jeudi 26 mai 2016

Eric BELL "Exile" (février 2016), by Bruno



     La guitare résonne comme si elle chantait une des nombreuses épopées héroïques irlandaises. On sentirait presque le vent froid et humide, venant des mers du Nord, balayer les herbes grasses de la verte Erin. Le son clair et puissant d'une antique Stratocaster tiraillée entre le Rock et le folklore celtique. Le chant, fragile, impose une mélancolie renforcée par une slide métallique et coupante, ainsi que quelques notes maintenues en suspension par un effet vibrato. « Was it a coincidence when we first met, or had the Gods planned it right from the start you drew me to you just like a magnet, attracted by the love light deep in your heart ». « Gods » est bien au pluriel, preuve d'un attachement, peu ou prou, à une forme de paganisme. Le pont devient onirique semblant traduire un regard en arrière qui ne sait plus où finit la réalité et ou commence le rêve. Souvenir brumeux où la vérité est embellie et romancée



     Chanson d'amour toujours, cette fois-ci plus désabusée. Un amour déçu ou usé par le temps. « You say you don't feel the same and I known, we all need a change ... ». Toutefois, cette fois-ci la guitare, maître de cérémonie, plante un décor nettement plus Rock, presque enjoué bien que non dépourvu de morgue. Cependant, et c'est un bonheur, les airs celtiques s'imposent lors de chorus et de soli (qui réapparaissent entre les couplets).
     « Gotta say bye bye » change radicalement d'ambiance en allant s'enfermer dans un vieux club de jazz aux tapisseries délavées, reflétant une gloire passée, où seuls demeurent quelques passionnés, quelques curieux égarés attirés par la musique, et quelques poivrots perdus dans les brumes de l'alcool, désireux d'oublier le temps passé. Sur ses faux airs de « Cry me a river », la voix que l'on croyait fragile, prête à se briser, se fait de velours et tient la note sans faillir. Ambiance sobre mais feutrée – jazzy donc - d'où exsude nostalgie et regret.
Nouveau tournant avec « Vote for Me ». Regard désabusé (là encore) et cynique sur le monde de la politique. Histoire récurrente du politicien - qu'Eric compare à un prédateur - à la recherche de pouvoir et l'hypocrisie qui va avec. « Big white teeth, big wide smile, I might look a crocodile … I want perks, a big black car, a woman hanging on my arm that look a movie star … with my double talk … I'd sell my soul to the devil just got get where I want to be ... ». Un rock lent, carré et pesant.

« Exile » … chanson intimiste, où seule une guitare accompagne le chant. Une âme Irlandaise, pétrie de sa culture, déclame simplement, sans emphase, un beau poème introspectif. Instant saisissant. On ressent la solitude de l'interprète ; l'orchestration dépouillée au possible appuit cette sensation douce amère. "... and I 'd made a big mistake. I'd stare at the hills from my window with a heart so heavy and sad, couldn't get nothin' together...".



     "Little Boy Running" suit le même chemin, si ce n'est l'apport d'un piano qui égrène, avec peu de notes, l'air de la chanson. Un accompagnement qui se présente tel un ami qui vient vous soutenir, avec réserve, juste par sa présence, la main sur l'épaule. Les parfums des terres Celtiques surgissent lors du chorus qui accompagne le morceau jusqu'à la fin, comme si les elfes venait virevolter autour d'un promeneur songeur, lui redonnant de l'allégresse et de la joie.
Changement de décor à nouveau pour un Jump-blues-Rockab' : "Rit It Up"  vient provoquer, avec aplomb et du répondant, Brian Setzer sur son terrain. 
Regard acide et acrimonieux sur la ville "The lifts it smells of urine, there's rubbish on the floor ... I'm living on the jungle". "Concrete Jungle" durci le ton et le propos. La rythmique se mue comme un félin à l’affût, prêt à bondir. La pièce est close par un solo de guitare strident, dissonant, insupportable sur la fin. Traduction du vacarme permanent de la ville et de la névrose qu'il engendre.
Souvenirs désagréable d'un quartier de Londres où il a vécu, notamment parce que son épouse est Londonienne. Il a confié que Londres avait bien changé, que c'était devenu "fucking crazy"   ("I'm living in a high rise building in a place called Ponder's End"). 

     Retour au calme avec "Thank God" qui exprime, sur un tempéré et léger air de Country-rock, son regard sans regret sur le passé. Les erreurs faisant parties de la vie et permettant, parfois, l'accès à d'autres choses auxquelles on aurait pu passer à côté. "Thank God, I didn't turn my back no more ...  I know, no matter what you want, there's a price to be paid ..."



     Recueillement, nostalgie (encore, qui perdure tout le long du disque), tristesse et respect. Avec sobriété, on rend hommage à un vieil ami disparu trop tôt. Souvenir d'une première rencontre par le biais de la musique raconté comme une litanie. "... I heard the sweet sound of an electric guitar, ..., I saw this young kid up on the stage about 11 years of age. This is a song for you, straight from the heart it's true ... and we started talking. He told me his name is Gary and through the years. ... He passed away at the age of 58, I hope someday we'll meet again." Solo final très lyrique, chargé d'émotion. Lorsque la dernière note résonne, le silence devient pesant, presque incommodant. "Song for Gary", émouvant hommage à Gary MooreL'atmosphère rappelle d'ailleurs le "Messiah will Come Again" de Roy Buchanan ... que reprenait, justement, l'ami Gary. Le lien ne peut être fortuit. 

