samedi 3 janvier 2015

Francis POULENC – Concertos pour orgue, pour clavecin & "Les Biches" – Par Claude Toon



- Poulenc ? Un composteur français M'sieur Claude ? L'un de vos chers "oubliés" dont vous redorez le blason depuis l'an passé ?
- Oublié ? Non, pas vraiment Sonia, il a fait partie du groupe des 6 auprès de Milhaud, Honegger et les autres, un personnage excentrique, sa production musicale aussi d'ailleurs…
- Heuuu, vous ne semblez pas être l'un de ses fans inconditionnels M'sieur Claude…
- J'aime beaucoup ce disque qui est une compilation d'œuvres assez connues des amateurs et réunissant d'immenses artistes des années 50-60, mais c’est vrai, Poulenc n'est pas toujours ma tasse de thé...
- Un concerto pour clavecin au XXème siècle, il n'aurait pas 200 ans de retard votre bonhomme ?
- Hi Hi, non c'est une œuvre sympa intitulée concerto champêtre… Quant au clavecin pourquoi pas ? Manuel de Falla en a écrit un aussi à l'époque…

XXXXX
Comme le dit Sonia, une nouvelle chronique consacrée à un autre "petit maître", de la même manière que j'avais exhumé l'une des belles symphonies de Théodore Gouvy (Clic). "Petit maître" ? En aucun cas une expression péjorative, mais un sobriquet à la mode attribué à des compositeurs éclipsés par les "grands maîtres" comme Debussy, Ravel ou Berlioz, des noms que même les moins mélomanes connaissent (et pas comme joueurs de foot remplaçants comme ironisaient les Inconnus).
Pour forcer le trait, je pense qu'il existe quand même des "moyens maîtres" qui sans avoir révolutionné le langage musical ont écrit des partitions de haute volée : Roussel, Magnard, Milhaud ou encore Dukas, Chausson
Francis Poulenc né en 1899 ne suivra pas la voie habituelle des conservatoires. Poulenc est un touche-à-tout doué qui deviendra de manière autodidacte un excellent pianiste et un compositeur habile .
Fils de Bourgeois aisés (Rhône-Poulenc), le jeune homme apprend le piano avec sa mère. Son niveau social lui permet de faire des rencontres motivantes dans les salons : Claude Debussy, Maurice Ravel, les deux génies les plus en vue en ce début du XXème siècle, et aussi Erik Satie avec lequel on peut dire qu'il partagera le goût pour une certaine excentricité. Il commence à composer. Poulenc aurait peut-être pu intégrer le conservatoire, si la composition de la Rapsodie nègre, une mélodie chantée dans un charabia africain inventé pour l'occasion, et mise en musique pour petit ensemble ne l'avait pas fait passer pour un "rigolo" aux yeux des vielles barbes de la noble institution. Ravel s'amuse de cette imagination et Stravinsky adore cette rapsodie et prend en main l'apprenti compositeur de 18 ans !
1920 : il rejoint le groupe des 6 : Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Germaine Tailleferre et lui-même. Le credo du groupe : tourner le dos au romantisme une fois pour toute, rejeter le wagnérisme, critiquer les nouveaux univers sonores qui émergent en Europe, etc. Il sont bien gentils les potes de Cocteau de dénigrer la tradition et toutes les recherches modernes et foisonnantes... Hélas,  pendant que Debussy (heuu… qui est mort en 1918), Ravel et son ami Bartók en Hongrie, Schoenberg à Vienne et Stravinsky révolutionnent l'écriture musicale, le groupe réchauffe du classicisme sans réelle innovation… ni productions notables. Ils se définissaient eux-mêmes plutôt liés par la camaraderie que par un courant esthétique... Cela dit, il vaut mieux des belles musiques néo-classiques que du mauvais sérialisme ! Poulenc participe à la grande aventure des "ballets russes" de Serge Diaghilev avec Les Biches écrit en 1924.
Francis Poulenc va rester un compositeur instinctif au style assez indéfini, et aux compositions plus ou moins bienvenues. L'homme, homosexuel, est assez tourmenté et extravagant. Sa pensée oscille entre un humour déjanté et une la foi chrétienne sincère. Parfois, les deux se confondent comme dans le concerto pour orgue. Il lègue des belles mélodies sur des poèmes d'Eluard, Cocteau, Apollinaire… Également des œuvres orchestrales et instrumentales qui échappent aux formes sonates classiques, malgré une écriture plutôt simple et guère inventive. Il écrira un opéra sur un texte de Georges Bernanos, qui se maintient solidement au répertoire : Dialogues des carmélites. Il meurt foudroyé par une crise cardiaque en 1963.
