lundi 21 décembre 2015

R.I.P. – Le maestro Kurt MASUR est décédé à 88 ans



Kurt Masur à 29 ans
À propos de certaines personnalités de l'art et du spectacle, on emploie parfois cet adjectif un peu pompeux : "Immense". Et bien c'est aujourd'hui un cas justifié pour Kurt Masur qui devait approcher la taille de 2 m et a dirigé les plus grands orchestres de la planète de 1955 à 2012, année où la maladie de Parkinson s'est trop aggravée pour continuer une activité de chef, soit une carrière d'une soixantaine d'années au top. J'avais parlé de ce chef dans un commentaire sur un enregistrement culte des 4 derniers lieder de Richard Strauss (Clic) et je mentionnais dans mon portrait que sa maladie était déjà perceptible lors d'un concert auquel j'avais assisté en 2007 au TCE.
Retour en 1927, en Silésie alors polonaise, date à laquelle Kurt Masur voit le jour. Il fait partie de ces jeunes hommes, même des adolescents, que les nazis jusqu'au boutistes enrôlent alors que les villes allemandes s'effondrent sous les bombes en même temps que leur régime de folie. Il échappe par miracle à l'anéantissement de Dresde en février 1945 dans un cyclone de feu. Bien entendu il a déjà commencé ses études, notamment celles de pianiste. Un problème de tendon à la main l'empêchera de devenir un virtuose du clavier. On a déjà rencontré des déceptions de ce genre avec Klaus Tennstedt au violon, Byron Janis ou Leon Fleisher au clavier. Là où ces deux derniers choisissent la voie de l'enseignement, Kurt préfère se diriger vers la direction d'orchestre. Sa carrière en deux époques bien marquées sera exceptionnelle.

RDA : 1955-1989 : en Allemagne de l'est, la tradition de la musique classique va reprendre assez vite ses droits à haut niveau après l'apocalypse mondiale. Premier poste pour le jeune Kurt Masur à 28 ans : comme second chef de la Staatskapelle de Dresde où il se perfectionne auprès de Heinz Bongartz, chef titulaire. Dresde, l'orchestre concurrent des Philharmonie de Berlin et de Vienne, le temple de la musique de Richard Strauss. De 1970 à 1996, il va diriger l'autre grande phalange de la RDA : L'orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Les plus grands maestros ont dirigé cet ensemble depuis 1835. Le premier étant Felix Mendelssohn lui-même, un compositeur que servira particulièrement bien Masur. Il succède à Vaclav Neumann et précède Herbert Blombstedt et Riccardo Chailly. Dans l'histoire de cet orchestre, on trouve aussi à sa tête Wilhelm Furtwängler ou encore Bruno Walter… Vous voyez le niveau, et Kurt Masur occupera le plus longtemps la place en deux siècles d'existence du Gewandhaus. Son répertoire est très large incluant évidement les grands classiques de la tradition germanique et autrichienne : Beethoven, Liszt, Bruckner, etc.
Persuadé que le disque est un moyen de faire connaître la musique au plus grand nombre, il enregistre beaucoup, notamment des intégrales : les douze symphonies de jeunesse de Mendelssohn, les poèmes symphoniques de Liszt, une rareté pour ces œuvres d'intérêt inégal que seul Bernard Haitink avait gravées à Amsterdam. Kurt Masur aimait aborder des territoires musicaux méconnus, allumant le feu de certaines œuvres un peu lourdes comme Mazzepa de Liszt
Masur en meeting en 1989 au Gewandhaus
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En 1989, le rideau de fer s'effondre et le mur de Berlin avec. Gorbatchev n'interviendra pas dans ce désir de réunification. Mais dans une république soi-disant démocratique, la démocratie n'existe plus depuis 65 ans et le pays est exsangue par rapport à l'Allemagne de l'ouest. La guerre civile entre nostalgiques du communisme et la jeunesse menace. Bien qu'ayant eu une carrière digne d'un cacique du parti, Kurt Masur n'a jamais adhéré audit parti même s'il reconnaissait que David Honecker avait permis à la musique de rester la tête hors de l'eau pendant la période de la domination stalinienne. On lui reprochera ses poignées de main en fin de concert avec le dictateur à l'instar de celle échangée entre Hitler et Furtwängler. Les procès d'intention se nourrissent toujours de bien peu de choses incontournables dans un contexte politique donné même si insignifiantes…
Le maestro, très populaire dans sa patrie, organise des forums monstres dans la salle du Gewandhaus pour débattre et militer en faveur d'une transition pacifique, sans violence. Il y parviendra comme d'autres intellectuels aux idées similaires. Dans la salle, le public s'entasse, même dans les escaliers pour l'écouter. Certains jeunes le pressentent comme nouveau président de cette Allemagne libérée… Mais ce n'est pas "son truc". Dans la presse, on lit le qualificatif de "héros de la réunification" !

