samedi 11 février 2017

AMEL BRAHIM-DJELLOUL chante la Méditerranée (2008) – par Claude Toon



- Mais ! Qui est cette jolie brunette à l'air malicieux M'sieur Claude ? Une artiste classique ? Ou alors vous abordez un autre genre, disons… plus variété ?
- Amel Brahim-Djelloul est une soprano "classique" d'origine algérienne, elle chante à merveille Debussy, Mozart, Rameau et d'autres, mais aussi la musique méditerranéenne…
- C’est-à-dire ? Tino Rossi, Charles Trenet, funiculi funicula, de la musique à touriste pour la danse du ventre ?
- Arrêtez vos inepties Sonia ! Vous me connaissez… enfin !!! Ce très beau disque met en valeur les chants traditionnels arabo-andalous entre autres, des classiques en somme…
- Excusez mon ironie stupide M'sieur Claude ! Cette chanteuse a sûrement un grand talent – oui, je vous connais. Est-elle accompagnée par un orchestre symphonique ou un piano ?
- Non, hi hi, pas vraiment pour ce genre de répertoire, mais par l'ensemble de cinq musiciens Amedyez  dirigé par son frère Rachid Brahim-Djelloul…

Sofia Djemai (Mandoline) / Amel Brahim-Djelloul (chant soliste)
Rachid Brahim-Djelloul (Violon, Chant et direction)
Second rang (de G à D) :
Noureddine Aliane (Ud) / Dahmane Khalfa (Derbouka et Percussions)
Hors photo : Mohammed Maakni (Guitare)
"Amel Brahim-Djelloul navigue, en plein soleil, de Monteverdi à Rameau, de Mozart à Messager, mais garde toujours un œil sur ses racines" (Diapason – François Laurent, commentaire lu sur le site de la chanteuse)
Je surprends Sonia et sans doute mes lecteurs les plus fidèles en quittant cette semaine le répertoire classique dit "officiel"… Oh le vilain mot ! Après un début d'année consacré à quelques compositeurs jamais évoqués : Carl Nielsen, Erich Korngold, Maurice Duruflé et, dans les abonnés, Mahler et sa 4ème symphonie, voici un disque tout à fait divertissant, un peu Folk. Dans notre Blog, folk et country faisant cause commune, l'article sera classé dans "classique" ! Après tout, on trouve dans cet album certaines chansons datant du moyen-Âge, on peut donc tout à fait souscrire à ce choix taxonomique*…
(*) – C'est plus fort que vous M'sieur Claude, le vocabulaire à dormir debout…
- Taxonomie : science de la classification des bestioles, mais valable pour l'informatique chère Sonia…
Blague à part, j'avais découvert cette soprano lors des adieux de Bernard Haitink (voir l'index et la chronique Mahler d'il y a deux semaines) à la scène lyrique, à 80 ans. Cinq soirées plus une ultime représentation au Concertgebouw d'Amsterdam de Pelléas et Mélisande de Debussy en version scénique. Le théâtre des Champs-Élysées lors des spectacles d'anthologie.
Yniold au TCE en 2007
Amel n'avait qu'un second rôle certes, mais un rôle très difficile à assumer car le personnage est celui d'un enfant d'une douzaine d'années tentant de survivre dans une famille rongée par les inimitiés. Pour faire bref : Yniold est le fils d'un premier mariage de Golaud, l'époux âgé de Mélisande, jeune princesse énigmatique découverte errante dans une forêt. Golaud fait surveiller à juste titre Mélisande qui en pince pour Pelléas son jeune demi-frère. Lors d'une scène tragique, Golaud oblige Yniold à monter sur ses épaules pour jouer le détective privé et décrire ce qui se passe dans la chambre de Mélisande… L'adultère est révélé par un Yniold terrifié…
Deux options pour la distribution et la mise en scène de cette scène courte et dramatique où trop souvent le burlesque dérive vers le grotesque de la situation :
1 – Chercher un garçon soprano dans une maîtrise. Le gamin ne chante jamais juste, n'a pas la puissance requise et manque de l'indispensable formation de comédien lors de ses interventions… Ratage systématique, malgré la bonne volonté…
2 – Favoriser la qualité de la voix en proposant le rôle à une cantatrice aguerrie qui peut difficilement faire croire qu'elle est un préado et assure au mieux sa prestation vocale. Hélas le décalage fait sourire. Au disque, ça le fait, mais sur scène…
