samedi 27 décembre 2014

Olivier MESSIAEN - La Nativité – Louis THIRY (orgue) – Par Claude Toon



- Montrez-moi ce CD M'sieur Claude… Voyons : Messiaen, La Nativité et… Ah de l'orgue joué par… Louis Thiry… La Nativité ? c'est de saison !!
- Oui Sonia, je cherchais une idée pour les fêtes de Noël, d'où ce commentaire sur un disque de musique plus spirituelle que religieuse…
- Pourtant, un orgue fait immanquablement penser à une messe et à l'église…
- Bien entendu mon petit ! Mais le génie de Messiaen est de dépasser le style sulpicien de la messe du dimanche pour une expression plus universelle…
- Le passage que j'entends est très doux et les sonorités de l'orgue un peu mystérieuses, ça me rappelle Steve Wilson si cher à M'sieur Vincent…
- Et à moi aussi Sonia… oui musique ésotérique, le rapprochement est amusant mais censé… Tenez prenez un chocolat avant de sortir…
- Hummm Merchi Mchieur Claude…

Comme Jean-Philippe Rameau en début de mois, il y a des années que je réfléchis à mon premier article sur Olivier Messiaen. À noter que dans l'article sur le musicien baroque (Clic), j'avais cité Messiaen comme l'un des cinq compositeurs que je considère comme les plus essentiels à l'évolution de l'art musical en France. Initialement, je prévoyais un article sur une vaste fresque orchestrale intitulée des Canyons aux étoiles. Nous verrons cela plus tard. La Nativité pour Orgue, l'un des cycles les plus travaillés du compositeur est, comme le dit Sonia, de circonstance en cette période de Noël.
Il faudra plusieurs articles pour parcourir la biographie de Messiaen. Bien que né en 1908, nous sommes face à une personnalité qui va faire entrer la musique française dans le monde contemporain. Et bien que disparu en 1992, c'est toujours vrai, tant l'homme était visionnaire.
Messiaen a bien entendu eu des maîtres et a subi des influences : Debussy, Ravel, Dukas. Il est surdoué et ses brillantes études d'orgue et de composition lui permettent de devenir, à seulement 22 ans, titulaire de l'Orgue de la Trinité à Paris. Il va rapidement trouver son propre langage musical nourri par une foi chrétienne profonde. Attention, quand je parle de foi chez Messiaen, il ne s'agit aucunement de bigoterie ou bondieuserie. Messiaen va s'intéresser de très près aux spiritualités orientales, notamment hindouistes, un intérêt qui le conduira à composer un autre chef d'œuvre après la guerre : La Turangalila Symphonie pour très grand orchestre, piano et onde Martenot. Le compositeur se revendique catholique mais considère la spiritualité comme un don universel quelque soit la religion qui la porte. J'y reviendrai plus tard… Prisonnier des allemands en 1940-41, il rencontre trois camarades d'infortune jouant de la clarinette, du violon et du violoncelle, lui-même trouve un piano dans le stalag. Il réussit à composer et jouer avec ses trois amis le quatuor pour la fin des temps, inspiré par des versets de l'Apocalypse de Jean, une œuvre qui ouvre définitivement les portes de l'art contemporain.
Fasciné par le chant des oiseaux, Olivier Messiaen devient ornithologue et traduit en musique le chant de centaines d'oiseaux, chants que l'on retrouve illustrant la quasi-totalité de ses ouvrages à son retour de captivité en 1941.
Le catalogue de Messiaen est immense : Musique symphonique, œuvres pour piano ou orgues, un opéra : Saint-François d'Assise (4 heures et cinq ans de travail, créé par Seiji Ozawa en 1983), un oratorio : La Transfiguration, des ouvrages divers pour petits ensembles. Aucun déchet. Messiaen a été professeur d'harmonie et de composition au conservatoire de Paris dès 1942. Ses élèves ? La crème des compositeurs et artistes de notre temps ; au hasard quelques noms : Pierre Boulez, Pierre Henry, Marius Constant, Gilbert Amy, Paul Mefano, Karlheinz Stockhausen, Iannis Xenakis, Michaël Levinas, Tristan Murail, Kent Nagano, Betsy Jolas, etc.