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Le double album EMI présenté ce jour rassemble l'ensemble des œuvres concertantes de Poulenc. Plus encore, se trouvent ici réunis des interprètes historiques de premier plan dans des gravures réalisées du vivant de Poulenc (fin des années 50, début 60). Nous ferons l'impasse sur les concertos pour un ou deux pianos, ouvrages certes divertissants mais qui ne reflètent guère l'originalité de la musique du compositeur. Place au concerto pour orgue, timbales et cordes et au concerto champêtre pour clavecin. Et nous écouterons aussi l'amusant ballet Les Biches, l'une des rares pièces symphoniques de Poulenc.
Je me dois de parler de Georges Prêtre avant toute chose. Georges prêtre, à 90 ans et en forme, est une légende de la direction d'orchestre française. Sa carrière s'est déroulée essentiellement à l'étranger et surtout en Autriche ! Il a même dirigé deux fois le concert du nouvel an avec la Philharmonie de Vienne en 2008 et 2010 (83 et 85 ans). Je rappelle que c'est l'orchestre qui choisit son chef pour cet évènement médiatique et planétaire ! Pour les connaisseurs, c'est Georges Prêtre qui accompagne la Callas dans l'enregistrement stéréo de Carmen gravé en 1964. Hélas la France n'a pas su garder un artiste de la trempe d'un Munch ou d'un Monteux. Directeur de l'opéra Garnier à Paris, il "craque" face au manque d'engagement des musiciens qui arrivent en retard, voire jamais aux répétitions, regardent leurs montres en soupirant. Pour ce chef, être musicien d'un tel ensemble doit être une vocation, pas une sinécure comme celle du poinçonneur des Lilas. Il claque la porte pour Londres et Vienne, revient à Paris en 1970. Rien n'a changé… il repart au bout d'un an et ne réapparaîtra qu'en 1989 pour inaugurer l'Opéra Bastille à la demande de François Mitterand. Honneur trop tardif pour ce viennois d'adoption. Il était l'interprète favori de Poulenc. On reparlera de ce virtuose du pupitre…
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Orgue de Saint-Étienne-du-Mont (Marc Perbal)
Depuis la fin du baroque tardif (Haendel, Arne), l'orgue et l'orchestre ne font pas bon ménage. Certains compositeurs utilisent les grands orgues romantiques pour appuyer d'effets emphatiques les codas de grandes pages symphoniques : Saint-Saëns et son épaisse conclusion de la symphonie pour orgue, Liszt et Tchaïkovski à la fin de la Faust symphonie ou de Manfred (Clic). Les symphonies pour orgue, elles, connaissent une période plus heureuse avec Vierne et Widor. Entre 1934 et 1938, Poulenc entreprend de revenir à la forme classique en donnant la place de soliste à l'orgue et en faisant dialoguer l'instrument avec un orchestre réduit aux cordes et aux timbales… C'est une commande de la princesse de Polignac (excentrique, lesbienne pratiquante, héritière des machines à coudre Singer, mais surtout mécène… Tout le petit monde de Poulenc à elle seule).
L'ouvrage est créé en 1939 par Maurice Duruflé, organiste et composteur de grande renommée (son requiem sera un sujet de chronique) et Roger Desormières à la baguette. C'est Duruflé que l'on retrouve ici à la console de SON orgue de l'église Saint-Étienne-du-Mont à deux pas du Panthéon et, bien entendu, la direction est assurée par Georges Prêtre. L’œuvre inventive et concise comprend 6 mouvements enchaînés et dure une vingtaine de minutes. Nous sommes en 1961.
L'orgue attaque par deux accords puissants en plein jeu avant de dérouler une mystique péroraison accompagnée par une lugubre timbale. Deux traits des cordes plaintifs, un univers bien sombre de Te Deum pour un concerto !! À bien écouter cette introduction, on discerne une ironie parodiant l'écriture sulpicienne trop souvent de mise dans les œuvres religieuses. Ça jette jusqu'à la 3ème minute, à la transition andante - allegro. Changement complet de décor quand Poulenc diverge vers une aventureuse course poursuite entre les cordes et les accords de l'orgue. En quelques mesures, Poulenc a montré ce souci de faire cohabiter ses préoccupations religieuses et une inspiration plus libre, voire épique et amusante. Maurice Duruflé n'écrase pas le discours avec son instrument et, de son côté, Georges prêtre avec sa direction à la fois musclée et limpide souligne le climat de fantaisie dissimulée dans la partie de cordes. C'est bluffant de drôlerie et d'insolence dans un lieu ecclésiastique… Profane mais en rien profanateur ! Le son est bien équilibré, le spectre de l'orgue très large (Ah ! l'époque de l'analogique !)
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Née en 1879, la pianiste polonaise Wanda Landowska connaît un parcours classique jusqu'au début du XXème siècle, époque où elle s'interroge sur la pertinence de jouer la musique baroque pour clavier sur un piano. Peu de clavecins historiques en bon état existent. Elle en fait fabriquer par Pleyel de nouveaux, plus robustes. Le clavecin sort du musée et va redevenir le clavier baroque par excellence jusqu'à la mort de l'artiste en 1959 aux USA où elle a dû fuir le nazisme.
