samedi 2 juillet 2016

MOZART – Symphonies N° 29 & 31 – Karl BÖHM (Berlin) – par Claude TOON



- Cool M'sieur Claude, un peu de réjouissance avec deux symphonies de Mozart. Enfin je suppose…
- Oui Sonia, la symphonie n°29 a été composée pendant la période la plus heureuse de la vie de Mozart, la période Salzbourgeoise, Mozart a 18 ans environ… La n°31, à Pari,s par un jeune homme de 22 ans.
- Ce ne sont donc des œuvres ni de franche jeunesse ni de la période plus sombre de la maturité ?
- Exact, mais pas des œuvrettes non plus, la 29ème a même été surnommée de manière posthume "la Jupiter de Salzbourg", un sous-titre passé de mode…
- En 2012, Karl Böhm partageait la vedette avec John Eliot Gardiner dans l'article consacré au célèbre Requiem, vous parliez d'un homme peu sympathique…
- Un peu lapidaire de ma part ! Karl Böhm était certes un chef à l'ancienne, autoritaire et exigeant, mais pour jouer aussi bien Mozart, il faut quand même avoir une âme…

Karl Böhm (1894-1982)
Comment Mozart pouvait-il écrire une musique aussi facile d'écoute sans jamais tomber dans la facilité de l'écriture ? Un mystère et un danger… Oui un danger pour les interprètes qui eux, dans tous les types d'ouvrage de Wolfgang, peuvent ennuyer les mélomanes avec des interprétations atones, superficielles ou, inversement, empreintes d'une lourdeur germanique hors sujet. Mozart ne pose guère de problèmes techniques majeurs à l'inverse d'un Chopin pour le piano ou d'un Chostakovitch pour l'orchestre. Par contre, toute la magie et la vitalité, voire la poésie, émergera de l'intelligence de l'interprète, d'une osmose entre sa pensée et l'âme du compositeur. Karl Böhm était de ceux-là. Il est intéressant de constater que la musique de Mozart est restée peu sensible à la révolution des interprétations sur instruments anciens, une musique qui a donc su atteindre l'universalité…
Si les travaux des baroqueux ont permis d'apporter un regard neuf sur un style d'essence "classique", un allégement des orchestres et des tempos plus enjoués, les "grands anciens" placés aux commandes d'orchestre symphoniques modernes résistent bien au temps, et de citer : Josef Krips (Clic), Bruno Walter, Neville Marriner et même le commandeur Otto Klemperer avec des lectures au scalpel soulignant une modernité qui annonce le romantique Beethoven première manière.
Sur instrumentation d'époque, nous avions écouté la symphonie N°28 dirigée par Christopher Hogwood auteur d'une remarquable intégrale (Clic). Dans tous les styles, les réussites ne manquent pas. Et puis, nous trouvons les maestros qui ont su intégrer les acquis modernes et traditionnels comme Nikolaus Harnoncourt (Clic).
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Mozart vers 20 ans
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Karl Böhm était né à Graz en 1894. Après des études brillantes sanctionnées par un doctorat en droit, c'est pourtant vers la direction d'orchestre que le jeune homme va se tourner. Il commence jeune sa carrière à l'opéra de Bavière en 1921. D'ailleurs Karl Böhm sera un homme de théâtre, dirigeant avec bonheur Wagner, Mozart, Berg et bien entendu Richard Strauss ; il deviendra directeur de l'opéra de Vienne en 1943, une consécration…
1943 : Le début de la chute du nazisme et l'éternelle question de l'attitude des intellectuels et artistes autrichiens en ces temps maudits. Les sympathies pour les thèses nationalistes exacerbées par l'imbécile traité de Versailles ont séduit Böhm, cela ne fait aucun doute. Par contre, il n'a jamais adhéré au parti nazi a contrario de Karajan. Si l'anschluss lui est apparu comme une union culturelle salutaire, Böhm ne partageait pas l'idéologie raciale et antisémite du régime. Il ne sera pas inquiété à la libération. Il créera en 1935 et dirigera trois fois, à la grande fureur de Goebbels et de Hitler, "la femme silencieuse" de Richard Strauss, opéra qui sera interdit, Stefan Zweig, juif, en étant le librettiste.
Karl Böhm représentait à merveille cette génération de chefs autoritaires, exigeants avec eux-même et avec ses musiciens. Il existe des vidéos de répétition où le bonhomme vitupère d'un ton cassant, mais dans lesquelles on voit la musique se construire, s'organiser gracieusement note par note, mesure par mesure.
Le répertoire du maître se concentrait sur les époques classique, romantique et les opéras de son temps. Il connaissait des centaines de partition de mémoire et a laissé un legs discographique faramineux et de qualité superlative.
L'homme était courageux. Je me rappelle d'un concert avec la 8ème de Bruckner (une de ses spécialités) et l'orchestre de Paris qui commençait à aborder ce répertoire dans les années 70. Böhm déjà octogénaire avait fait distribuer à l'entrée un billet pour s'excuser de diriger assis car il s'était blessé un genou. 1H25 à 80 ans ! Il a terminé debout un concert d'anthologie le visage rayonnant de bonheur. Donc, oui, Böhm savait sourire… Indispensable pour diriger Mozart.
Dans les années 60, Karl Böhm entreprend d'enregistrer l'intégrale des symphonies de Mozart pour Dgg et en stéréo. Une première pour les 41 œuvres numérotées plus une dizaine de symphonies posthumes. Même si on ressent encore l'héritage romantique dans la direction et une couleur assez sombre due à l'effectif étoffé de la Philharmonie de Berlin, il souffle une ardeur et un lyrisme dans cette réalisation qui justifie son maintien au catalogue. À la fin de sa vie, Böhm enregistrera à Vienne quelques symphonies avec un style plus épuré. Hédoniste comme Karajan ? Non ! Extravagant comme Bernstein ? Non ! Ronchon ? Sans doute mais avec malice et discernement…
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Mozart, sa sœur Nannerl et son père Leopold à Salzbourg
Plusieurs chroniques ont déjà été consacrées aux symphonies de Mozart (28, 36, 40, 41). Je rappelle quelques principes de composition chez Mozart : une petite harmonie à géométrie variable, l'usage quasi systématique de tonalité en mode majeur bien en accord avec le caractère enjoué du compositeur, et une forme très souvent classique en 4 mouvements : 2 mouvements vifs en introduction et en conclusion, un andante en seconde position et un menuet qui préfigure les scherzos du romantisme. Pour me faire mentir, la symphonie N° 31 ne comprend pas de menuet.
La symphonie n°29 de 1774 ne met en jeu que deux cors, deux hautbois et les cordes. À l'opposé, la n°31 de 1778 joue les grandes : 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes (qui viennent d'être inventées), 2 bassons, 2 trompettes, 2 cors, des cordes et des timbales. (Un effectif beethovénien). En quatre années, que de hardiesses et d'expériences nouvelles.
Deux orchestrations aussi opposées nécessitent une direction très travaillée. Et Karl Böhm se révèle un as dans ce domaine en introduisant dans la première œuvre (29) un climat de divertimento pour cordes (voulues peu nombreuses, étonnant en ces années 60) laissant les quatre vents émailler de notes de couleur le phrasé général. Certains trouveront le tempo lent. Normal, Mozart joue la carte de la poésie nocturne avec l'indication allegro moderato. Le chef prend donc son temps, distille une tendre rêverie mais avec un élégant dynamisme. Mozart et son interprète abandonnent la musique courtisane pour exprimer les prémices du style plus intériorisé qui marquera les œuvres de la maturité. C'est comme cela que Karl Böhm insuffle une pensée dans ce qui pourrait n'être qu'une musique de divertissement. Du chant concertant des hautbois et des cordes dans l'andante émane une frétillante sensualité… Magnifique…
On reproche parfois à Karl Böhm sa lenteur dans les menuets, possible, mais quelle légère alacrité quasi chambriste. Même remarque pour l'allegro final qui n'est aucunement noté vivace !

