vendredi 2 janvier 2015

WHIPLASH de Damien Chazelle (2014) par Luc B.


Cher Vincent, cher Shuffle… je vous écris cette chronique juste pour vous... Naaann... Tout le monde écoute ! Car ce film est formidable. WHIPLASH rafle depuis un an les prix de tous les festivals. Alors qu’en termes de cinéma, c’est plutôt une « niche ». Un film sur un batteur de jazz qui répète son double-swing tempo 400 dans sa cave, c’est pas très sexy…

Le film est réalisé par Damien Chazelle, un franco-américain de 29 ans, qui avait appris la batterie, gamin, avec un prof tellement autoritaire qu’il l'avait dégoûté de la musique. Il en a tiré un court métrage, qui a bien fonctionné, et a ensuite développé son sujet, tourné en trois semaines (!).

L’histoire est celle de Andrew Teller, 19 ans, élève du conservatoire de Shaffer. Il est repéré par le professeur Terrence Fletcher, une légende de l’école. Intégrer l’orchestre de Fletcher est un honneur pour tous les élèves. Mais cela a un prix. Car Terrence Fletcher est d’une exigence telle, que beaucoup ne résistent pas plus de deux minutes dans son cours. Andrew va s’accrocher, car il a comme but dans la vie de devenir le plus grand musicien du XXIè siècle, rien que ça !

Le principe du film tient sur cette anecdote, que raconte Fletcher. Le jeune saxophoniste Charlie Parker, après une jam, s’est pris dans la gueule une cymbale lancée par le batteur de Be Bop, Jo Jones. Qui lui a hurlé : Connard ! T’as massacré notre set ! Tire-toi et reviens quand tu sauras jouer ! Un an plus tard, Charlie Parker réintègre le groupe, et devient le musicien que l’on sait… Charlie Parker serait-il devenu Charlie Parker, si Jo Jones s’était contenté de lui dire : pas mal, mon, gars, bon boulot, on remet ça demain ?

Terrence Fletcher cherche à ne garder que les meilleurs, il écrème, ventile, disperse, élimine ceux qu’il soupçonne de vouloir saboter son orchestre. Il souffle le chaud et le froid. Il a recours à des procédés odieux : tyrannie, insultes, violence, discrimination. A une fille au sax : voyons si tu es là pour ton physique... Joue... Ok, stop, t'es là pour ton physique.... Pire, il se sert d’éléments privés glanés lors d’une discussion amicale, pour les resservir ensuite, en public, lors de séances d’humiliations collectives. Il insinue presque que la mère d’Andrew est morte parce que son fils est trop nulle à la batterie. Le personnage de Terrence Fletcher renvoie directement au sergent instructeur de FULL METAL JACKET de Kubrick. Joutes verbales jubilatoires, langage fleuri, on en rit, mais d’une violence psychologique terrible.

Juste un exemple : Fletcher repère un musicien qui joue faux… Que le coupable se dénonce ! Il isole un trombone, et le type en larmes, poussé à bout, avoue. Il est éjecté de la classe, sous les injures. Fletcher annonce ensuite : ce n’est pas lui qui jouait faux… c’est son voisin. Mais si ce con ne sait même pas s’il joue juste ou faux, il n’a rien à foutre ici…  

WHIPLASH est donc entièrement axé sur le duel AndrewFletcher. On ne quitte pratiquement pas la salle de musique. La tension ne se relâche pas. Dès que Fletcher apparait, dès qu’il lève la main pour arrêter l’orchestre, on craint le pire. Rarement la musique aura été filmée de manière si viscérale, et si belle. La lumière tamisée de la salle de cours évoque le bureau de Don Corléone dans LE PARRAIN. Les instruments sont scrutés par la caméra, aucun détail ne nous échappe, les cadres sont soignés, et il y a toujours cette distance par rapport aux personnages, un filmage clinique, très David Fincher. C'est aussi RAGING BULL de Scorsese lorsque Andrew entre en scène, comme un boxeur sur un ring, et les multiples inserts de gros plans, la sueur, les poings ensanglantés dans les glaçons, le rythme du montage. Justin Hurwitz a composé les morceaux originaux, ou arrangé les deux titres phares, le « Whiplash » du compositeur Hank Levy, spécialiste des métriques irrégulières (rien à voir avec le titre homonyme de Métallica !) et le « Caravan » de Duke Ellington, joué à un tempo hallucinant.

Au cinéma, autant on peut tricher avec un pianiste, en filmant de loin, de dos, ou les mains d’une doublure en gros plan, autant pour un batteur, c’est difficile. Quand on frappe une cymbale, elle sonne, et elle bouge. Ca s’entend et ça se voit, en même temps. Damien Chazelle a trouvé le comédien parfait : Miles Teller, qui a appris le piano, gamin, puis la batterie, et qui jouait du rock avec son groupe d’ados. Il a suivi des cours intensif pour se préparer au tournage, et c’est donc réellement lui qui joue dans le film. (Vous connaissez l’adage ? si t’es mauvais batteur de jazz, il te reste la possibilité d’intégrer un groupe de rock…).

