vendredi 10 mars 2017

TU TRAHIRAS SANS VERGOGNE de Philippe Aziz (1969) par Luc B.


Ce livre de Philippe Aziz a un double intérêt. L’Histoire qu’il raconte, mais surtout, l’époque à laquelle il a été écrit : 1969. Soit 25 ans après les faits. Une époque où il était de bon ton de ne pas trop remuer la merde. Philippe Aziz est journaliste, historien, et TU TRAHIRAS SANS VERGOGNE est son premier livre. Le sujet est délicat : la Gestapo française.
Henri Laffont
C'est un livre-enquête, qui mêle narration et entretiens (sur an et demi). Et raconte aussi la difficulté de rencontrer des interlocuteurs qui tous disent : pourquoi voulez-vous parler de ça, est-ce nécessaire, laissez les choses comme elles sont, vous êtes trop jeune, personne ne vous dira rien, trop de gens sont impliqués... Certains protagonistes étant pour la plupart encore en vie - à l'époque. Aziz use parfois de pseudonymes et ses interlocuteurs de toutes les précautions. Car la Gestapo s'est répandue sur le territoire comme la gangrène. Le commissaire Clot (bureau anti-Gestapo) explique que de septembre à décembre 1944, ce sont des dizaines d'arrestations par jour. Les moyens humains et matériels ne suffisent pas, beaucoup de gestapistes sont passés entre les mailles, ou étaient mystérieusement protégés. Raison pour laquelle la justice de l'époque a préféré passer l'éponge...
Au départ, la Gestapo, c’est quoi ? La Police Secrète du IIIè Reich. Un service de renseignement que se disputent la Wehrmacht (l’armée régulière allemande) l'Abwehr (la police judiciaire allemande) et la SS. Aziz explique très bien cette lutte de pouvoir, et le fait que ce service dirigé par le SS Himmler n’avait pas le droit d’exercer sur les territoires occupés de l’ouest de l’Europe. Mais désireux de tisser son propre réseau de renseignement, Himmler confie à Heydrich, son bras droit, le soin de monter des antennes clandestines, et à Paris, c’est Helmut Knochen qui en aura la charge.
93 rue Lauriston
Puisque la Gestapo n’a pas d’existence légale, que seule la police française a autorité sur son territoire, l’idée - géniale - de Knochen est d’embaucher des français. Le bénéfice est double : le français connait Paris, la culture, la langue, il sera donc plus efficace, et moins suspect en cas d'infiltration. Les allemands, eux, gardent les mains propres. Les français ont faim, sont ruinés, dépossédés de leurs biens, et les coffres allemands débordent de marks : la tentation est grande. Sans la Gestapo française, les allemands sont sourds et aveugles.
Helmut Knochen
Comment recrute-t-on ce qu'on appelle les auxiliaires ? En distribuant argent et privilèges. Et en ciblant les recrues, des gens sans foi ni loi. La première s’appelle Henri Lafont qui prend son poste en juin 1940. Philippe Aziz retrace son parcours de gamin déplacé, humilié, de petit délinquant, de trafiquant, de gangster. Un profil évident. Lafont a une revanche à prendre sur  la société, la justice, la police. On le charge de recruter des gars, et où va-t-il les chercher ? En prison, chez des escrocs, proxénètes, faussaires, braqueurs... Son équipe s’installe au 93 rue Lauriston, Paris XVIème, hôtel particulier bourgeois qu’il aménagera tout en orchidées, un très bel endroit, de beaux bureaux, et de belles caves insonorisées…
La Gestapo est d'abord là pour chasser le terroriste. Terme officiel désignant… tout le monde. Et Henri Lafont s’y connait. Première mission : descendre à Toulouse pour démasquer le chef de la Résistance belge, Lambrecht. Il ruse, s’infiltre, le déniche, le ramène à Paris, le torture. Knochen est satisfait, Lafont récompensé, flatté, on élargit ses prérogatives (port d'arme, et carte de police), et au fil des mois, il gagne en autorité, tutoie le Nazi, assoie son règne, convie à sa table du One Two Two - le bordel le plus select de la capitale - tout le gradin allemand. On lui donne désormais du "Monsieur Henri". La bande s'étoffe, gagne en assurance. On pille, on rafle, on tue, on viole, la police n'y peut rien, et l'occupant laisse évidemment faire. La Gestapo, c'est le règne de la pègre (qui nourrira tout un contingent de gangsters de l'après guerre).
Violette Morris
Lafont est rusé, il protège ses arrières : la compromission. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Il rend des services aux dignitaires allemands, une pute par-ci, un blondinet par-là, des caisses de Cognac, une collection de tableaux... Même Helmut Knochen est mouillé. Une affaire dingue. Knochen enlève et séquestre le Duc d'Ayen, qu'il soupçonne d'acte de résistance. Sauf qu'Ayen est innocent. C'est un ami de Himmler. Knochen est convoqué à Berlin, nie être dans la combine; bref, il est dans la merde. Il demande à Lafont, comme un service personnel, de se débarrasser discrètement du Duc, en zone libre, loin de sa juridiction. Lafont sent l'arnaque, garde Ayen en vie, mais celui-ci s'échappe. L'affaire s'ébruite. Bref, Lafont sauvera les miches de Knochen , un de plus...