L'ouest : 1991-2015 : En 1991, l'occident lui ouvre une porte de prestige : diriger la Philharmonie de New-York où il succède à Bernstein, Boulez et Mehta. Il va y rester 11 ans jusqu'en 2002. Un jour funeste, le 11 septembre 2001, deux avions pulvérisent les Twin Towers provoquant la mort de 2700 personnes. Hasard du calendrier de l'Orchestre, le 20 septembre, on donne le Requiem allemand Brahms. Kurt Masur témoignera de son émotion lors de cette soirée en parlant du "concert de sa vie".
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Et la carrière hors du commun se poursuit : après Le Gewandhaus de Leipzig et la Philharmonie de New-York, Kurt Masur dirige de 2000 à 2007 le Philharmonique de Londres, puis de 2002 à 2008, il est appelé au chevet de notre Orchestre National de France qui va reprendre sa place comme meilleur orchestre de l'hexagone. En 53 ans, le chef n'aura connu que des orchestres de premier rang, c'est exceptionnel. Ce qui ne l'empêchera aucunement d'apporter son talent à des formations plus modestes…
Ayant vécu à l'est le début de sa carrière, Kurt Masur n'aura peut-être pas la notoriété d'un Karajan ou d'un Bernstein. Il faut dire que ces deux derniers artistes savaient merveilleusement orchestré un concert, mais aussi leur marketing. Il est indéniable que les traits de génie de Masur pouvaient se faire plus rares que ceux du maestro autrichien qui par ailleurs n'assurait pas toujours une régularité exemplaire dans ses interprétations (les mauvais Bruckner des années 70). Mais chez Masur, l'élégance et le respect scrupuleux des partitions étaient toujours au rendez-vous, pureté et dynamisme. Et puis comme je l'avais écrit dans l'article Richard Strauss, le chef commandait des œuvres originales et proposait à de nombreux jeunes solistes de participer à ses concerts. Kurt Masur affichait un éternel sourire bonhomme, à l'opposé d'un Reiner faisant la gueule de manière chronique derrière ses bajoues ou l'air sévère propre à un Solti.
Bon repos à un musicien hors norme et à un humaniste…
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Liszt : un flamboyant poème symphonique exempt de tout pathos wagnérien : "Ce que l'on entend sur la montagne" d'après Victor Hugo avec le Gewandhaus de Leipzig puis  la juvénile 9ème symphonie pour cordes de Mendelssohn avec le même orchestre. En live et au pupitre de la philharmonie de New-York, le concerto pour violon de Mendelssohn avec Anne Sophie Mutter en soliste. On remarquera le nombre restreint de musiciens de l'orchestre, ce qui sied à ce concerto et à tous les concertos romantiques pour violon d'ailleurs. Enfin la beauté crépusculaire du dernier lieder de Richard Strauss "Im Abendrot" chanté par Jessye Norman et le Gewandhaus de Leipzig de nouveau. Un des mes disques pour l'île déserte. (Leitmotiv de la B.O. de Sailor et Lula de David Lynch.)



