lundi 31 août 2015

LÉO FERRÉ AU DEJAZET par Pat Slade


LÉO FERRÉ L’Anarchiste bien aimé





«La vieillesse, c’est la fin des haricots»  





Comment définir le « Monstre» qu’était Léo Ferré ? Comparable à la statue du commandeur dans «Don Giovanni» de Mozart, Inébranlable, il va laisser une (Très) profonde et durable empreinte dans la chanson française dite "à texte" (Comme pour Brel ou Brassens, on ne peut pas parler de chanson populaire). Le 24 août 2016 ce géant de 1m71 aurait eu 100 ans, mais il décide de dire «Thank You Satan» le 14 juillet 1993 à 76 ans.

Je ne vais pas retracer sa carrière, ce serait un exercice qui correspondrait à retranscrire les vingt volumes des Rougon-Macquart d’Emile Zola. Je voulais, comme d’habitude, juste ouvrir une brèche dans mes souvenirs sur le grand Léo. En 1988 ce grand bonhomme qui n’avait pas sa langue dans sa poche et qui savait si bien déclamer les vers de Baudelaire, Rimbaud ou Aragon donna un concert au TLP Déjazet, et étant un amoureux des mots et des chanteurs à textes, je ne pouvais pas louper un tel concert. 

Trois dates dans ce théâtre libertaire qu’il avait inauguré en février 1986. Et qui dit libertaire dit anarchiste, l’image de Léo Ferré a toujours été liée à ce mouvement qui a une connotation péjorative et négative aux oreilles des gens qui traduisent le mouvement par chaos, émeute, désordre et pagaille. Pourtant l’anarchie ce n’est pas cela (Lire Bakounine et Proudhon), mais je ne suis pas la pour faire une chronique sur le mouvement anarchiste et faire son historique.

Les 3, 4 et 5 mai 1988 Léo Ferré s’installe «Chez lui» au Déjazet, dans le théâtre à qui il a mis le pied à l’étrier et qui verra passer toute une pléthore d’artistes comme Graeme Allwright, François Beranger, Colette Magny, Henri Tachan et autre Mouloudji et qui fut à deux doigts de détrôner Bobino, le temple de Georges Brassens. Le 4 mai 1988,  je suis au 41 boulevard du Temple (Métro République) devant le théâtre, un peu nerveux de venir voir ce monument qu’est Léo Ferré, pourtant j’ai vu des artistes qui m’ont impressionné  comme Barbara ou Joan Baez, mais je ne sais pas pourquoi, même si ce n’est pas moi qui vais monter sur scène, ben... j’ai le trac.  

Avec Jean-Roger Caussimon
Il commencera avec «Ils ont voté», un titre prédestiné avant la réélection de François Mitterrand 10 jours plus tard. 42 ans de succès seront chantés pendant un petit peu plus de deux heures et demi. Gros succès pour les classiques comme «Les Anarchistes» ou «L’Age d’Or». La plupart des titres joués seront de lui hormis quatre «Comme à Ostende» de Jean-Roger Caussimon, grand pote de l’ami Léo et qui deviendra son parolier privilégié en dehors de ses apparitions cinématographiques et ses propres récitals.

Il chantera «La La Mémoire et la Mer» (Ne pas confondre avec «Les Travailleurs de la mer» de Victor Hugo), une poésie toujours aussi mystérieuse et qui vous prend aux tripes quand l’artiste déclame ce texte presque biographique et qui parle de l’univers maritime.

Ferré, c’est une présence sur scène, Un Ferré toujours aussi sauvage dans sa manière de chanter, mais toujours aussi avare dans ses gestes, les jambes et le corps restent fixes devant son pied de micro, seul le visage bouge dans un clignement des yeux continue et les bras mîment les textes du poète. Léo Ferré ne récite pas, il vit ce qu’il chante.   

« Ni Dieu Ni Maître» très applaudi, à croire que les anarchistes ne sont pas si minoritaires que ça. Un chouette «Les Hiboux» de Baudelaire. Arrive les grands titres immortels comme «Avec le Temps» puis, après les paroles :
 «L'autre à qui l'on croyait pour un rhum' pour un rien
L'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l'on s' traînait comme traînent les chiens
» 
il lâche un monumental : «Salope !» 

«Thank You Satan» suivi de «On est pas sérieux quand on a 17 ans» d’Arthur Rimbaud  enchaîné par la fameuse «Affiche Rouge» de Louis Aragon tristement célèbre depuis la guerre, une affiche de propagande humiliant les martyres du groupe Missak Manouchian. La fin sera des plus tendre et des plus belles. Sur scène, Léo Ferré joue du piano, sinon il était accompagné par des bandes son d’un orchestre symphonique qu’il dirigeait lui-même la plupart du temps. Il sortira  un album en 1975 «Ferre muet…dirige» avec une direction du «Concerto pour la main gauche» de Maurice Ravel entre autre. Pour finir avec cette soirée marqué par la poésie, il chantera «La chanson Triste» à capella. Un album de trois disques vinyles sortira la même année et ce sera son dernier live de son vivant. Sur l’intégrale du concert enregistré, je ne sais pas si pour les autres dates il avait chanté «Le Bateau Ivre» d’après Arthur Rimbaud, mais le soir du 4 mai, nous y avions eu droit. 

Un concert de Léo Ferré laisse des traces dans les mémoires comme un concert de  Barbara ou tous les autres artistes poètes. Tous les grands qui ont laissé une marque auprès de certains et qui, si le flambeau n’est pas transmis d’une génération à l’autre, leur passage sur cette terre n’aura pas servi à grand-chose. Et quand je vois ou plutôt quand j’entends ce qui passe sur les ondes, je me demande où est la poésie. A croire qu’elle est morte avec la disparition de ces chanteurs qui ont su faire vivre la langue française. Et comme le chantait Charles Trenet :  

«Longtemps, longtemps, longtemps 
Après que les poètes ont disparu 
Leurs chansons courent encore dans les rues 
La foule les chante un peu distraite 
En ignorant le nom de l'auteur»





4 commentaires:

  1. Pat : la mémoire vivante du Déblocnot'. Impressionnant .....

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  2. Merci philou, mais la mémoire (Qui devient défaillante avec l'âge !!) ne rentre pas seulement en compte, j'ai noté tous les concerts que j'ai fait sur des agendas, il me suffit de replonger dedans.

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  3. Ne serait-ce que pour l'immense et intense "la mémoire et la mer". Thank you Léo !!

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  4. Ne serait-ce que pour l'immense et intense "la mémoire et la mer". Thank you Léo !!

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