Ce soir-là, il y eut un miracle ! Amel est un petit gabarit, et les costumiers et maquilleurs l'ont affublée d'une tenue de garçonnet : pantalon court et coupe de cheveux au bol. Roland Naouri est un robuste gaillard en plus d'être le chanteur idéal du rôle, et porter Yniold-Amel ne lui pose pas trop de problème malgré les gesticulations aériennes de la chanteuse-gamin révulsé par sa mission. La performance vocale est au diapason de l'alacrité physique dans le sens où la voix de la jeune femme, d'une justesse et d'une puissance inouïes, couvre les 2000 places du TCE. Une scène tragique et terrible enfin réaliste. Comme je l'avais écrit dans la chronique consacrée à Salomé de Strauss : chanteur d'opéra = sportif de haut niveau. Je rappelle qu'à l'opéra, les artistes chantent sans micro. Mais qui est cette soprano capable de cet exploit ?
Amel Brahim-Djelloul a vu le jour en Kabylie en 1975. Elle apprend le violon au conservatoire d'Alger, mais ses capacités vocales se révèlent exceptionnelles et ses professeurs lui suggèrent de partir pour le Conservatoire supérieur de Paris. Une soprano franco-algérienne hors norme sort diplômée en 2003. En 2007, consécration pour son début de carrière avec une Victoire de la musique Classique : révélation de l'année.
Le répertoire d'Amel comporte les grands rôles de toute soprano : Pamina et Despina (Mozart), Mélisande (dans le rôle-titre cette fois), Véronique de Messager, etc. Elle pratique également le chant baroque : Monteverdi ou le premier rôle dans les indes galantes de Rameau avec Christophe Rousset. (La mise en scène des ballets dans un camp de nudistes est très contestable hélas – je ne suis pas pudibond, mais il y a des limites au mauvais goût. Existe en DVD.)
Et bien sûr, sujet du jour Amel Brahim-Djelloul et ses amis de l'ensemble Amedyez se passionnent pour la musique historique de leur pays et ce que l'on appelle le chant arabo-andalou. Plusieurs disques ont été consacrés par l'artiste à la musique traditionnelle moyen-orientale.
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Joueur de Ud dans un jardin.
Miniature du Hadîth Bayâd wa Riyâd (manuscrit andalou, XIIIe siècle)
Analyser, voire disserter sur le style, les modes de notation, et le sens à donner à la musique de cet album serait un contresens diablement ennuyeux. De plus, si offrir chaque semaine un petit guide pour aider à mieux pénétrer une grande œuvre de musique classique est, je l'espère, dans mes cordes, ce n'est pas vraiment le cas ici. Je n'hésite pas à dire qu'en m'y essayant, je serais amené à trahir la fraîcheur ensoleillée de ces mélodies et chansons populaires issues d'une culture que je découvre depuis peu.
Arabo-Andalou : une expression qui devrait parler d'elle-même… Charles Martel, 732, Poitiers, les arabes boutés hors du territoire franc par le vaillant guerrier. Vous n'avez pas oublié ce glorieux fait d'armes je pense. L'Éducation Nationale se limitait uniquement à mentionner cette bataille dans mes manuels scolaires. Pour détailler un peu plus : le berbère Tariq ibn Ziyad a conquis la péninsule Ibérique en 711. Les musulmans vont maintenir leur influence et leur culture dans l'actuelle Espagne jusqu'au dernier siège : celui de Grenade en 1492, date à laquelle la reine Isabelle la catholique met fin à la présence islamique, puis chasse les juifs et institue l'Inquisition… Plus de quatre siècles d'obscurantisme religieux se mettent en place.
Pendant 881 ans, musulmans, juifs, chrétiens et wisigoths (trinitaires réfugiés à Tolède) ont cohabité, et on peut sans réserve parler de l'âge d'or de la culture occidentale dans la région maghrébine, levantine et andalouse. Des conflits sporadiques, bien entendu, mais surtout des échanges fructueux dans tous les domaines : la science, la théologie, les arts et parmi eux la musique. Tous ceux qui ont voyagé en Andalousie ont visité des mosquées aux mosaïques intactes même si transformées à la Renaissance en églises catholiques. Aujourd'hui, ce creuset intellectuel a laissé place au vide… Voici ainsi dressé le décor historique de la naissance de la musique colorée que nous écoutons sur ce CD.

