mercredi 19 octobre 2016

BLUES PILLS "Lady in Gold" (2016), by Bruno



     Voilà déjà deux ans que ce quartet américano-franco-suédois a sorti son premier disque. Une oasis qui avec une simplicité désarmante avait pratiquement mis tout le monde d'accord. Un pur bol d'air frais. Très imprégné de la musique Rock de la fin des sixties et du début des seventies (The golden Age ?), du British-blues à un Hard-rock encore coloré de psychédélisme, les quatre belligérants avaient réussi à nous évoquer cette période sans trop se perdre dans un excès de nostalgie. En évitant le piège des influences trop pesantes.


     Si pendant ces deux années le groupe n'a pas cessé de faire parler de lui, notamment grâce à sa présence assidue sur les diverses scènes et festivals d'Europe et d'au-delà, son silence discographique pouvait inquiéter. D'autant plus dans ce monde actuel où dorénavant tout doit aller très vite. Difficile d'être sur la route et en studio. 
     Et la sortie hâtive du live de l'année dernière pouvait inquiéter. Ça sentait le faisandé ; comme si le label était allé rapidement dégoter des bandes exploitables pour rentabiliser son investissement, voulant profiter de l'engouement avant qu'il ne s'amoindrisse. Un live trop prématuré pour être être désintéressé, c'est-à-dire bien moins le reflet d'un projet artistique que celui d'une capitalisation. De plus, le matériel est antérieur à la sortie du disque. Précisément, il s'agit de la captation d'un concert donné au Freak Valley Festival, en mai 2014. 
C'est pourquoi beaucoup s'en détournèrent, d'autant plus que l'album éponyme en proposait déjà un.

     Cette année, c'est bien avec du nouveau matériel que Blues Pills refait son apparition chez les disquaires. L'annonce de la sortie ayant été faite plusieurs mois à l'avance, rapidement soutenue par un premier clip avec une chanson qui rassurait immédiatement quant à la direction musicale.  L'attente paru longue aux plus impatients. Ce premier extrait de l'album, une friandise lancée en pâture, rassurait. Non seulement Blues Pills n'a pas perdu l'inspiration, mais n'a pas quitté ce qui avait fait le succès de son premier essai. « Lady in Gold » serait même de la famille de « High Class Woman » - il suffit de ralentir le tempo de ce dernier – (avec quelques petites phrases de guitare qui semblent tout droit sortir du "Ssssh.." de T.Y.A.). Cependant, on remarque l'incursion de quelques notes de piano. C'est sobre au possible mais mixé en avant. 



     A l'écoute de l'album, on constate que ce nouvel élément n'a pas été convié à titre exceptionnel, pour un seul morceau. En fait le piano oui, mais pas les claviers. 
Sur « Little Boy Preacher » - seconde salve après la chanson-titre - ce sont des sons de synthés qui déchirent la musique tels des lasers d'antiques nanars de Science-fiction des 70's.
Toutefois, il y a un petit malin qui s'amuse à brouiller les pistes. Dorian Sorriaux s'est entiché de la Micro-Synth d'Electro-Harmonix. Une pédale d'effet sensée permettre à une six-cordes électrique d'imiter un synthé analogique (elle peut également faire juste office de Fuzz, ou d'Octaver ; avec dix curseurs, il y a de quoi s'amuser, ou de se prendre la tête). Un effet qu'il avoue d'ailleurs avoir utilisé sur cette pièce. Petit sacripant.

     Quoi qu'il en soit, les claviers, bien qu'omniprésents, sont loin d'être prégnants. C'est parfois juste un fond sonore, presque subliminal ; à d'autres moments ils appuient la rythmique. Pas d'envolées solitaires, ni d'occupation frontale. Même s'ils sont parfois mis en avant, ce n'est pas, pour l'instant, un quintet du type des Uriah-Heep, Deep-Purple, Lucifer's Friend ou Steppenwolf. 


Dorian Sourriaux avec une superbe Les Paul équipée de P90.
(Une Corsa LCPG-P039 du luthier Suisse Larry Corsa)

     Les notes du CD mentionne le pianiste, chef d'orchestre et arrangeur, Per Larsson (un parent d'Elin ?) - en fait juste convié pour la chanson « Lady in Gold » -, Tobias Winterkorn de Junip (qui utilise un Moog copieusement équipé de pédales d'effet normalement conçues pour les guitareset Rickard Nygren à l'orgue. Ce dernier est resté dans les rangs pour assurer les parties de claviers sur scène, et aussi à l'occasion la guitare rythmique.
 Pas d'inquiétude, le quatuor n'a pas encore viré FM, AOR pompeux, ou Metal-symphonique pour autant, ni même Progressif. 

