vendredi 20 janvier 2017

MANCHESTER BY THE SEA (2016) de Kenneth Lonergan, par Luc b. comme Boston.


C’est un drame, ça, on ne peut qu’en convenir. Mais pas un mélodrame, au sens où le réalisateur Kenneth Lonergan ne cherche pas les scènes tire-larmes, n’exacerbe pas les sentiments, qui sont, la plupart du temps, refoulés par le personnage principal.
C’est Lee Chandler, la jeune quarantaine, qui travaille à Boston comme gardien d’immeubles, homme à tout faire, une fuite de robinet par-ci, un chiotte bouché par-là. Son patron l’arnaque un peu, visiblement, Lee s’en fout. On a l’impression qu’il fait pénitence. Il loge d'ailleurs à l'entre-sol, comme dans une cellule de moine, sans son frère Joe, il n'aurait même pas une table ou un fauteuil. Il y a de la tristesse chez Lee, de la colère aussi. A la première occasion il casse la gueule au premier qui lui jette un regard suspect. Il n’est pas très sociable. Quand une fille dans un bar lui renverse sa bière sur le blouson, s’excuse, se présente, tente une conversation, lui non. Comme s’il ne savait plus parler aux gens. Ou il n’en a rien à foutre. Comme dans une autre scène, avec la mère de la petite amie de son neveu Patrick : mutisme, gène, silence.
Lee reçoit un coup de fil. Il écoute et prononce juste « C’est arrivé quand ? ». On a compris, donc, qu'il était arrivé quelque chose, mais quoi ? A qui ? Le réalisateur prendra soin de semer son film d’informations, mais au fur et à mesure. C’est la grande qualité de son scénario, de sa mise en scène. Lee Chandler doit partir à Manchester by the Sea, au nord de Boston, règle les détails sur la route. Départ précipité, donc y'a urgence. Une fois là-bas, à l’hôpital, pourquoi médecins et infirmières le tutoient ? Tout le monde semble savoir. Sauf nous !
On comprend que Lee, qui vivait à Manchester (une figure locale ?) n’y est pas revenu depuis des années. Que s'est-il passé au juste ? Le film est construit en flash-back.
Autre exemple. Lee Chandler rentre du boulot, sa femme est couchée, grippée. Dans le salon y’a une fillette sur le canapé. On comprend que c’est sa fille. Il entre dans la chambre, parle à sa femme, va et vient, et seulement ensuite il s’adresse à sa deuxième fille qu'on découvre, à jouer, par terre. Que le réalisateur ne nous avait pas montrée depuis le début du plan, alors qu'elle était déjà là. Comme un troisième marmot qui apparait dans son lit à barreaux. Cette manière de faire, étonnante, originale, soutient tout le film. 
Kenneth Lonergan ne balise pas ses flash-back, pas de sous-titre, dates, de fondus enchainés, voix-off. On passe constamment d’une époque à une autre, sans difficulté de lecture, car ce sont les images qui nous guident. Rien n’est explicité, mais tout est compréhensible, fluide, sans que jamais on ne sente l’aspect alambiqué. D'où un travail de mise en scène plus subtil qu'il n'y parait. Les images, les situations racontent les faits et en disent plus et mieux qu'une tirade (scène terrible des steaks et du congélateur).
Raison pour laquelle il est difficile de raconter ce film - ce que je ne fais pas ! - il faut justement en découvrir l’intrigue, progressivement. Découvrir le nœud du drame. Quand on voit Lee Chandler marcher dans la nuit, à la recherche de bière, revenir chez lui, glissant sur la glace, à moitié saoul, on ne sait pas à quelle époque on se situe. On va le deviner, la scène est magnifique, prend à la gorge, glaçante, sur fond du fameux adagio en sol mineur d’Albinoni, que le réalisateur a le bon goût de diffuser in extenso, comme un Kubrick se servait du classique dans ses films.
Cette idée narrative à tout simplement pour conséquence de rendre le film plus intéressant, intriguant, c’est un truc de film policier, lorsqu’on maintient le spectateur dans l’ignorance d’un fait que les personnages, eux, connaissent (au contraire du suspens hitchcockien où le spectateur sait). Lee cherche un boulot sur Manchester, il recontacte ses connaissances, mais les portes se referment. Une femme prévient son mari mécanicien : « je ne veux pas de lui ici ! ». Pourquoi ? On est presque chez Claude Chabrol, la petite ville, les non-dits, les rancœurs, les regards de biais, le passé trouble.
Si présent et passé s’entremêlent, c’est aussi un film tourné vers l’avenir. Car il faut continuer à vivre. Comment vont cohabiter Lee et son neveu Patrick. Emménageront-ils à Boston, où Lee travaille, alors que le gamin veut rester à Manchester, où il a son lycée, ses copines, son groupe de rock, le bateau de pêche de son père ? C’est un film sur le deuil, sur la mort. Il fait si froid à Manchester qu’on ne peut creuser une tombe, les corps sont maintenus au froid jusqu’au printemps. Ce n’est pas sordide, c’est comme ça. On suit Lee et Patrick aux pompes funèbres, chez le notaire. Il y a beaucoup de déplacements dans ce film, rien n’est statique, Lee est sans cesse en voiture, il accompagne Patrick ici ou là, chez une petite amie notamment, une des rares scènes plus truculentes, drôles.
Lee Chandler est joué par Casey Affleck (le frère de), très Marlon Brando, ou Paul Newman, dans l’attitude, vouté, regard fuyant, soumis à son destin, les mains qui ne trouvent pas le chemin des poches. Il est superbe. Toute la distribution est brillante, même si parfois, oui, ça sent le numéro d’acteur. Mais sur une telle partition !
Ce qui semble naturel ou improvisé est en réalité écrit à la virgule près. Kenneth Lonergan est aussi auteur et metteur en scène de théâtre, et c’est en dirigeant Casey Affleck sur les planches qu’il a pensé à lui. Rôle dévolu à Matt Damon, qui, n'y trouvant pas le temps, a tout de même soutenu et coproduit le projet.
Le sujet n’est pas facile, mais MANCHESTER BY THE SEA vaut réellement par l'intelligence de son écriture, son mode de narration, la qualité des interprètes. On rentre très vite dedans, on est tantôt surpris, cueilli, bouleversé. C’est très beau film.
J'ai mis la bande annonce anglaise, celle aux US est un repoussoir mélo et sirupeux en diable qui ne correspond pas à ce que dégage le film. Et sans sous titre, comme ça, vous n'aurez pas les détails !

MANCHESTER BY THE SEA, écrit et réalisé par Kenneth Lonergan
couleur – 2h15 – format 1:1.85



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1 commentaire:

  1. très beau film effectivement mais j'ai trouvé la bande son très envahissante à certains moments, un peu lourdingue......

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