L'album est découpé en trois suites d'airs et chants traditionnels.
Une introduction instrumentale nous plonge d'emblée dans les sonorités orientales des contes des mille et une nuits. Cette mélodie sans paroles est extraite du recueil d'une "Nouba" tunisienne. Nouba signifie musique savante pour les fêtes, les noces, etc. Ce mot arabe a perduré de nos jours dans un sens festif "Faire la nouba". C'est le violoniste Rachid Brahim-Djelloul et ses instrumentistes qui mènent la danse de ce morceau enlevé et dionysiaque. La sonorité du violon et de la mandoline vous surprendra : sinueuse, gracieuse et sensuelle. Le violoniste et musicologue a adapté ce qui fut un chant. C'est frais, rythmé, enjolivé par les percussions… Aucun accent hollywoodien grassouillet dans cette mélopée jouée sur une gamme pentatonique si mes oreilles ne me trompent pas. Ce qui explique ces timbres mystérieux et enjôleurs, ceux d'une nuit étoilée aux portes du désert. Cette gamme est utilisée dans toutes les musiques populaires du monde arabe et de l'extrême orient, mais aussi en blues et en Rock je crois… Insolite mais jamais faux. Il faut dire que les musiciens sont tous des virtuoses de leurs instruments respectifs. Leurs CV sur le livret sont éloquents.
J'ai déniché trois vidéos de chants extraits du CD (en espérant qu'elles perdurent).

Plage 5 : Inçiraf : Ya ghazal (Ô gazelle). Comme à l'époque des rencontres de troubadours et de ménestrels en France, beaucoup de chansons galantes animaient les noubas. C'est le cas ici. Le texte est simple et spontané. L'accompagnement exploite toutes les possibilités concertantes d'un petit ensemble, un discours musical rythmé et syncopé qui dynamise le chant.
Amel Brahim-Djelloul de par ses origines et sa fidélité au style enchante cet air. Aucune coquetterie dans sa ligne de chant très typée et très pure, donc aux antipodes de ce que l'on peut entendre parfois dans l'opéra occidental. On croit entendre quelques ornementations, non, c'est la langue arabe et le style qui offrent ses vibrations dans le phrasé. Pour ce morceau, la soprano joue avec allégresse sur le registre moyen de sa tessiture. L'oreille n'est jamais heurtée : des vocalises souples, sans aucune dissonance. Un régal pour un amateur de belle voix. Jubilatoire, comme les bondissements de ladite gazelle ! Noter que la voix masculine de Rachid fait écho à celle de sa sœur.

Plage 8 : chahidi fil houb (Témoin de mon amour). Seconde suite, et changement radical de climat pour ce deuxième exemple. Une chanson originaire de Salonique plus nostalgique, à la rythmique plus lente. Amel Brahim-Djelloul chante dans un registre légèrement plus grave, à la limite de celui d'une Mezzo. Il en résulte une bouleversante gravité dans l'expression de cette complainte amoureuse. L'accompagnement est martelé par des pauses qui dramatisent le récit, une marche nostalgique. La traduction française du texte arabe (le début) témoigne du souci des auteurs de recourir à une subtile poésie dans ces complaintes, notamment par un jeu délicat de symbolisme.

