samedi 16 juillet 2016

DEBUSSY – Jeux (poème dansé 1913) – Pierre BOULEZ (1966) – par Claude TOON



- Mais M'sieur Claude ? La pochette de ce double album ne mentionne pas une œuvre appelée "Jeux" ?
- Oui Sonia, comme s'il n'y avait pas eu de place en dessous de Danses… pour marquer le titre de ce ballet ainsi que "Ronde de Printemps" !!! Débile !
- Malgré ce défaut de présentation, je suppose que ces disques gravés par Pierre Boulez il y a cinquante ans sont excellents !!
- Oui et peut-être même plus impliqués que les remakes des années 90 avec le bel orchestre de Cleveland, des interprétations plus (trop ?) sages…
- Je n'ai pas trouvé cette œuvre souvent au programme des  ballets depuis des décennies ? Bizarre ! Sans intérêt cette musique ? Vous connaissant je ne pense pas…
- Non magnifique de modernité et d'humour, mais absolument indansable, je vais vous raconter tout cela, l'important en été est d'écouter à la fraîche…

Sarrusophone
Tamara Karsavina, Vaslav Nijinsky et Ludmila Schollar
Jeux, 1913. Photo de Charles Gerschel
Jeux est l'une des dernières partitions pour orchestre de Claude Debussy. L'excentrique mais hyper-inventif compositeur était sans doute trop nombriliste pour appeler un ballet un ballet. Ballet ? ça fait saltimbanque ! Ce sera un poème chorégraphique et une histoire pour le moins singulière…
Il faut nous replonger dans la fabuleuse époque au début du XXème siècle où chaque année les ballets russes tenaient la vedette au Théâtre des Champs-Elysées avenue Montaigne. Et cela lors d'une tournée européenne, sachant que Paris sera un passage obligé de 1909 à 1929, sauf pendant les quatre années de la Grande Guerre où seule l'année 1917 sera bien une étape avec notamment Parade de Satie.
Évoquer cette saga des ballets russes n'est pas un scoop dans le blog. Je cite Préludes à l'après-midi d'un Faune de Debussy (1912), le célèbre scandale du Sacre du printemps de Stravinsky (1913) ou encore Daphnis et Chloé de Ravel (1912), trois exemples : 3 articles à retrouver dans l'index (Clic). Une constante dans cette période : les compositeurs les plus modernistes, les peintres comme Picasso, Delaunay, Matisse, Braque, Utrillo, etc. (n'en jetez plus) pour les décors et tant d'autres créateurs pour les costumes seront sollicités par Serge Diaghilev, seul patron avant Dieu de ce corps de ballet créé en 1907, troupe qui disparaîtra avec son fondateur en 1929. Une explosion artistique d'avant-garde comme la France n'a plus connue depuis !

Depuis 1910 Debussy se sait condamné par le cancer. L'homme est volontaire et va survivre 8 ans à la maladie sans vraiment lever le pied, sauf dans sa dernière année de souffrance. En 1913, Diaghilev commande au compositeur un ballet. Debussy n'aime pas le mot, et reste pour le moins dubitatif face à l'argument suggéré. Diaghilev est l'amant de Nijinski son chorégraphe et danseur étoile. Il a un fantasme : faire l'amour avec deux éphèbes ! L'époque n'est pas plus pudibonde que de nos jours sur le sujet des excentricités sexuelles, mais quand même…
Debussy n'a peur de rien, mais ce triolisme masculin le laisse circonspect. Il modifie le livret : une balle de tennis perdue va servir de trait d'union entre les jeux de l'amour et du hasard entre un bellâtre et deux jeunes filles qui jouent au tennis. Poursuite dans les bosquets, marivaudages et jalousies vont nourrir son imagination.
On croit souvent que Debussy a écrit le "ballet" Prélude à l'après midi d'un faune spécialement pour Diaghilev. Et bien non ! Le célèbre morceau inspiré d'un poème de Mallarmé, d'une dizaine de minutes, datait de 1892-1894. En 1910, Nijinski arriva à persuader un Debussy réticent de le laisser chorégraphier cette musique pour le moins lascive, afin de mettre en valeur ses techniques de danse très explicites dans leur sensualité. La fin exprimant très clairement l'atteinte de l'orgasme tant attendu par le faune lutinant (voire plus) des nymphes. La première donna lieu à un joyeux chahut dans la salle… Jeux sera donc le premier et unique "ballet" de la plume de l'auteur de La Mer.
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Jeux, pastel de Valentine Gross, 1913
En 2013, le centenaire du Sacre du printemps a éclipsé celui de Jeux qui a pourtant un rôle fondateur équivalent de la musique contemporaine que le grand ballet polyrythmique de Stravinsky. La troisième œuvre pouvant revendiquer ce statut étant le Pierrot Lunaire de Schoenberg de 1912, ouvrage singulier dans lequel le compositeur autrichien utilise pour la première fois les douze sons chromatiques, la première pierre du dodécaphonisme étant ainsi posée.
La partition est terminée assez rapidement et Nijinski se creuse la tête pour mettre au point une chorégraphie où se mêlent sans grande logique les "rythmiques" imaginés par Emile Jaques-Dalcroze que Nijinski aimait mettre en pratique, des mouvements et gestes propres à la pratique du tennis, et la danse académique avec les deux jeunes filles qui font les pointes, mais pieds parallèles… En un mot : une chorégraphie plutôt confuse que Debussy n'aime pas. La première a lieu en mai 1913. Seule la musique de Debussy marque les esprits et restera une pièce de concert. Pierre Monteux a réussi à maîtriser des musiciens désorientés, comme il va le faire peu de temps après pour le Sacre, partition aux accents barbares et sacrificiels, le chef d'œuvre farouche et scandaleux qui va faire oublier rapidement Jeux qui désertera les scènes de danse.

