mercredi 12 avril 2017

Samantha FISH "Chills & Fever" (17 mars 2017), by Bruno



N'est-elle pas mimi la nouvelle Samantha Fish ? Avec sa crinière rousse, son look sixties et sa SG blanche ?
- Ouais !! On en croquerait !!
- Hé ! Ho ! Du calme, voyons ! Allez les gars ! Ça suffit ! Couché ! Claude ! Rends-moi donc les photos ! Comment ? Pat et Rockin' sont dans l'coup ?

     Non mais sinon, blague à part, cette jeune femme me paraît être une des plus intéressantes des blueswoman nouvelle génération . Pour la simple raison que chacun de ses disques offre un paysage différent. En effet, sans jamais se départir totalement du Blues, depuis 2011 aucun de ses trois albums studio ne se ressemble. Aucun ne se contente de suivre la recette du précédent.

     Si "Runaway" est plutôt fourre-tout, où elle s'essaye à plusieurs styles de Blues, du Roots au bien gras et saturé, en passant par le jazz-blues ("Feelin' Alright") et la Country ("Louisiana Rain"), le suivant, le sombre "Black Wind Howlin' " est plus homogène. Il s'affirme dans un style saisit par l'esprit d'un Rock sombre qui n'hésite pas à flirter outrageusement avec des sonorités ouvertement Heavy-rock. (Elle reprend "War Pigs" sur scène). Alors qu'elle donne l'impression d'avoir désormais trouver un style bien à elle, en 2015, avec "Wild Heart", c'est un nouveau tournant. Fini la Fuzz qui bave et l'overdrive qui rugit et retour à des sonorités plus boisées. Non pas acoustiques, à l'exception du charmant "Go Home", c'est toujours un Blues-rock affirmé, mais qui respire amplement, prenant soin de ne pas être étouffé par un excès de soli azimutés ou des distorsions cossues.

     Pour ce nouvel opus, on s'attend naturellement à une continuité du dernier, voire même une avancée plus profonde dans un Blues-rock ou même un Country-rock ouvert et relativement boisé. Ou encore un retour au Heavy-blues de "Black Wind Howlin' ". Et bien non ! Ni l'un, ni l'autre ! Même pas un patchwork comme pour "Runaway". Nan, nan. Nouvelle surprise.

     Dans un monde qui tend à l'uniformisation des masses, principalement pour les besoins de consortiums financiers, il est bon de voir des artistes faire l'effort de ne pas se laisser enfermer dans un style (trop) précis. Et donc de prendre des risques. Avérés dans son cas, car il est certain qu'en changeant radicalement de direction, un pourcentage d'auditeurs acquis à sa cause grâce à ses précédentes réalisations risque de s'en détourner. Une stratégie qui pourrait l'exposer, non pas à une vindicte puisqu'elle n'a pas vendue son âme au dieu Dollar, mais au boycottage de fervents adeptes d'un Blues-rock nerveux et agité. Il y en a qui ne vont pas manquer de ronchonner.

D'autant plus dans un contexte de fragmentation, de décomposition de nos sociétés, dans la "modernité liquide" décrite par Zymunt Bauman, où de nombreuses formes de pouvoirs tendent à imposer des modèles structurels qui annihilent la complexité du monde. (1)

     A l'image de la pochette, la petite Samantha de Kansas City a fait un voyage dans le temps ; dans le passé. Précisément dans les années soixante d'où elle a extirpé et dépoussiéré un lot de rhythmn'n'blues et de rock garage baignés de Soul.
On ne devrait être guère surpris de penser irrémédiablement aux (défunts ?) Detroit Cobras, aux premières écoutes, sachant que trois anciens musiciens de ce combo sont de la partie. A savoir Kenny TudrickJoe Manzzola et Steve Nawara, respectivement à la batterie, à la guitare et à la basse. Kenny Tudrick qui est apparemment devenu un membre permanent de la section rythmique de la damoiselle.
 D'autant plus que la galette débute par le "He Did It" des Ronettes mais ... dans une version nettement plus proche de celle des Detroit Cobras. Et que sont également présents "Hurt's All Gone" (chanté à l'origine par Irma Thomas) et "You'll Never Change" (popularisé par Betty Lavette), autres chansons également exploitées par ces Detroit Cobras. Et pour couronner le tout, l'album est enregistré à Détroit même, dans le studio 45 Factory.

     Si le but premier est d'aller fouler, voir s'accaparer un territoire défriché et revendiqué comme sien par ce groupe de covers de la Motor City, le terrain est glissant.
Parce que là où Rachel Nagy apporte du piment et de la sensualité avec son timbre de femme éreintée par les nuits courtes et enfumées, qui s'est forgée une carapace pour encaisser l'adversité de la rue et l'injustice d'une société machiste, Samantha, elle, peut paraître manquer de gnaque et de force. Son chant pouvant, lui, être trahi par une sensation d'innocence et de naïveté. Dans le genre, Rachel Nagy faisait mouche avec son timbre de canaille impassible, de rebelle désabusé, qui leur donnait un nouveau souffle, rendant ces chansons plus actuelles. Jusqu'à créer un lien avec un certain Punk-rock.
Alors que Samantha de sa voix franche et claire, semble refléter l'image d'une jeunesse d'une Amérique blanche, insouciante et privilégiée.
Par contre, en live, Samantha a indéniablement plus de coffre.