     Néanmoins, les riffs de Hard-blues néo-psyché se sont fait rares. Dorian a quelque peu changer son approche de la six-cordes. Le son a gardé le même timbre si ce n'est qu'il se plait à l'altérer, en sus de la fuzz et de la wah-wah, de quelques colorations vintage (lors de brefs instants, on pense à Scott Holiday). Par contre, n'ayant plus l'obligation de remplir l'espace grâce aux claviers (ou à cause, tout dépend du point de vue), il peut se permettre de jouer moins, en se reposant sur ce récent apport complémentaire. Il peut désormais se permettre des espacements entre les accords. Comme avec la slide langoureuse sur "Burned Out" (avec de prendre le riff, sautillant, presque funky) ; ou encore sur le premier mouvement "Gone so Long" où on laisse les accords résonner. 
Par contre, on ne sait si c'est délibéré, un parti prit du groupe ou du producteur Don Alsterberg (Junip, Graveyard) , mais la guitare semble parfois avoir du mal à percer dans le mixe. Rien de vraiment rédhibitoire, cependant, généralement, lors des soli, on monte le son, on se place en avant. Alors que là, ce serait presque l'inverse. Presque comme un guitariste rythmique prenant un solo sur scène derrière la "lead-guitar". 
Plus discret aussi, il se contente généralement de chorus et soli courts et concis, plutôt que d'essayer d'épater ; Il restera de toutes façons les concerts pour flatter son égo, tout en satisfaisant les amateurs de guitares.
Elin Larsson & Zach Anderson

     Finalement, les morceaux sont donc moins efficaces et percutants. Fini les charges de vikings en furie et la walkyrie qui s'époumone. Enfin pas complètement. Mais il est certain que ce skeud peut un peu décevoir aux premières écoutes, notamment par l'absence de morceaux plombés (tels que High Class Woman, Gypsy, Devil Man ) ; bien que déjà, sur le précédent, cela soit loin de se limiter à seulement ça.

     Par contre, si Dorian se fait plus discret, Elin Larsson a fait un bond en avant. Non pas au niveau de son timbre et la puissance de sa voix, qui n'ont pas bougé d'un iota, mais simplement dans la maîtrise de son chant. Là où précédemment on pouvait lui reprocher de faire étalage de sa puissance, de déborder un peu (à la manière de Lynn Carey de Mama Lion) peut-être parce qu'elle ne l'avait pas encore domptée, désormais, elle ne peut plus être prise en défaut. Même par les plus critiques. Ce pourrait être la gagnante de ce « Lady in Gold ». Encore plus qu'auparavant, elle est le ciment des chansons. Notamment en apportant une assise inébranlable en matière de mélodie, tout en gardant une morgue et une combativité toute féminine ; toujours nimbées de grâce. Elin a transféré une partie de sa violence (bien relative) vers un sens accru de la mélodie. Elle a transféré une partie de l'énergie émanant de ses tripes pour la faire remonter vers son cœur. Son âme - La Soul - semblerait avoir grandi. 



     Et en parlant de Soul, justement, c'est elle qui a supplanté une bonne partie de la facette Blues du groupe. C'est un peu un retour à la source pour Elin,  puisqu'elle a fait une partie de son éducation musicale (option choisie et enseignée en collège - c'est possible en Suède -) en écoutant et en s'inspirant de certaines icônes de cette musique. Dont Aretha Franklin et Otis Redding, ainsi que Joe Cocker qu'elle assimile au genre. 
Cependant, on a parfois plutôt l'impression de retrouver une Adele transfigurée, qui aurait été plongé dans un bain radioactif de fortes doses de Heavy-rock psychédélique millésimé. Une Adele désinhibée, qui aurait laissé tomber les tenues chics, bcbg, le coiffeur et le maquillage pour plus de naturel, ne plus chanter avec l’intellect au profit de l'expression de l'âme.
Avec un morceau comme "Gone So Long" on touche bien du doigt l'importance et le talent de cette chanteuse. Elle procure consistance et émotion à un titre assez basique de prime abord (où Anderson ne doit jouer que deux notes à la basse, ou trois), sans grand relief. Sans elle, ce titre ne vaudrait pas tripette. Mieux : "I felt A Change", totalement dépouillé avec quelques notes bien détachées de piano électrique, et quelques pudiques violons synthétiques. Craintifs même ces derniers, à croire qu'ils sont blottis au fond de la salle, ou enfermés dans une pièce adjacente. Et ce n'est pas plus mal.
Il n'y a rien pratiquement rien, c'est frugal, un instant solennel, et pourtant ... il y a quelque chose de touchant. Il y a une pureté rare. Je ne m'en lasse pas.

