vendredi 19 décembre 2014

LES FILS DE L'HOMME d'Alfonso Cuaron (2006) par Luc B.


Si vous n’avez pas vu LES FILS DE L’HOMME, vous avez raté un des films les plus excitants de ces 20 dernières années. Boum, c’est dit. L'histoire est tirée d'un roman de PD James (1920 - 11/2014)

2027. On pleure la mort du plus jeune humain de la planète Terre. Il avait 18 ans. Le plus jeune, car depuis, il n’y a eu aucune naissance. Les femmes sont devenues stériles. A Londres, c’est le chaos. Couvre-feu, fanatisme religieux, politique de répression anti immigration, attentats terroristes. Au tout début du film, le héros, Théo Faron, échappe de peu à une explosion. Ca commence sec. Et ça va continuer. 1h40 au compteur, et une histoire racontée de l'unique point de vue du héros.

On le suit rendre visite à son ami Jasper Palmer, un vieux baba qui cultive une ganja parfumée à la fraise, et qui écoute Deep Purple en voiture (« Hush »). Un homme qui a donc déjà toute ma sympathie. Jasper vit loin de la fureur ambiante, dans une maison retranchée dans les bois. De retour à Londres, Théo est enlevé par Les Poissons, un groupuscule qui lutte pour le droit des émigrés. Et là, surprise. Il se retrouve face à son ex-femme, qui dirige Les Poissons. Elle lui demande un service. Obtenir de son cousin Nigel, qui a ses entrées aux ministères, un laisser-passer pour voyager avec une jeune femme, Kee. C'est une émigrée, une clandestine, et elle est la première femme enceinte depuis 18 ans…

LES FILS DE L’HOMME est un film pétri de références. Chacun y trouvera quelque chose, un détail, une allusion, à la guerre en Irak, à Guantánamo. Quand Théo rencontre son cousin Nigel, on entend du King Crimson en fond sonore, le paysage vu de sa fenêtre recompose la pochette d’Animals, de Pink Flyod, et donc Orwell. Le tableau de Picasso Guernica, au mur, renvoie à la barbarie nazie, comme le traitement des émigrés, parqués dans des cages, accusés de mille maux, comme les juifs dans les années 30.

Ce qui fait l’attrait du film, son côté bluffant, ce sont les plans séquence. Alors, entendons-nous… Un plan séquence, c’est filmer en continu une scène (fixe ou en mouvement) et la mettre telle que dans le film. Welles, Altman, Ophüls, en sont les grands maitres. Mais à l’heure du numérique, il est possible de filmer cinq ou six plans, les assembler et gommer les transitions. C’est le cas ici. Un détail permet de deviner le truc… 

Lors d’une scène de rue, un type se fait descendre à côté de Théo, et le sang éclabousse l'objectif de la caméra. Trois petites taches rouges, qui restent, alors que l’action se poursuit. Théo, entre dans un immeuble, les taches rouges, visite les pièces, les taches rouges, avise un escalier, les taches rouges, monte les escaliers… plus de taches rouges ! L’objectif a été nettoyé entre temps. Conclusion : ce plan séquence de plus de 6 minutes, à l’écran, a été réalisé en plusieurs morceaux. Pris la main de le sac, Alfonso ! (il a repris la même technique pour GRAVITY, comme Gaspard Noé dans ENTER THE VOID).

Je crois que Alfonso Cuaron est le seul metteur en scène à utiliser les techniques numériques les plus pointues, pour faire (paradoxalement?) des images conventionnelles. Ce n'est pas la Foire du Trône, les effets spéciaux ne servent que la mise en scène. Comme la scène de l’accouchement, à priori banale (encore un plan séquence) mais entièrement fabriquée par couche successive de calques et de raccords numériques. Mais oublions la technique, car ce qui compte c’est l’effet final. La scène la plus marquante est sans doute l’attaque de la voiture où sont Théo, sa femme, et Kee, sur une route de campagne. Le film, c’est le point de vue de Théo. Donc ici, cette scène de guérilla est entièrement filmée depuis l’intérieur de la voiture. Et de se demander : mais bordel, elle est où la caméra ??? Comment c’est possible un truc pareil ? Surtout qu’à la fin, la caméra sort de la voiture. Logique : Théo s’en extirpe.