Le regain d'intérêt pour la sonorité de l'instrument va conduire Manuel de Falla et Francis Poulenc à composer deux concertos pour le clavecin. Celui de Poulenc date de 1929 et sera créé par Wanda Landowska accompagnée par Pierre Monteux. C'est Aimée Van de Wiele, l'une de ses élèves, et Pierre Dervaux (1917-1992) qui l'interprète pour ce disque mono de 1957. Cela permet d'entendre le jeu de clavecin métallique et dru qui était à la mode en ces temps de redécouverte. Évidemment, les baroqueux se sont gaussés de ce style pour interpréter Bach ou Scarlatti. C'est facile de critiquer quand on ramasse le fruit du travail des autres… grrrr !
Wanda Landowska avait fait découvrir les compositeurs des XVIIème et XVIIIème siècles à Poulenc, et c'est assez naturellement que celui-ci va écrire son concerto champêtre en forme de concerto grosso en trois mouvements.
L'introduction rappelle tout à fait un chant pastoral avec ses notes lointaines aux cors. L'entrée du clavecin me fait immédiatement penser à ses musiques flippantes des films d'épouvante de La Hammer des années 50 : La Fiancée de Dracula, Frankenstein contre Rockin'. (Même pas peur !). Poulenc s'amuse, fait virevolter les tempos d'allegro à andante sans transition. L'orchestration est légère, le discours plein d'imprévus. Attention de ne pas se méprendre, Poulenc ne joue pas la carte du néoclassicisme pure. La mélodie du clavecin prend des airs acérés, on pense à Stravinsky ou Bartók. Comme dans le concerto pour orgue, des passages tantôt méditatifs tantôt burlesques s'opposent. Poulenc adorait la comédie et le cirque. L'interprétation de Aimée Van de Wiele accentue à merveille tous ces contrastes et son jeu staccato convient très bien au style farfelu et ludique du concerto. Pierre Dervaux met parfaitement en valeur l'orchestration loufoque et colorée de ce petit bijou ciselé et féérique…
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Rideau de Scène de Marie Laurencin (1883-1956)
Terminons dans la bonne humeur avec le ballet Les biches donné ici dans sa version intégrale en 9 parties. L'enregistrement de 1980 de Georges prêtre avec le Philharmonia bénéficie d'une plus-value sonore indéniable.
Poulenc n'a pas 25 ans quand il écrit sa partition qui sera l'une des nouveautés dansées à Monte-Carlo à l'occasion du 25ème anniversaire des Ballets Russes de Serge Diaghilev. Poulenc est séduit par ce projet au caractère libertin : des jeunes filles jouant aux jeux de la séduction avec trois jeunes hommes athlétiques… Une reprise modernisée du ballet Les Sylphides de Glazounov qui utilisait des pièces de Chopin orchestrées pour les besoin de la cause…
Pourquoi les Biches ? Poulenc se serait inspiré d'un tableau de Watteau illustrant le "parc des cerfs" où Louis XV batifolait avec ses maîtresses à Versailles… Louis XV, comme tous les Bourbons était un "chaud lapin".
La musique fait succéder danses et chansons dans un climat badin. Libertinage et marivaudage sont au rendez-vous dans cette partition colorée et allègre. Musique rythmée et voluptueuse qui assume sa parenté avec les ballets de Stravinski par sa frénésie, mais qui reste néanmoins emprunte de légèreté, et sa lascivité proche du Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy. Poulenc montre qu'il est bien un compositeur de son temps par l'esprit gaillard de son style. Il intercale - autre innovation dans ce type de ballet - de brefs chœurs dans trois des tableaux. L'interprétation vivante de Georges prêtre fait toujours référence pour ce ballet qui, comme beaucoup des œuvres de cet album reste un parent pauvre des discographies modernes, hélas.
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Vidéos : Le concerto pour orgue, timbales et cordes. Puis le concerto champêtre pour clavecin et orchestre. Enfin cinq extraits de Les biches.




1 commentaire:

  1. Belle oeuvre que le concerto pour orgue que je ne connaissais que par Jean Martinon et Marie-Claire Alain. Je ne connais pas les biches, j'aime beaucoup.. Le concert champetre est tout a fait dans la ligne de Poulenc a l'epoque ou il a écrit le bestiaire ( j'ai un enregistrement de cette oeuvre avec Claire Croiza, Mezzo-soprano et Francis Poulenc au piano qui date de 1928; Une réedition de 1977 bien sur !)

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