"Oooh.. I loved you baby, more than you'll ever know and the pain that's inside of me. I never, never let go. Forgive me, forgive me, forgive me for what I've done and I won't blame it. Blame it ! Blame it anyone for I carry you still..."

Et là, du coup, "Gone So Long" prend un tout autre sens, et gagne en intensité en enchaînant sur le mélancolique "I Felt a Change". 

La simplicité, le naturel, la fraîcheur, la sincérité de cette chanteuse, en font une des meilleures, et probablement une des plus authentiques de ses dernières années.
« Le délire mainstream Pop-star que l'on voit partout n'est pas mon truc. Ça a même un effet repoussant  » dixit Elin Larsson
Zach Anderson et Gibson Thunderbird de 1965

     L'emploi de choristes extérieurs (sur le précédent c'était le combo qui assurait tous les chœurs) aide à renforcer cette aura Soul-rock qui n'est pas sans évoquer celle sur laquelle travaillait Steve Marriott sur "Eat It", "Thunderbox" et "Street Rats".

      Sans chercher à particulièrement faire l'éloge de tous les musiciens, il faut tout de même souligner le travail de Zach Anderson, co-parolier avec Elin. L'ancien bassiste de Radio Moscow qui a donné sa démission pour se lancer, avec raison, dans cette nouvelle aventure. Déjà, il a ce son de basse, ferme, élastique, rond et mat, si goûteux que l'on monterait bien volontiers les basses pour en profiter. Là aussi, ça sent le vintage. Son matériel peut bien être accusé venant d'un autre âge (Gibson EB-2, Danelectro Longhorn, Gibson Thunderbird et Rickenbaker 4003), il en est pas moins la preuve (à mon sens) de bon goût.
Ce n'est pas vraiment flagrant, car il est parfois calé sur la batterie ou sur la guitare, mais on constate que son apport à son importance. En plus de ce son savoureux, tout en étant un exemple du "less is more" (il ne surjoue jamais), aux moments opportuns il injecte la part de groove nécessaire pour élever le morceau, ou l'empêcher de se ramasser par manque de souplesse. (le propre du bassiste ? Pas toujours évident à l'écoute de jeune quatre-cordistes actuels).

      Le collectif aime bien faire des reprises, là où ne l'attend pas forcément. Précédemment, c'était une reprise de Chubby Checker (monsieur "The Twist"), cette fois-ci c'est Tony Joe White avec "Elements and Things" (de 1969). Mais plutôt que de ce calquer sur la version Swamp-rock cuivré, ces jeunes fougueux irrévérencieux en ont fait une pièce Rock garage électrisée par l'ambiance du Detroit des années 69-70. Méconnaissable. Un final sonique, un rien saoulant, pour achever l'auditeur.

Pour info, l'américain Corey Berry - ex-Radio Moscow - devait avoir le mal du pays, et a laissé sa place à un jeune Suédois, André Karnström. Ce qui en fait maintenant un groupe majoritairement Suédois, d'autant plus que le jeune Sorriaux y est installé depuis quatre ans et que Zach y possède sa propre résidence depuis longtemps.

G à D : Karnström, Larsson, Sorriaux et Anderson.

     Comme pour le disque précédent, c'est le travail de la néerlandaise Marijke Koger-Dunham (l'artiste qui avait peint, en collaboration, la célèbre Gibson SG d'Eric Clapton, « The Fool ») qui a été choisi pour illustrer l'écrin de cette nouvelle fournée. Un dessin qui date des années soixante mais que l'artiste a recoloré pour l'occasion.