A partir de là, le film est sous tension. Théo ne peut plus reculer, Kee n’a confiance qu’en lui seul. Elle s’accroche à Théo comme un petit chat s’accroche à ses basques lors de la grande séquence dans la ferme, le QG des Poissons. Cuaron y va à fond dans la symbolique, y lésine pas, comme cette image de Kee vue dans un jardin, à travers le trou d'une vitre, en forme de coeur... Complot, trahison, la fuite du QG est un grand moment de suspens, la bagnole qui ne démarre pas - une Renault. On trouve refuge chez Jasper, l’anar illuminé, humaniste, qui partage un dernier pétard avec son pote, sur fond de « Ruby Thuesday » des Stones. Sans rien dévoiler, là encore le parti-pris est respecté, ce qui arrive à Jasper sera filmé de loin, des yeux de Théo, planqué dans les bois, impuissant.

Et la course recommence, dans les ruines de Londres en proie à la guérilla urbaine, ça pétarade dans tous les sens. La bande son est superbe, ces tirs partout qui ricochent, l’affolement. La scène dans l'immeuble à la recherche de Kee est incroyable. Kee, descendant les escaliers devant un parterre de soldats, qui lui ouvrent le chemin, comme la Mer Rouge s’ouvrait devant Moïse (version Cécil B. de Mille). Question parabole christique, Alfonso Cuaron, en fait des tonnes. Kee, le vendre rond, dans une étable entourée de veaux, fallait oser. Scènes un peu lyriques, mélodramatiques, qui se fondent bien dans le paysage du film, comme le sacrifice de Marishka, la femme qui leur vient en aide, à l’ultime étape de leur périple.
  
On pourra reprocher une petite facilité de scénario, avec le personnage de Syd, l’ami de Jasper, soldat bourru au grand cœur, qui retourne sa veste. Un détail. 

Pour un film d’anticipation, Alfonso Cuaron refuse une vision futuriste. Il ne cherche pas à créer un futur de pacotille. Comme Kubrick le faisait en son temps pour ORANGE MÉCANIQUE (référence que Cuaron a donné à ses décorateurs) les personnages évoluent dans une ville de barres grises, bétonnées, taguées, criblées d’impact de balles - qui rappellent furieusement les décors de FULL METAL JACKET. Théo évolue dans ce marasme qu'il n'a jamais souhaité, guidé par son sentiment humaniste. Le fait qu'il subisse l’action est aussi intéressant, il ne maîtrise pas ce qui lui arrive, ce n’est pas un héros à la Bruce Willis, droit dans ses bottes.

Les acteurs sont épatants, Clive Owen (j'adore ce type), Julianne Moore (j'adore cette femme) Peter Mullan et bien sûr Michael Caine (j'adore cet homme) qui s’amuse comme un fou à composer le vieux Jasper. Curieusement, le film n’a pas bien marché à sa sortie. L’action, le suspens, les fusillades, les rebondissements ne manquent pourtant pas. C’est un film incroyable de maitrise, technique, narrative, sans temps mort, très impressionnant, prenant. Pas de digression, on va d’un point A à un point B, chaque scène en appelle une autre, jusqu'au dénouement, abrupt et sans pathos. 

Si vous n’avez pas vu LES FILS DE L’HOMME, vous avez raté un des films les plus excitants de ces 20 dernières années. Ah bon, j’l’ai déjà dit ?   

  
 LES FILS DE L'HOMME (CHILDREN OF MEN)
scé : Alfonso Cuaron, Timothy J. SextonRéal et montage : Alfonso Cuaron
Couleur  -  1h40  -  format 1:1.85
     
La bande annonce (un peu pompeuse et mélodramatique...)



OOO

3 commentaires:

  1. "un des films (de SF) les plus excitants de ces 20 dernières années"
    Je confirme !!!!

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  2. Oh misère ... je m'aperçois que je le confonds (ou plutôt j'arrive plus à situer quelle scène est dans lequel) avec 28 jours plus tard, le zombie survival qui se passe aussi dans un Londres futuriste, dévasté et hyper fliqué-militarisé ... 'tain d’Alzheimer, décidément ...

    C'est malin, voilà que j'ai envie de revoir les deux ...

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    1. "28 jours" de Danny Boyle, qui n'est pas mal du tout, oui, surtout dans sa première partie, quand il y a peu de monde à l'écran. La fin tourne au gore, dommage, et un peu facile.

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