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Louis Thiry
Les organistes sont assez peu connus du grand public a contrario des violonistes, pianistes, chanteurs et divas… Il est vrai que de se pointer aux Victoires de la Musique avec un grand orgue n'est pas facile ni très médiatique… Une exception Pierre Cochereau qui possédait un orgue itinérant pour faire connaître cet instrument même aux mécréants qui boudent les lieux de culte !!!
Louis Thiry est natif de la région de Nancy où il est né en 1935. Il est non voyant. Il fait de brillantes études qui le conduiront au conservatoire de Paris où il obtiendra deux premiers prix : orgue et improvisation. Un organiste de talent est toujours un brillant improvisateur par la fantaisie de timbres sans limite que peut proposer l'instrument. Il va occuper des postes de titulaires à Metz et à Rouen et bien entendu enseigner dans les conservatoires de ces villes.
Louis Thiry est considéré comme l'un des rares spécialistes de Messiaen. D'où le choix de cet enregistrement culte (hélas un peu difficile à trouver). Son répertoire est très large car tout en jouant Bach et les compositeurs qui ont servi l'instrument, il a également remonté le temps jusqu'à l'époque des rois maudits et Jeanne d'Arc, XIVème et XVIème siècles dans un l'album intitulé Ma fin est mon commencement avec des œuvres de Dufay, Josquin Desprez et Machaut. Oui l'orgue existait déjà à cette époque, on l'appelait positif… Comme le montre l'illustration de ces temps reculés, comme les Shadocks, il fallait pomper en attendant la découverte de l'électricité…
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Le XIXème siècle a vu le facteur d'orgue Cavaillé-Coll équiper les grandes cathédrales françaises (et d'autres édifices religieux) d'orgues d'une puissance et d'une richesse de registration inconnues de la période baroque et classique. C'est César Franck (1822-1890) qui va lancer un nouveau style d'écriture romantique pour ces gigantesques instruments. Des œuvres magistrales vont voir le jour et faire trembler les nefs sans renier la poésie. J'avais commenté la symphonie de Charles-Marie Widor (1844-1937) dans ce blog (Clic). Louis Vierne (1870-1937) ou encore Eugène Gigout (1844-1925) vont également apporter leur contribution au répertoire issu de l'école franckiste. L'inspiration mystique semble avoir déserté la créativité au bénéfice d'œuvres plus profanes : Symphonies, Toccatas, Préludes, Fugues, des formes qui ne sont pas sans rappeler Bach.
Messiaen pourrait être un héritier direct de ce patrimoine. Ça ne sera pas le cas. L'homme est secret et ne méprise personne, ne critique pas les conceptions en vogue. Il fait sienne une phrase de Maeterlinck "La pensée ne travaille que dans le silence". Le silence et le besoin de méditation qui vont guider sa plume, il les trouve à la console de l'orgue de la Trinité ou à Grenoble, près des montagnes… C'est là que va naître La Nativité (sans jeu de mot), une révolution musicale.
Au déchainement sonore qu'autorisent les grandes orgues, Messiaen revient à un style épuré, proche du chant grégorien, du plain-chant de la Renaissance, voire du mode tonale hindou. L'ouvrage d'Alain Perier que j'ai sous les yeux précise les découvertes et inventions de solfège qui portent le langage à la fois théologique et lumineux de La Nativité. Je n'ai rien compris, ou pas grand-chose, donc je ne joue pas les savants. (Wikipédia a pompé mot pour mot les pages 35-37.) Ce que je peux dire tout simplement, c'est que l'effet émotionnel obtenu est du domaine du cosmique sous réserve que l'on apprécie les musiques méditatives. On dit "planantes" de nos jours… Embarquer dans l'écoute de l'œuvre confine à un voyage astral, à reposer les paupières pour toutefois profiter des couleurs chamarrées des vitraux.