Le ballet d'une durée de 18 minutes environ résonnera comme un long mouvement lent et diaphane lors de la première écoute par ceux qui ne le connaisse pas. On pourra penser que pour un tel climat noctambule (pas nocturne), Debussy limite son orchestration. C'est tout l'inverse, l'orchestre fait appel à un nombre d'instruments qui offre une palette hallucinante de timbres : 2 piccolos, 2 flutes, 2 hautbois, cor anglais, 2 clarinettes, clarinette basse, 3 bassons, 1 sarrussophone, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, timbales, triangle, tambourin, xylophone, cymbales, célesta, 2 harpes et des cordes.
- Heuu… M'sieur Claude, mais c'est quoi un sarrussophone ? C'est fabriqué dans la Sarre ou en Russie, hi hi
- Un contrebasson en cuivre Sonia, avec une anche double, on utilise ce drôle d'engin au son ingrat dans les fanfares municipales, et encore. Une idée insolite de Debussy comme souvent…

Portrait de Nijinski dans Jeux (Roberto Montenegro, 1913)
XXXXX
Une analyse à l'image de celle des autres chroniques hebdomadaires défie la raison. Depuis la Mer ou Les Nocturnes, Debussy a définitivement abandonné les formes usuelles héritées des époques classique et romantique, notamment la forme sonate avec ses thèmes identifiables organisés par groupes, en respectant des alternances, des reprises et des développements. En 1913, le compositeur se sent totalement dégagé de toutes ses obligations académiques. Il va découper l'architecture musicale du ballet mais sans heurter par des ruptures marquées. Pour chaque pas ou figure correspondant à une gestuelle dans l'argument du ballet, le compositeur écrit un motif de forme libre qui se caractérise par ses couleurs orchestrales. Ainsi,  la nuit et l'arrivée de la balle, se traduisent par une douce mélopée aux cordes immédiatement suivie par une mélodie qui se désarticule au fur et à mesure des rebonds de la balle inopportune… La percussion est immédiatement mise en œuvre, non pas pour marquer un quelconque rythme mais pour symboliser la diablerie entre les trois protagonistes qui vont se chamailler gaiement pour retrouver cette balle…
Les premiers accords des bois, entendus avant l'intervention ludique du xylophone et du tambourin, éclairent la scène d'une lumière crépusculaire mais distille aussi une ambiance de sensualité bien en rapport avec les désirs frivoles et libertins des jeunes gens. Le cloisonnement du discours musical imposé par les nécessités de plaquer les éléments chorégraphiques entraîne une fantaisie débridée du récit, un puzzle symphonique. On doit se laisser porter par cette cocasserie sans chercher un fil conducteur mélodique rigoureux. Debussy insuffle cependant des leitmotive scandés pour assurer une cohérence à sa musique. La discontinuité et l'asymétrie ne sont qu'apparentes. Elles sont réelles en termes de structure polyphonique, par contre l'auditeur participe à un voyage capricieux à travers un caléidoscope de couleurs et de timbres, on pourrait parler de kyrielle au sens strict, mais en appliquant le mot à une succession de blocs de sonorités féériques. On entendra par moment des réminiscences de jeux de vagues tirées de La Mer ou des sonorités bizarres qui renvoient au Pelleas et Mélisande de Schoenberg de 1902. Les successeurs de Debussy de notre temps n'oublieront pas ces facéties tonales et harmoniques échappant à toutes règles enseignées au Conservatoire avant la seconde Guerre
Passionner l'auditeur exige de la part du chef d'orchestre un souci de clarté absolue pour mettre en relief chaque "phénomène sonore" puisque l'on ne peut plus parler de thématique au sens premier.
Pierre Boulez a enregistré deux fois au disque Jeux. En 1966 avec le New Philharmonia (que nous écoutons) et en 1995 avec l'orchestre de Cleveland. Les deux gravures sont des références, on s'en doute, le maestro excellant dans la recherche de la limpidité. Boulez souligne toutes les subtilités de l'écriture et détaille avec minutie le discours, mais sans disloquer la cohésion liant les péripéties musicales, ce qui nuirait à la poésie nocturne et drolatique du récit d'essence chorégraphique. Il existe d'autres belles versions : Haitink, Martinon, Celibidache.
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4 commentaires:

  1. Je suis une bille en musique classique mais ce CD intègrera ma maigre collection actuelle. Pierre Boulez est originaire d'une petite ville à 50 bornes d'où je crèche. Et par le plus grand des hasards je l'ai rencontré et pu discuté avec lui il y a une quinzaine d’années. Un vrai personnage de chef d’orchestre.

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    1. Avoir le coup de foudre d'emblée pour Jeux de Debussy me semble incompatible avec l'expression "une bille en classique". Œuvre géniale mais pas aussi aisée à écouter que les quatre saisons de Vivaldi…
      Oui, un double album remarquable avec les must de Debussy… Tout ce qu'a écrit Debussy pour l'orchestre occupe 4 CD. Cette intégrale avec divers morceaux sympas mais plus dispensables est disponible en deux doubles albums sous la houlette de Jean Martinon.

      Tu a connu du beau monde :o)

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  2. Debussy ! Le top de la musique française du début du XXe siècle. Rien que les "Préludes à l'après midi d'un faune" vaut son pesant de cacahouètes.Le pauvre Nijinski qui sera le faune et qui finira complètement marteau! Il y a longtemps, je suis allé au cimetière de Montmartre sur sa tombe, le gisant est magnifique, avec une statue du danseur assis en tenue du ballet "Petrouchka".

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  3. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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