient à plus d'électricité. Évidemment, de manière nettement plus tempérée que lors de la décennie suivante.
Ricky & Fighting Hearts

     Conformément à ce qu'il a enregistré en acoustique, Ricky va parfois se produire seul sur scène, sans autre instrument que sa sèche. Occasionnellement accompagné d'un pote, en tant que second guitariste. Ainsi, on a pu voir Joe Elliot, oui, le chanteur de Def Leppard, en quête d'un peu plus d'authenticité, se prêter au jeu. 
A d'autres moments, il se produit avec une bande de flibustiers avides de rapines et de mises à sac. Dernièrement, les "Fighting Hearts".

     En 2016, Ricky Warwick a été particulièrement généreux (trop ?), car il ose sortir un double album (au prix d'un simple). Tout comme l'avait fait Jimmy Barnes en 1993 avec "Heart" et "Flesh and Wood" (plus tard ressortis séparément ...). On ne peut le soupçonner d'un quelconque plan commercial puisque cette année-là, Black Star Riders sort un troisième disque. Peut-être un pari, car le succès de l'un peut rejaillir sur l'autre, comme au contraire l'occulter.

     Le premier CD, intitulé « When Patsy Cline was crazy & Guy Mitchell sang the Blues », ne surprendra ni les fans de The Almighty ni ceux de Black Star Riders. Il est complètement immergé dans un Hard-rock virulent et pêchu, cerné de Punk-rock pop (avec des refrains entraînants) et de Heavy-Metal nuancé de lyrisme celtique. Du gros Heavy-rock propulsé par une guitare rythmique stéroïdée par une épaisse distorsion, une lead nuançant le propos avec des chorus mélodiques en saturation plus douce mais plus aiguë, pour percer dans le mix, un batteur punkoïde sous amphés et un bassiste nerveux, bondissant comme un leprechaun en quête d'un trésor. Un Heavy-rock puissant qui en dépit de sa puissance de feu, porte toujours l'influence de Thin Lizzy et de Phil Lynott. Une marque indélébile. Et c'est le cas, puisque Warwick, plutôt porté sur les tatouages, arbore sur sa poitrine la tête de dragon du verso de la pochette de "Chinatown" (2), en format "33 tours". Une influence très marquée sur "Gold Along the Cariboo".

Toutefois, il n'a aucun a priori pour faire un morceau Country-rock Pop, comme le délicieux "Ghost Town Road" (en bonus), bien proche d'un John Mellecamp (des "Uh-Huh", "Scarecrow"", "Whenever We Wanted"). De s'éclater sur un Rock-celtique festif et un peu foutraque à la manière des Pogues sur "The Whiskey Song" (il n'y a pas de hasard ...). Ou encore, de faire, à sa manière, la B.O. d'un western "That's Where the Story Ends" avec la trompette mexicaine.
  Il n'y a pas à tortiller de l'arrière-train, c'est du bon. Il y a même carrément quelques pièces qui auraient tous les attributs nécessaires pour en faire des hits, des classiques. "Yesteryear", "Ghost Town Road", "Celebrating Sinking" ont ce potentiel. Ainsi que "Son of the Wind" pour les fils du métal, qui a de quoi décoiffer et plaquer au sol le public du Hellfest.

     Toutefois, on peut légitimement s'interroger sur l'intérêt de la chose dans le sens où l'intégralité aurait très bien pu faire l'objet d'un album de Black Star Riders. Scott Gorham et Damon Johnson ont de quoi faire la tronche. Mais l'ont-ils faite sachant que Warwick n'a ménagé sa peine sur aucun de leurs trois albums et que le petit dernier, "Heavy Fire" marche plutôt bien en Europe de l'ouest (avec pour plus mauvais élève ... le pays des fromages qui puent). Alors quoi ? Un besoin irrépressible de notoriété ? De reconnaissance ? La constitution d'une belle porte de sortie en cas de faillite ou de scission du Black Star Riders ? Ou tout simplement parce que ce serait quelque chose de bien plus personnel, de plus profond. Notamment au niveau des paroles ... qui ont effectivement une importance toute particulière.



     Le second est une perle. « Hearts on Trees », sous-titré "Pocket Guide to Northen Ireland", et qui pourrait bien se résumer comme étant la quintessence de ce qui Ricky Warwick a pu composer de mieux en acoustique. 
On est transporté. Ricky nous embarque à sa suite pour revivre des moments forts au cœur de son Irlande natale, à l'histoire meurtrie. L'Irlande des petites gens, du prolétariat, des laissés-pour-compte, ceux pour qui la classe dirigeante (celle de la monarchie puis de la Chambre des Lords) n'eut, pendant longtemps, que peu de considération. L'Irlande des gens simples à l'horizon bouché, sans grand espoir d'une vie meilleure, devant alors trouver un palliatif à travers des héros du pays qui ont su conquérir le cœur de la verte Erin, ainsi que du Royaume-Uni. Des héros qui ont redonné de la fierté à un pays accablé. Comme Billy "Tank" McCullough, enfant de Belfast, qui au-delà de ses exploits sportifs, a su incarner des valeurs hélas aujourd'hui perdues ("Tank McCullough Saturdays").
L'Irlande d'une population affligée par sa pauvreté, qui ne trouva de salut que dans l'émigration. "Eight Bells" : "The river called my people here with faith and hope I dream ... I've nothing more to give to you, my body tired and sore. My fists are broke and bloody from punching bedroom doors, for I told you'd have better day. Wrapped up against roared from deep inside and hatred blocked our own. ... The ancient kings and town of Yore crossed Ireland in a day, but our roads stretched out for ever when chose run away ... I tasted our tomorrow in the stillness of the sea. Don't let go, don't let go, hold on carry us on ..."