Face à lui, JK Simmons (la série Oz, ou SPIDERMAN) en Terrence Fletcher, impressionne. Il en fait des tonnes. Le film atteint des sommets de méchanceté, de violence qui n’a plus rien de réaliste. De même, la scène de l’accident de voiture est totalement improbable (avec un vélo, ça suffisait…). Mais quand Bruce Willis dézingue 18 mecs avec un six-coups, vous vous posez la question de savoir si c’est réaliste ?

Damien Chazelle, soigne son scénario. Il a recours à une trame assez convenue, rabâchée. Remplacez le batteur par une danseuse (BLACK SWAN) ou un sportif, et vous avez des dizaines de films sur ce modèle, le dépassement de soi, souffrir pour être le premier, le prof autoritaire qui cache une fêlure… De même, on pourra dire que les affrontements élève/professeur sont un peu répétitifs, évoluent guère. Pourtant, Chazelle va distiller des éléments dramatiques qui vont perturber notre point de vue sur les personnages. Andrew n’est pas une simple victime naïve, il apparait d’une prétention insupportable, comme le montre la scène de repas en famille, et sa rupture avec Nicole, sa petite amie, accusée d’entraver son ascension… La pauvre fille n’en revient pas de tant de vanité. 

Et Terrence Fletcher, ému aux larmes en apprenant le décès d’un de ses anciens élèves, dont il avait fait un grand artiste… Je n’en dis pas plus, car un le récit bascule sur de nouvelles bases, pour nous conduire jusqu'à l’épilogue. Jouissif. Comme dans les westerns, le duel final, sur scène au JVC Jazz Festival. Un morceau de bravoure, un solo de batterie en guise de mitrailleuse lourde. La vengeance est un plat qui se mange froid, dit-on… Et une fin en forme d’interrogation : qui gagne sur l’autre ? Andrew, ou Fletcher ? Chacun aura son avis sur la question.

WHIPLASH comblera évidemment les amateurs de musique, du jazz pétaradant et bien cuivré. Mais les autres aussi. C'est un film d’action, où on se bat à coup de doubles-croches et noires pointées ! Certains se disent, j’adore le son du hautbois, moi celui du violoncelle, moi celui de la Stratocaster de David Gilmour… Là, vous allez entendre la merveilleuse musicalité* de la batterie. Et croyez-moi, en scope couleur sur grand écran, douze baffles de chaque côté, c'est très impressionnant ! 

*Vous saviez que ça s'accordait une batterie ? On voit Andrew demander à son pianiste un ré bémol, et retendre la peau de sa caisse claire en fonction, pour sonner avec la tonalité du morceau...  


WHIPLASH (2014) de Damien Chazelle
Couleurs  -  1h45  -  format scope 2:35
      



ooo

6 commentaires:

  1. Je suis aller le voir avec des personnes assez étrangères à l'univers de la batterie. Elles ont été conquises tout du long par le film.

    Moi, le film m'a replongé dans quelques souvenirs traumatisant d'un prof presque aussi tyrannique (un vrai connard en vérité). Le genre de personnage qui était parvenu a me rendre la musique douloureuse. C'est bien simple, après un an passé dans cette école, je jouais moins bien qu'avant. Je ne jouais plus qu'en réfléchissant à chaque coup porté sur l'instrument. Bonjours la spontanéité !
    Les cours de jazz étaient particulièrement pénible d'ailleurs. Ce film n'a pas fini de me les rendre antipathiques... Les musiciens de Jazz.

    Le film, en plus de son rythme allaitant, est pour moi un vrai hommage à l'instrument. La prise de son, comme les plans caméras, au plus près de l'instrument, sont absolument prodigieux. Le duo d'acteurs magnifique.

    J'aurai tout de même apprécié que le réalisateur film avec plus d'insistance le travail des mains (poignées, doigts).

    Superbe film ! Terrifiant.

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  2. C'est vrai que ce film s’adresse à tout le monde, pas besoin de jouer de la batterie ou d'un autre instrument. Disons qu'il est plus réjouissant quand on tape sur une batterie, c'est assez rare que cet instrument soit à l'honneur ! Je n'ai pas croisé de prof psychopathe dans ma vie, parfois des profs qui avaient tendance à trop diriger, et ne pas s'effacer davantage pour laisser les musiciens s'approprier le morceau... Mais on apprend de toute rencontre...

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  3. J'apprécie la dédicace...Et je confirme l'adage sur les batteurs de jazz et de rock. L'acteur qui joue Fletcher, c'est bien celui qui jouait un chef de service de la CIA dans Burn after reading? Il y était remarquablement bon. Ici, à Mont de Marsan, capitale du néant culturel, peu de chances que le film passe. La batterie, je l'ai apprise tout seul, comme le reste. Apparemment, ce n'est pas plus mal.

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    1. Oui, c'est lui. Excellent en effet, moins rigolo dans ce contexte... J'ai traversé Mont de Marsan un jour. Juste traversé... Mais si ça peut te rassurer, le film est très peu distribué (malgré un bon bouche à oreille, et un petit succès d'audience).

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  4. Ca c'est pas de la daube !

    Merci <Luc

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