Paris vers 1778
La 31ème symphonie fût écrite par Mozart pendant son séjour à Paris en 1778. À l'évidence la réputation de jeune génie l'avait précédé. L'ouvrage étant composé à l'intention du comte Karl Heinrich Joseph von Sickingen, ambassadeur, celui-ci mis les petits plats dans les grands en lui offrant un orchestre imposant pour l'époque. Ce qui explique la liste d'instruments caractéristique d'un grand orchestre classique énumérée avant. Mozart, habitué aux harmonies frugales comme dans la 29ème s'en donne à cœur joie…
La symphonie d'une durée modeste (20 minutes) est d'une construction resserrée en trois mouvements, donc pas de menuet sans grand intérêt dans cette partition concise et enjouée. Bien entendu une tonalité assez gaie : ré majeur.
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L'allegro assai débute par quatre accords puissants à l'unisson de tous les pupitres. Mozart profite de son effectif pour démarrer en majesté. Cela dit, très rapidement, le Mozart des divertimentos et autres sérénades reprend la main pour dérouler des motifs allègres, joyeux et envoutants. Ce début, qui n'est pas sans rappeler les ouvertures à la française de l'époque baroque encore proche, plut aux parisiens et permit à Mozart de passer du statut de claveciniste précoce à celui de grand compositeur. Un petit développement intermédiaire surprendra par son côté plus nostalgique. On ne peut ignorer que Mozart se devait de divertir ses mécènes, mais que sa mère Anna Maria venait de tomber malade et mourut moins d'un mois après la création de la symphonie à la mi-juin.
On pourrait s'attendre à un discours germanisant avec les effectifs, notamment les vents, modernes et puissants de la Philharmonie de Berlin. Et bien non, en grand mozartien, Karl Böhm équilibre les sonorités, démasque chaque détail orchestral dans un climat festif de divertissement. (N'est-ce pas le cas justement ?) Dans ces partitions mozartiennes, surtout celles des ultimes symphonies, le patron de l'orchestre de l'époque, Herbert von Karajan, y mettait plus de fougue et révélait le côté altier d'un Mozart confortant sa maîtrise du style vigoureux et fébrile de la musique orchestrale de l'époque classique en regard du baroque tardif. Un virage définitif est le bon mot.
Karl Böhm  enlace les mélodies guillerettes de l'andante en laissant s'épanouir chaque motif des bois et des cuivres. Poétique et séduisant. L'allegro final ne subit pas un traitement de choc avec un tempo frénétique. Il n'en est que plus élégant et facétieux.
Si l'intégrale dont la jaquette illustre l'en-tête de cette chronique rebute avec ses 10 CD ou fait double emploi pour les symphonies très connues (40, 41), l'album à prix doux ci-contre existe toujours avec en prime une fulgurante symphonie N°25.
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Aie !!!! Les deux vidéos ont été supprimées par Youtube !! 😆 Karl Böhm  a enregistré de nouveau à la fin de sa vie des symphonies de Mozart avec l'orchestre Philharmonique de Vienne. En voici 9 d'un coup et en live. Le style a peu changé. La 29ème commence à [22:02] et la 31ème à [46:49]. Régalez vous avec les autres...