     On dépoussière aussi des vieux tubes perdus comme celui de "Never Gonna Cry" de The Cineemas (méga-obscur girls-band de Doo-woop) et le rhythmn'n'blues chaloupé de Charles Sheffield, "It's Your Voodoo Working" (repris en autre par Clarence Carter). C'est l'occasion de s'offrir un nouvelle aire d'action, propre à un travail vocal plus difficile et plus large. Ainsi, si l'on fait un comparatif avec ses précédentes réalisations, sur une majorité de pièces la guitare est reléguée à un rôle de moindre importance (conformément aux critères de la Soul et du Rhythm'n'Blues de l'aube des 60's), laissant un espace libre pour les nouvelles recrues : les cuivres (de Mark Levron et Travis Blotsky) et le piano électrique (de Bob Mervak).  Néanmoins, rien ici de chromé, rien n'ayant trait à des envolés clinquantes, pompeuses et surannées de big band, encore moins de "Wall of sound" à la Spector. Juste un sobre et douillet support lui permettant d'être un peu moins présente sur sa guitare au profit d'un chant plus appliqué.
Un travail vocal qui prend toute sa dimension sur "Hello Stranger", le 1er hit - et unique n° 1 - de Barbara Lewis, où la Soul est nimbée de vapeurs jazzy bleues gris.

     Malgré tout, elle n'a pu se résoudre à contenir totalement son Blues chéri, puisqu'il revient avant la fin du disque. Ça commence par une version bien rugueuse et âpre du "Crow Jane" de Skip James. En ressortant même pour l'occasion une de ses cigar-box guitars. Subitement, l'espace d'un instant, on se retrouve sans avertissement avec un Blues poisseux qui s'est faufilé dans un Jazz Funeral de New-Orleans. Pour le premier solo, la cigar-box s'est entichée d'une Fuzz dégueulasse pour vomir des notes atonales, échappées du monde des défunts. Samantha n'a pas coupé les ponts. (et puis ... Samantha, c'est aussi le prénom d'une célèbre sorcière, non ?).
Ensuite, le "Somebody's Always Trying" de Ted Taylor, bien Soul au départ, comme l'original, prend vite des allures de Blues fiévreux et dansant grâce à la guitare ; les six cordes fermement et profondément plantées dans le Blues. Samantha la chante même avec un surcroît de morgue, de mordant, qui en fait une des pièces de choix du CD.
Et pour finir, le "I'll Come Running Over" de Lulu (à l'origine avec un tout jeune Jimmy Page de 20 ans à la gratte ... à quoi d'autre ?), ici déchiré entre la Soul, celle des studios Stax, de Wilson Pickett (d'autant plus que les similitudes avec le "Every Needs Someone to Love" sont flagrantes), et un Pub-Rock. Celui du Dr Feelgood de Wilko Johnson et des premiers The Inmates.
pendant les séances d'enregistrements, à l'ancienne, tous ensemble dans une pièce commune.

     Plus surprenant, au milieu s'est immiscée une chanson de Nina Simone, "Either Way I Loose". Evidemment, Fish ne peut prétendre à la même profondeur d'âme ; il n'y a pas le même vécu, notamment celui d'une âme ayant souffert de la ségrégation raciale. Cependant, son interprétation tient la route, aidée par un solo sympa (avec ce délicieux tremolo vintage) et les cuivres sur la fin qui la soutiennent pour gagner un petit chouia d'intensité. Même s'il faut bien reconnaître qu'au début, c'est bancal, en équilibre précaire sur une corde raide. Elle s'est attaquée à un gros poisson.

     On pourra toujours rétorquer que cette nouvelle direction est la preuve d'une musicienne qui ne parvient pas à trouver son style. C'est plausible. Et si même si c'était le cas, ce dont je doute, qu'importe, j'm'en fous ! L'important, c'est le résultat : une poignée de disques intéressants, à la personnalité marquée. Dont ce petit dernier, qui, s'il n'a pas autant de caractère que les deux précédents, ne devrait éprouver aucunes difficultés à passer les années. Loin de sentir la naphtaline, ce "Chills & Fever" est d'une très bonne tenue ; il dégage une certaine fraîcheur apte faciliter les réveils difficiles, égayer un apéro. Preuve que le temps n'a pas de prise sur les bonnes chansons.

     Par contre, en concert, si elle reste en formule trio, il lui sera difficile de restituer telles quelles les chansons de ce dernier album. Auquel cas, certains morceaux risqueraient de se montrer et peu arides, voire ennuyeux, une fois dépourvu de cuivres et de claviers. Bien que ces derniers arrivés restent sobres et relativement discrets.


(1) D'après une récente introduction d'un écrit d'une amie. Par vraiment de réel rapport avec le disque - quoi que - mais qu'importe. J'adore la phrase et je voulais la placer.
 C'est ma chronique, je'fais c'que j'veux !

Le clip (à mon sens, la seconde pièce de l'album ... en commençant par la fin) et un extrait live.
 
🎶
Samantha encore (clic/liens) : 
-  "Black Wind Howlin' " (2013)
-  "Wild Hearts" (2015)

2 commentaires:

  1. Commentaire psychanalytiquement intéressant lorsqu'on relève quelques occurrences assez fortement connotées: "fourre-tout (pas très élégant...), la fuzz qui bave et l'overdrive qui rugit (quel tempérament!), le terrain est glissant, blues poisseux.

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    1. Non !? Je n'y crois pas !! Il a osé !
      Cependant ... puisque l'on parle de psychanalyse, tout est dans l'interprétation des textes. Chacun y donnant son sens, suivant son tempérament, sa mentalité, ses connexions, son subconscient, son passé, etc. [ :-) ]

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