3 commentaires:

  1. C'est marrant comme l'appréciation de certains disques peut être tributaire d'une approche "locale" : les symphonies de Bruckner par Karajan / 75-82 sont diversement appréciées en France - notamment pour ce qui concerne les moins populaires d'entre elles-, alors qu'en UK et en Allemagne, elles furent unanimement louées et que le chef autrichien était salué comme le pus grand brucknérien du 20ème siècle -Jochum, largement considéré en France, était bien moins apprécié Outre-Manche ou Outre-Rhin et l'émergence de Wand fut tardive...-.
    Quant à Masur, c'est, après le départ récent d'Abbado, l'une des dernières légendes de cet âge d'or de la musique enregistrée qui s'en est allé. Ses Mendelssohn de jeunesse, évidemment, mais aussi sa première intégrale des symphonies de Beethoven, ont marqué leur époque. Etonnamment, j'ai peu de choses de ce grand chef dans une discothèque pourtant nourrie : il fut toujours excellent, mais rarement exceptionnel : c'est donc rarement mon premier choix, et, comme il avait une vision peu idiosyncrasique des oeuvres qu'il abordait, c'est également rarement une version de complément :-( ! L'honêteté artisanale ne paie pas toujours ;-(

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    1. Merci Diablotin

      Pour revenir sur l'intégrale Bruckner 75-82, je pense que cette propension de Karajan a enregistré au pas de charge des intégrales (sinon rien) peut expliquer mon sentiment d'une vision teutonique du corpus. C'est sans doute un style granitique dont raffolent les anglo-saxons. Cela dit si DGG avait panaché (comme pour Brahms), le meilleur du chef : les 3 et 5 de cette intégrale et surtout les 7 et 8 en fin de vie et la 9 de 1966, les mélomanes disposeraient d'un testament incontournable du maestro autrichien dans ce répertoire…
      Nota : la 8ème symphonie par Karajan en 1989 est au programme des chroniques 2016. J'essaye de changer d'interprète pour chaque symphonie: Wand (5), Young (2), Celibidache (4), Bernstein (inattendu dans la 9)… Mais peut-être as-tu déjà consulté l'index ;o) Idem pour Beethoven et Mahler et d'autres sachant que je suis un peu lié à ce que l'on trouve comme extraits sur YouTube.

      "Toujours excellent, mais rarement exceptionnel" résume bien mon propos. Ce qui est un atout en concert, dans le sens où je n'ai jamais été déçu en salle, peut se révéler plus fragile dans le monde concurrentiel du disque. Je suis en train d'écouter ses Beethoven de 1974 à Leipzig. Parfaites sonorité et mise en place mais… un petit grain de folie aurait été le bienvenu, oui c'est vrai…

      Une époque se termine, en effet. Bernard Haitink continue à plus de 85 ans… Il devrait diriger l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam lors de la saison 2016-17. Il a accepté après avoir été irrité (je le comprends) d'avoir été "oublié" lors de la célébration des 150 ans d'un orchestre qu'il a conduit pendant 27 ans :o(

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  2. Il y a une très belle vidéo de la première de Mahler par Kubelik en ligne :-)
    Bien sûr je suis allé consulter l'index en haut à gauche, qui atteste d'un bel éclectisme :-) !
    Quant à Karajan, il fut souvent poussé par son éditeur à l'étiquette jaune à terminer des intégrales en enregistrant des oeuvres qu'il n'avait pas fréquentées outre mesure : c'est le cas pour Bruckner, mais aussi pour Tchaïkovsky, par exemple -ou pour Schubert chez EMI, dont les allemands saluait la sortie comme "le plus grand enregistrement d'une intégrale symphonique depuis les symphonies de Beethoven du même chef en 1962 (sic : rien que ça...)-. En même temps, c'était un peu la "poule aux oeufs d'or" de l'industrie musicale classique -alors qu'on pouvait obtenir des places à des tarifs relativement raisonnables pour ses concerts-, puisqu'il représentait 40% des ventes de DGG à sa mort (sic : rien que ça aussi !).
    C'est aussi à cause de cela que Bernstein fut contractuellement "contraint" de réaliser des enregistrements live uniquement avec le philharmonique de Vienne, les enregistrements studio chez DGG étant réservés d'abord à l'autrichien, à répertoire équivalent.
    c'est vrai que ces dernières années ont été marquées par quelques disparitions qui marquent la fin d'un certain monde: Maazel, Davis, Abbado... Reste en effet Haitink, que j'aprcié énormément : une grande probité et beaucoup d'humilité face à la partition. Un peu comme Masur, en somme, mais avec le RCO Amsterdam en début de carrière !

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