Le disque se révèle d'une immense variété d'inspirations dans chaque suite de chants. La troisième suite concerne un recueil de chansons mauresques et kabyles établi par un l'ethnomusicologue français mais né en Espagne Francisco Salvador-Daniel au XIXème siècle (un précurseur de Bartók). Utilisant des mélodies traditionnelles transmises de générations en génération, ces airs sont chantés ici en français. La ligne de chant est très articulée donc peut-être assez difficile à suivre pour ceux que l'opéra rebute, mais le livret fournit tous les textes avec diverses traductions. Ces mélodies initialement conçues pour un accompagnement de piano sont magnifiées ici par une instrumentation beaucoup plus adaptée due à l'ensemble Amedyez. Un exemple est donné dans la 3ème vidéo : Ma Zohra je ne la verrai plus.

Un disque original qui devrait séduire au-delà des amateurs de musiques classiques anciennes et de musiques "du monde". La beauté de la voix d'Amel Brahim-Djelloul et l'investissement des musiciens dirigés par son frère sont les atouts évidents de cette réussite…

5 - Te souviens-tu mon bien-aimé ?
Ô gazelle, ne te souviens-tu pas du grand amour qui fût le nôtre ?
De la beauté de ces nuits, de la passion inéluctable que j’eus pour toi ?
Je souhaite que le seigneur des seigneurs nous accorde, après les souffrances, le consentement.
Le bien comme le mal, finissent par arriver et chacun retrouvera ce qu'il fit.
Ô mon Dieu, ne perd pas de vue celle qui trahit son ami.
8 - Témoin de mon amour
Témoins de mon amour coulent mes larmes brûlantes, semblables aux ardentes braises.
Nul ne saurait dépeindre la face parfaite
Dont la joue s'empourpre sous le feu du regard
Humaine et au-delà de toute humanité
D'une goutte de sang, Dieu l'a modelée
Que dire encore pour témoigner de sa beauté ?
Quelle existence donc pour l'amant dont le sommeil aura fui les paupières ?
Quelle consolation pour l'amant épris d'un jeune faon dont le regard en décochant des flèches mortelles a atteint le cœur ?
Ô mes juges ! Le malheur s'abatte sur vous !
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7 commentaires:

  1. Eh hop ! Encore un poster sur les murs du bureau !!! Bientôt nous ne verrons plus la couleurs de la peinture d'origine !!! :D

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    1. Ah oui, mais je n'arrive pas à faire un choix : ces belles musiques et les sourires de ces jolies minois.
      Avoue que ce com nous change un peu de Beethoven, Bruckner (deux chroniques pour la quinzaine à venir)...

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  2. Quelle beauté et quel joli minois que celui là !

    Oh ! Oui je sais Claude, si c'était juste pour dire ça, c'était vraiment pas la peine. Je sais, je sais, je le sais !
    Que veux-tu Claude, je suis un être faible, et dans ce domaine en particulier. Et ça aussi tu le sais ! ;-)

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    1. C'est dingue !
      J'ai l'impression que mes chroniques ne passionnent que par le côté sexy des interprètes :o(
      Bon sang c'est quand même sympa cette musique où il n'y a pas une poignée de gars survoltés qui massacrent des pauvres guitares et batteries innocentes... hi hi
      :o)

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  3. Je te l'avoue quand même Claude, j'ai toujours été assez réfractaire a toutes ces sonorités du Moyen-orient, avec sitars et petites percussions. C'est pas ma tasse de thé du tout. Au moins aurais-je ici levé le voile. Hi ! Hi !

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  4. Les mystère de l'Orient ! Shéhérazade, les Milles et une Nuit...! Tout un monde qui nous échappe nous autres occidentaux surtout en ce qui concerne la musique. Puisque tu parle de la musique d'Afrique du Nord (Arabo-Andalouse pour être plus juste), je trouve que ce style de musique n'a jamais été abordé, donc je m'engage sur un temps plus ou moins long à écrire un article sur le Raï, sur le trio féminin kabyle Djurdjura ou encore sur Oum Kalsoum.

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  5. Très bonne idée Pat
    Je crois que le compositeur abordé le plus ancien est Schutz (17ème) pour un noël...
    Je peux remonter dans le temps : Renaissance, 1000 ans de moyen-âge, la Grèce antique et même les temps de la Bible (reconstituées d'après des parchemins, des peintures et mosaïques pour imaginer les instruments)... Faisons confiance aux spécialistes :o)

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