Au fil des années, la Gestapo supplante la police dans sa tâche de lutter contre les trafics, de tableaux, d’or, du marché noir. Lafont arrête même des flics (récit de l'inspecteur Morin) ou dénonce les flics pourris (comme Mercier) parce qu'ils ne partagent pas leur butin avec la Gestapo. Ca s'fait pas... un peu de moralité tout de même. Les sommes engrangées sont colossales. Lafont qui n'oublie pas son premier métier, en profite aussi pour faire le ménage dans le milieu, élimine les bandes rivales, comme la mafia corse.
Pierre Bonny
Henri Lafont recrute à tour de bras, selon les besoins. Et pendant l’Occupation, trouver des gens aigris, humiliés, est tâche aisée. Le mec qui a perdu son boulot, le cocu, la pute qui se fait cogner, le gars que son voisin a dénoncé, le commerçant ruiné par le concurrent, la baronne déchue par un héritage, le toxico en manque, l’homo pestiféré, l’artiste sans succès… Tout les déçus du système… Une armée entière à portée de main, qu'il suffit de câliner dans le bon sens, et promettre une vie meilleure. Lafont est comme un parrain, on le consulte, on réclame son aide, notamment pour libérer de prison des gens arrêtés. Lafont en a le pouvoir (il passe au dessus de la Justice) il répond toujours oui, ne déçoit jamais. Mais c'est donnant-donnant. 
Tous ceux qui connaissent le système, ont accès aux dossiers, aux experts, aux compétence, aux informations, quelque soit le domaine, sont les bienvenus. Fonctionnaires, scientifiques, politiques, sportifs... Je découvre ainsi le parcours de Violette Morris, athlète star des jeux de 1928, bi sexuelle affichée, en lutte avec sa fédération pour légitimer ses droits de femme. Une femme vénérée puis humiliée, qui a subi une ablation des seins pour pouvoir piloter des bolides, comme les hommes. Invitée d’honneur des J.O. de 1936 à Berlin, recrutée par les allemands comme espionne, puis embauchée par Henri Lafont comme tortionnaire dans les caves de la rue Lauriston.
Lafont et Bonny, procès.
Mais la meilleure prise, c’est la star des policiers français, qui a connu son heure de gloire dans l’affaire Stavinsky, (Bébel dans le film de Resnais) puis sacrifié par sa hiérarchie sur l’autel de la politique, mis au placard : Pierre Bonny. Entre Lafont le truand, et Bonny le flic, c’est l’entente parfaite. Au premier l’art de la séduction, les mondanités, le recrutement, au second la maitrise logistique, l’organisation, les plannings, la gestion du personnel. Bonny, c’est l’organisation militaire. Et ça, les Nazis apprécient. Les agents sont classés selon leur rôle, leur compétence. Tout est réglementé. Enlèvement simple : 10 000 francs. D'une personnalité : 30 000 francs. Un assassinat peut monter à 300 000 francs selon la cible. La Gestapo embauche à tour de bras, dans les rangs de la Milice, ou du Parti Populaire Français.
Geneviève De Gaulle
Les équipes de Lafont seront aussi chargées de démanteler des réseaux de Résistance (arrestation de Geneviève de Gaulle), en piratant les télécommunications. Un des premiers fait de guerre de Lafont avait été l’infiltration radio de l'armée La France Libre, en Algérie. Quand les anglais pensent communiquer avec la Résistance, livrer des armes, transmettre des messages, c’est à Lafont qu’ils parlent… Un général interviewé estime que les plus gros dégâts subis par la Résistance française sont dus… à des français, et non à l’armée allemande. Lafont, se rêve en chef de guerre, porte fièrement l’uniforme de capitaine SS dans ses interventions, va fonder la Brigade Nord-Africaine, en Algérie. Avec la rencontre de Pierre Laval, il se pique de politique et de préfecture
En 1945, Lafont et Bonny sont arrêtés et jugés. Philippe Aziz fait part de leurs déclarations, qui éclairent sur la personnalité de ces hommes. TU TRAHIRAS SANS VERGOGNE est écrit – pardon pour le terme galvaudé - comme un roman. C’est le style Aziz. C’est de l’enquête, à la première personne, et du récit. Aziz ne romance pas. Il est historien, seuls les faits, vérifiés, comparés, vaillent. Mais il raconte, donc travaille la forme, soigne l'atmosphère (le Pigalle nocturne, les truands, les équipées) et peut donner l'impression que ces hommes et femmes sont des héros tragiques, ou romantiques. Ce qui n'est évidemment pas le cas, mais certains peuvent juger le style préjudiciable. Rendre séduisante la lecture de telles horreurs demande un peu de recul... D’origine tunisienne, décédé en 2001, Philippe Aziz a beaucoup écrit sur Seconde Guerre mondiale, les camps de la mort, ainsi que sur l’Islam à travers l’histoire.
Je suis tombé sur ce bouquin en fouillant un carton à chaussures remplis de livres de poches poussiéreux, sur le banc d’un abribus, dans un bled paumé en plein hiver… Bonne pioche. Ce livre est passionnant, dur, édifiant, riche d’informations, sur une des pires périodes de la société française. 

Je n'oublie pas que ce livre date d'il y a 40 ans, un des premiers sur le sujet, et que depuis, d'autres recherches ont été entreprises, d'autres archives dévoilées.

A voir aussi « 93 RUE LAURISTON », un téléfilm de Denys Granier-Deferre diffusé en 2004, avec Daniel Russo.

Livre de Poche  -  380 pages

       

1 commentaire:

  1. Très bon livre que j'ai depuis quelques années (Collection Fayard). Le film "93 rue Lauriston" avec Russo et Michel Blanc est très proche du livre (Hormis certains personnages qui n'apparaissent pas comme Violette Morris). Pierre Bonny a toujours été un flic pourris, c'est lui qui en 1923 s'occupait de l'affaire Seznec et fera tout pour le faire plonger. Une bonne chronique d'une page très sombre de l'histoire de France.

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