L'Irlande qui a perdu ses enfants dans des guerres qui ne la concernait pas directement. Qui a servi de réservoir de chair à canon (tout comme certaines provinces pauvres françaises). "Schwaben Redoubt" (avec Jake Burns de Stiff Little Fingers).  Le sujet de la guerre et ses ravages semble obnubiler l'auteur des paroles, Sam Robinson, puisque cela avait déjà fait l'objet d'une chanson pour Black Star Riders en 2015 avec "Soldiertown".

     Plus que jamais, Ricky retrouve son âme d'Irlandais. Comme si cela était un bien nécessaire, un besoin viscéral. Renouer, plus ou moins, avec ses racines.
Dans ses expériences électriques, il n'était guère évident de vraiment remarquer le niveau de ce compositeur. Même si déjà, dans The Almighty, on pouvait relever deci-delà de forts belles aptitudes à se démarquer, à ne pas rester enfermé dans une niche. D'autant plus que Ricky  était le principal compositeur. Cependant le résultat final restait le fruit d'une interaction entre plusieurs personnes. Là, c'est du 100 % « tout seul ». Enfin, pratiquement. Car de même que pour « When Patsy Cline was crazy & Guy Mitchell sang the Blues », l'ami Sam Robinson est venu apporter une aide bien considérable en écrivant la majorité des paroles. Un ami de longue date qui, d'après les dires de Ricky, lui aurait ouvert les yeux.

Une seule reprise : « Psycho » de Leon Payne. Peut-être plus probablement découvert grâce à la version de Beasts of Bourbon qui avait fait l'objet d'un single et d'un clip, ou, plus récemment, celle du couple Neil Gaiman (3) et Amanda Palmer. Et seule concession électrique sur "Presbyterian Homesick Blues" avec une slide épaisse et baveuse du collègue Damon Johnson
A noter la participation d'un autre ami, Joe Elliott, qui est venu apporter son aide pour jouer les choristes.

     En fait, ces deux disques ont été enregistrés depuis bien des mois avant leur parution. Les séances auraient même débuté en 2014. Deux galettes en partie financées par de généreux donateurs via Pledge Music. Une procédure plutôt étonnante de la part d'une personne qui est tout de même sur le circuit depuis les années 80, et qui a fait partie de deux formations théoriquement rentables. C'est ainsi que ces albums ont été dans un premier temps uniquement disponibles pour les donateurs, et ce dès 2015, avant d'être enfin distribués à grande échelle par le label de Black Star Riders, Nuclear Blast (!).

     Personnellement, j'avais un peu occulté  "When Patsy Cline was crazy & Guy Mitchell sang the Blues" au profit de  "Hearts on Tree", jusqu'à ce que ce dernier, à force d'incessantes écoutes, le trimbalant en tout lieu, ne soit flingué 😭. Pour le coup, et notamment pour l'article, j'ai redécouvert le premier, qui, si ça continue, risque de suivre le même sort.
Vraiment, ce double CD a a été une grosse surprise. En comparaison, "Heavy Fire", de Black Star Riders, me paraît plus terne.






(1) Et même de pur Hard-rock, millésimé 70's, puisque le combo avait repris le « You Ain't Seen Nothin' Yet » de Bachman, Turner Overdrive. Bon, certes, leur version est nettement plus brutale.
(2) Dessin de Jim Fitzpatrick, illustrateur et ami de Phil Lynott. On lui doit aussi l'effigie de Che Guevara, en deux teintes, telle qu'on la retrouve aujourd'hui sur les tee-shirts, posters, auto-collants, etc. 
"Chinatown" avait été un peu décrié à sa sortie - du moins par la presse française -, l'accusant d'un coup de mou (?). Certes, il suivait le sublime "Black Rose", mais tout de même. Qui aujourd'hui est capable de réaliser un tel disque?
(3) Oui, l'écrivain, également auteur de bande-dessinées (dont pour Marvel). L'actuelle série "American Gods" est tirée de son roman éponyme. Il en est de même pour le long-métrage "Stardust" (avec Claire Danes, Michelle Pfeiffer, De Niro, Mark Strong et Daredevil-Charlie Cox).


 
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Article en connexion avec Ricky Warwick (clic/lien) : Black Star Riders "All Hell Breaks Down" (2013)

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