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La partition est terminée en 1935. Messiaen la joue pour lui-même sur l'orgue de la Trinité, puis confie la création publique en 1936 à trois organistes réputés : Daniel Lesur, Jean Langlais et Jean-Jacques Grünenwald. Chacun joua un groupe de 3 "méditations" sur les 9 que comporte l'œuvre.
1 - La Vierge et l'Enfant 2 - Les Bergers
3 - Desseins éternels 4 - Le Verbe
5 - Les Enfants de Dieu 6 - Les Anges
7 - Jésus accepte la souffrance 8 - Les Mages
9 - Dieu parmi nous
La musique de Messiaen repose sur la réflexion intime et sur la contemplation intérieure, et par conséquent ne se prête guère aux commentaires usuels d'une œuvre instrumentale à programme. Messiaen ne souhaite pas décrire une crèche avec un nouveau-né entouré de santons, d'un bœuf, d'un âne… une imagerie d'Épinal sympathique mais infantile. Pour s'imprégner de la spiritualité qui survole cette musique, il est bon de citer l'évangéliste Saint-Jean : "Et le Verbe s'est fait chair" (§1-14). L'enfantement du Messie en ce jour de la Nativité représente pour Messiaen la concrétisation des prophéties bibliques (pièces 1, 3, 4 & 5), mais aussi l'annonce du sacrifice de la passion et de la crucifixion à venir (pièces 7 & 9). Le compositeur inclut des passages moins abstraits pour rappeler que la Nativité est avant tout un jour de fête. Il ne fait pas intervenir des personnages surgis de la culture populaire mais uniquement ceux cités dans les Évangiles : anges, bergers, rois mages (pièces 2, 6 & 8).
Parlons du disque. Le vocabulaire concernant le choix des jeux d'orgue est très technique et rappelle les remarques savantes de Bruno à propos des guitares électriques. Passons. Louis Thiry a gravé ce disque sur une période de 10 nuits. La nuit, tous les sons parasites, intérieurs et extérieurs disparaissent (d'après le livret, le bedeau imbibé de Whisky ronflait toue la journée. Très gênant… Philou sort de ce corps). Louis Thiry a choisi l'orgue Metzler de la Cathédrale Saint-Pierre de Genève. Nous sommes en 1972, à l'apogée des prises de son analogiques. Pour éviter les échos et réverbérations, Georges Kisselhoff, l'ingénieur du son, passe des heures à régler ses micros en fonction des registres choisis par Thiry. Le travail sera récompensé par des critiques qui placent cet enregistrement comme un must de l'histoire du disque.
Bien que le jeune Messiaen n'ait que 27 ans, tout son univers enchanteur est présent. L'introduction de la pièce N° 1 - La Vierge et l'Enfant se déploie dans des registres cristallins. Des arpèges fugaces zèbrent une litanie diaphane. Le tempo lent incite à l'introspection. Suit un motif central très rythmé présentant deux lignes de chants. La ligne rythmique suggère un hymne de reconnaissance, l'autre une prière d'admiration. La pièce se conclut par de nouveaux arpèges dans l'extrême aigu bien en accord avec la représentation de la lumière céleste chère à Messiaen, lumière d'un vitrail ou illumination surnaturelle. Cinq minutes d'amour maternelle. Le jeu de Louis Thiry est d'une précision inouïe. La frontière entre le legato et le staccato dans la musique de Messiaen est d'une grande difficulté d'exécution. La légèreté du propos impose le rejet absolu de toute fioriture ou résonance. La prise de son permet de baigner dans des sonorités aériennes qui semblent surgir du néant, du silence de l'espace. Il y a un coté sidérale dans cette réalisation. Il n'y a jamais de confusion dans les timbres des différents registres. Inutile de décortiquer les autres pièces, tout a déjà été précisé en analysant les cinq minutes de ce prologue. On pourra s’attarder cependant sur la pièce N° 4 - Le Verbe plus développée et expansive, évoquant la proclamation des Écritures : de l'annonciation aux présages enflammés et courroucés des prophètes comme Ézéchiel. Même remarque pour la pièce N° 8 - Les Mages qui permet de confirmer l'attirance de Messiaen pour les marches rythmées, souvent inspirées du folklore oriental. Le final 9 - Dieu parmi nous redonne au jeu de l'orgue une majestueuse puissance, une folie de contrastes dans les couleurs, les cris de réjouissance de la multitude dirait un mystique...
Le choix de l'orgue Metzler de Genève est plus que judicieux. Construit en 1965, il comporte 67 jeux et surtout 4 claviers à traction manuelle. De nos jours les mécanismes sont électrifiés. Un clavier manuel permet une grande réactivité dans la succession des notes, un atout dans cette musique toute en subtilité. Niveau gravure, sur du matériel audiophile, l'extrême grave de l'instrument est profond, jamais "pneumatique".
On peut trouver l'ouvrage un peu long (1 heure) et parfois d'une inspiration répétitive. Messiaen lui-même espérait gagner en concision et en profondeur par la suite. Il le fera, mais l'inventivité moderniste de la Nativité explique pourquoi j'avais classé ce compositeur dans la courte liste des musiciens majeurs qui ont révolutionné la musique française et même au-delà de nos frontières hexagonales…
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Desseins éternels extrait de la Nativité interprétée par Louis Thiry. À droite une photo de l'orgue de Genève.


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