6 commentaires:

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  2. Herr Professor Doktor BÖHM dans Mozart : choix souvent recommandé aux néophytes jusqu'au milieu des années 80, son intégrale chez DGG a connu de multiples rréditions... Je n'ai jamais aimé passionément, mais je n'ai jamais aimé passionnément Mozart non plus, surtout pas des ses symphonies ! Avec le recul, ça reste encore d'une écoute plutôt agréable, malgré un rien de raideur à mes oreilles. Dans ce répertoire, Pinnock fait tout-à-fait mon bonheur -en termes d'équilibre, de timbres, d'approche globale...-, et, dans des versions plus anciennes, j'ai tendance à préférer Karajan (Vienne/Decca ou Berlin/EMI) et, surtout Klemperer, qui apporte de la consistance verticale à des oeuvres qui me semblent en manquer quelque peu...

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  3. Merci les amis,

    Klemperer et la rigueur, Karajan et un grain de folie un chouia romantique… Harnoncourt assagi à Amsterdam, et puisque je parle d'Amsterdam…
    Josef Krips dans les symphonies 21 à 41 chez Philips, (sa mort ayant interrompu ce qui aurait pu être une intégrale). Dans le style "à l'ancienne", ces gravures restent mes favorites ne serait-ce que par la finesse du style et de la prise de son. (Voir article sur 40-41).
    Pour les symphonies de jeunesse (y compris les hors K), j'ai un coffret par Neville Marriner très pimpant…
    "dinosaure pompeux et lourd". Oui, il est du dernier chic chez nos commentateurs officiels de la presse spécialisée ou des tribunes comparatives de renvoyer Böhm dans la préhistoire. Cette querelle des "anciens et des modernes" me pompe l'air dans le sens où l'on privilégie à l'excès la forme sur le fond. Réécoutons ses opéra de Strauss, ses Beethoven de haute volée, ou encore Les Saisons de Haydn des années 60, je n'en jamais entendu une autre version plus vivante.

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  5. Un peu de mal quand même avec les tempos de Bohm, même si je reconnais volontiers les qualités que vous exposez. J'ai une grande tendresse pour Krips, avec qui j'ai découvert les symphonies de Mozart (de même que celles de Beethoven d'ailleurs). Marriner est effectivement excellent, et les baroqueux insupportables de vacuité, et bien souvent de laideur. Je ne suis pas fan de Karajan dans Mozart mais je ne connais que ses enregistrements avec Berlin.
    Bien amicalement
    Jefopera

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    1. Merci Jefopéra pour ces remarques.

      Mozart, comme Bach, cherchait à étendre sa palette orchestrale. C'est évident et je parle de son passage à Paris et de la composition de la symphonie 31 comme une aubaine, puisqu'on lui servi sur un plateau un orchestre avec l'effectif qui sera de mise chez Haydn dernière manière et Beethoven (article samedi sur la 1ère symphonie, c'est rare que je dévoile le programme à venir…)
      Donc des orchestres baroqueux étiques ne font pas vraiment l'affaire, étrillent cette musique généreuse, je suis de votre avis.

      Sur instrument d'époque, il y a une belle exception : Frans Brüggen avec son orchestre du XVIIIème siècle, étoffé, nous avait offert un Mozart truculent mais parfois survitaminé dans les années 90. Christopher Hogwood sortait également son épingle du jeu (voir article sur la symphonie 28).
      De son côté, Harnoncourt avait fait le voyage au Concertgebouw d'Amsterdam (comme Krips) pour graver une dizaine des grandes symphonies dont le style fouillé me plaît (voir chronique sur la n°36 "Linz"). Le chef pourtant très baroqueux ne s'était pas trompé en pensant que les ensembles pour jouer Monteverdi ou Bach étaient inappropriés.
      Bien amicalement
      Claude

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