     Eric Bell, bien sûr, après avoir roulé sa bosse dans divers combo, dont deux mois en 1966 avec les Them de Van Morrison, fut le premier guitariste du mythique Thin Lizzy, à l'époque où ce n'était qu'un trio. Soit de 1969 jusqu'à ce fameux soir, lors du réveillon de la fin d'année de 1973, où il pète un câble, envoie sa guitare dans les airs et jette à terre son ampli, quittant la scène en plein concert. Épuisé, sentant sa santé menacée, n'étant pas aussi préparé au soudain succès généré par le single "Whisky in the Jar", il quitte définitivement le groupe au début de l'an 1974. Un choix que l'on peut estimer aberrant quand on voit le succès qui allait suivre pour le groupe de Phil Lynott . Toutefois rappelons que Gary Moore, appelé à la rescousse pour le remplacer, quittera lui aussi le groupe parce qu'il ne pouvait pas, et ne voulait pas, suivre les deux loustics (Phil et Brian) dans leurs activités extra-musicales.
     Eric Bell rejoint le Noel Redding Band, le temps de deux albums (1975 et 1976) pour lesquels, il n'écrit, en tout et pour tout, que deux titres (dont un avec David Clarke). 
Par la suite, il semble ne rien faire pour rejoindre un groupe à l'audience internationale (destin ou volonté réfléchie ?) préférant la vie de musicien modeste, limite casanier, ne quittant plus le Royaume-Uni - exceptionnellement pour l'Europe - suivant une carrière en limite anonyme, ne sortant, des années 80 à aujourd'hui, que quelques disques épars, surtout des enregistrements en public. 


Bell avec Bo Diddley en 1984

     Composant peu, il se repose beaucoup sur les reprises (piochant dans le répertoire de son Thin Lizzy et de classiques du Blues). Dans les années 80, il y a bien l'intermède nommé Mainsqueeze avec le saxophoniste Dick Heckstall-Smith (Blues Incorporated d'Alexis Korner, John Mayall, Graham Bond, Colosseum) qui ne produit que deux disque live ; dont un où le groupe n'est que le backing band de Bo Diddley pour sa tournée européenne (ce fut l'occasion de jouer côte-à-côte avec ce géant).
     Cependant, son style de guitare, assez fin et dépourvu de saturation autre que celle modeste de l'ampli, était devenu obsolète pour les années 80 où régnait alors une surenchère de gros son agressif (la NWOBHM). Il se remet doucement dans le circuit durant la décennie suivante.
Au début du XXIème siècle, il se retrouve embarqué dans le projet de "vieux croûtons" du circuit, sortant de leur retraite -dont John Coghlan (Status Quo), Noel Redding (Hendrix) - pour monter un groupe, The Barrelhouse Brothers qui ne réalise qu'un seul disque, totalement passé inaperçu (sur Provogue en 2002).

     Et puis, doucement, mais sûrement, l'homme semble reprendre goût à la scène ; peut-être encouragé par l’accueil du public quand l'ami Gary Moore l'invite pour son "One Night in Dublin" en hommage à l'ami commun disparu : Phil Lynott. Des disques live voient le jour et un "Belfast Blues in a Jar" (clin d’œil) composé principalement de reprises. Enfin, il réalise ce disque totalement personnel, où il se livre corps et âme. Probablement par humilité, lui qui n'a jamais cherché à être exposé aux photographes, à la presse, il n'avait jamais osé à se livrer ainsi. Cette modestie aussi qui l'a probablement incité à se retrancher derrière de trop nombreuses reprises, alors que tout sur ce disque, inespéré, crie haut et fort qu'Eric Bell peut être aussi un compositeur de talent.
Modestie toujours pour la photo de l'album où Bell nous tourne le dos, préférant laisser la vedette à sa vieille et fidèle Stratocaster customisée. Au verso, gros plan sur la Fender. 
En aparté, on remarque qu'Eric, comme auparavant un compatriote (de Cork), reste fidèle à une antique Fender Stratocaster passablement érodé (sur laquelle, il a monté deux humbuckers DeArmstrong en position manche et chevalet. C'est probablement eux qui lui permettent d'avoir ce son plein, clair et ferme, à mi chemin entre la Strato et la Telecaster avec une pincée de P90
 Il faut ouvrir le CD et feuilleter le livret pour le voir photo. Comme s'il se cachait du public, ne faisant l'effort que pour celui qui veut bien prendre la peine d'écouter sa musique.
Un disque cru, sincère, absolument hors du temps et des diktats de l'industrie musicale, empreint de mélancolie, respirant les terres d'Irlande et la sincérité.



(1) Quartier du nord de Londres où passe la rivière Lee, dans le district Enfield. A de nombreuses reprises, il a quitté Londres pour revenir sur Dublin (même s'il est né à Belfast). Aujourd'hui, depuis 2010, il vit à Cork, dans l'ancienne demeure de Noel Redding
.




2 commentaires:

  1. Waouh, ça me réveille, mais en douceur, en ce matin frisquet et grisâtre sur la Capitale...
    Plein de sonorités inventives aux guitares, des climats élégiaques mais pas uniquement...
    Écouté in extenso sur Deezer... Déjà commandé en CD !
    Et le titre "Rip It Up" qui m'a donné l'impression d'un lointain plongeon au temps d'Elvis :o)

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  2. Je vais également fendre mon goret pour acquérir ce CD

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