     Par radin, le groupe offre en sus un DVD d'un concert donné le 7 avril 2015 à Berlin. 56 minutes où l'on (re)découvre un collectif généreux, en progression. On constate aussi que, contrairement à leurs débuts, il ose s'aventurer dans de petites improvisations pas dégueux, qui ont leur charme de vapeurs pourpres. Leurs interprétations sont plus maîtrisées, et les morceaux ont généralement gagné en force et en assise. 


The Lady in gold

     Alors oui, ce "Lady in Gold" est dans l'ensemble moins marquant que son prédécesseur, moins évident. Le Blues et le Rock-psyché bouillonnant se sont estompés. Et, à l'exception de "Lady in Gold", "Bad Talkers" et "I Felt a Change" (et "Rejections" ?), les titres ne se démarquent pas vraiment. Ce qui peut être aussi une preuve d'équilibre, mais probablement aussi parce qu'en général on reste à peu près sur le même tempo. 

     Un album qui s'apprivoise ; pas spécialement farouche mais que l'on apprécie mieux au fil des écoutes successives. Notamment parce que l'on peut aussi découvrir de petits détails auxquels on n'avait pas prêtés attention. Quoi qu'il en soit, Blues Pills demeure un des groupes les plus intéressants du moment. C'est un des albums forts de cette année.
     Et puis, on ne pourra pas leur reprocher d'avoir refait le même album ... Ni de s'être compromis.
Un degré en-dessous du précédent ? Oui, c'est possible, mais on s'en fout. On ne va pas demander aux groupes et artistes de faire toujours mieux. Le syndrome de la croissance c'est pour une certaine race d'avides exploiteurs sans âme, ou d'autres qui se sont malheureusement perdus ... 

1.               
"Lady in Gold"       
4:32
2.
"Little Boy Preacher"  
3:36
3.
"Burned Out"  
4:33
4.
"I Felt a Change"  
3:58
5.
"Gone So Long"  
4:17
6.
"Bad Talkers"  
3:11
7.
"You Gotta Try"  
3:39
8.
"Won't Go Back"  
3:56
9.
"Rejection"  
3:34
10.
"Elements and Things" (Tony Joe White)                     
4:47
Total 
40:08










Autre article (clic/lien) : "Blues Pills" (juillet 2014)

5 commentaires:

  1. J'ai regardé un live sur YT, au Gurtenfestival, 2015. Effectivement, le guitariste rallonge la sauce, c'est bien !
    C'est vrai que sur "I felt a change" l'ombre d'une Adèle passe dans le micro. Sur "Little boy" j'y trouve parfois un air de famille avec certains titres nos amis des Red Beans.

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    1. Apparemment, le jeune Dorian commence à prendre de l'assurance et parvient à apporter un plus en concert (ce que de trop nombreux combos omettent de faire). On le compare souvent à Paul Kossof. En dehors d'un front assez semblable, c'est peut-être légèrement exagéré. Toutefois, il t a bien ce vibrato typique, très expressif. Avec le clavier supplémentaire sur la nouvelle tournée, cela devrait faire des étincelles.
      Il faudrait juste qu'il se déride sur scène (mais cela ne doit pas être évident d'affronter la foule, surtout si jeune).

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    2. Eh bien pour te dire, oui, je pensais à Kossof sur les images du live... mais j'ai pas osé le dire ! Se dérider ? Oui, ils sont jeunes, veulent faire très pro, appliqués, faudrait leur conseiller de se décoincer le manche à balai, et tirer sur la fumette ?

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    3. Avec la fumette, ça risque de tomber dans le syndrome Grateful Dead, avec des impros où même les musiciens finissent par s'y perdre.

      Elin n'a pas l'air coincé du tout. elle sait faire le show avec un naturel inné (du moins, c'est l'impression qu'elle donne). Chanteuse aux pieds, tout comme Jay Buchanan (une tournée commune Rival Sons et Blues Pills, ce serait du tonnerre !!).
      Si Zach et Dorian pouvaient s'investir un tant soit peu dans le spectacle, ce serait tout bénef pour leur impact.

      Tout de même, je "critique" le jeune Dorian, mais il faut en avoir pour partir tenter sa chance en Suède à seize balais. De plus, il maîtrise bien sa gratte sur scène. Il joue juste et les pains sont plutôt rares (quand je pense à certains "pistoleros" du dimanche américain devant lesquels on s'extasiait dans les années 80 parce qu'il maltraitait le vibrato avec moult grimaces)

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  2. J'avais pas vraiment accroché au premier. Et encore moins à celui-là.

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