mercredi 19 novembre 2014

Meena CRYLE (& The Chris FILLMORE Band) "Tell Me" (2014), by Bruno

     
     Le label Allemand Ruf, qui ne cesse d'acquérir de l'ampleur, continue d'arpenter la planète à la recherche de talents, des nouveaux comme des confirmés, afin de pérenniser le Blues.
La société de l'ancien manager de Luther Allison, Thomas Ruf, semble même prendre plaisir à aller dénicher et promouvoir la gent féminine. Il serait même probable que cette compagnie ait un des plus forts pourcentages d'artistes féminines.

     Meena Cryle n'est pas la dernière engagée, mais ses opus précédents sont un peu passés inaperçu. Ce dernier essai, le troisième, semble répondre à une trilogie avec cette suite de titres semblables, « Try Me », « Feel Me » et « Tell Me ». Chacun étant en progression par rapport à son prédécesseur.
Photo Oswald (site de Meena Cryle)

     On peut se poser la question du pourquoi Meena Cryle n'a pas déjà une reconnaissance au moins européenne, tant elle a les qualités requises pour se produire outre-Atlantique et récolter les faveurs d'un public pourtant blasé. D'ailleurs, lors de sa tournée aux USA en 2013 (ben ouais, la petite Meena et ses trois acolytes ont réussi à s'y produire, et ils l'avaient déjà fait en 2012) elle a été invité par la chaîne de télévision de Memphis pour une émission de près d'une heure proposant un concert en direct entre-coupé de courtes interviews. Ce qui n'est pas donné aux premiers européens venus (les 25 % américains du quatuor ont peut-être joués en leur faveur). 
Le célèbre producteur Jim Gaines aussi, qui avait produit "Try Me", n'avait pas tari d'éloge sur Meena.
Même si elle avait accédé en 2011 à la deuxième place du Blues challenge Européen (à Berlin) et obtenu une nomination dans la catégorie des meilleurs artistes Blues, en Autriche (son pays natal), Meena n'a pas acquis la renommée qu'elle mérite.

Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter comme il se doit ce « Tell Me ».
Après une entrée en matière sur un Boogie-rock roots et rugueux de fort bon aloi, Meena nous transporte littéralement en nous faisant entrer dans un univers musical émotionnel. Difficile de rester insensible à une pièce telle que « Bring me the water » . Une atmosphère sobre créée par un Dobro poussiéreux et paresseux, un arpège boisé, et cette voix qui se pose délicatement, presque discrètement. Une voix qui respire le vécu, les peines et les joies accumulées par une vie riche. Une voix qui a de la patine, de la grâce et de la chaleur. Et dès que l'intensité progresse, une orchestration fournie vient épauler le chant qui se fait alors plus mordant, plus implorant, plus fort. On retrouve avec délectation le même genre d'ambiance bénite avec « This is my will ».
C'est d'ailleurs dans ces ambiances coincées quelque part entre le Blues, le folk-rock, l'Americana et une Soul sudiste, que Meena est la plus attrayante, qu'elle a le plus de caractère.
Des pièces fortes et séduisantes comme :
« I beg you », qui pourrait être l'heureuse rencontre John Lee Hooker et Chris Whitley ;
« You don't know », qui s'écarte du Blues pour flirter avec l'Americana penchant vers une Pop-rock organique au refrain entêtant et au petit break légèrement parfumé d'un doux psychédélisme ;
« I've been drinking » qui aurait pu figurer sur « Dirt on my Tongue » de la jeune Anglaise Jo Harman, alors que « Baby, goodbye », lui, aurait convenu à Dana Fuchs ; et
« You may love me today », une belle ballade acoustique, sobre, voix et guitare folk, aux accents Beatles.

Meena ne dénigre pas pour autant les riffs heavy comme l'atteste « Enough is enough » qui trempe dans un funk-rock lourd où Chris Fillmore balance des chorus sobres et saturés où plane l'ombre de David Gilmour.
Photo Oswald (site de Meena Cryle)

     Une belle réussite que l'on doit également attribuer aux talents de compositeurs et de multi-instrumentiste, de Chris Fillmore (guitares, slide, banjo, mandoline, piano, clavecin, percussions), seul américain de la troupe, qui apporte pureté et consistance, le tout avec une sobriété et une justesse magnifique. Il affiche par son jeu une large connaissance en matière de Blues qui semble s'étaler de Peter Green (ère-Fleetwood Mac) à Stevie Ray Vaughan. Pour ce dernier d'ailleurs, parfois lorsqu'il empoigne sa Stratocaster élimée, il fait resurgir le fantôme de Stevie Ray. Une influence lourde qu'il revendique avec le titre "It Makes Me Scream" où la guitare marche dans les traces profondes, figées dans la roche, laissées par celle de la fabuleuse version de "Tin Pan Alley" du Texan (album "Texas Flood"). Belle composition, jamais enregistrée à ce jour, que l'on ne peut déguster qu'en live.
Pour info, ce duo de compositeur avait créé la surprise avec une version iconoclaste du hit Hard-rock-disco des New-Yorkais maquillés : sur l'album précédent,« Feel Me », il s'était attaqué au célèbre  "I Was Made for Loving You" de Kiss en l'interprétant en mode Soul-blues enrichie de quelques cuivres vaguement jazzy.

Comme l'attestent les larges extraits que l'on peut trouver sur le net (à cet effet, voir le second clip) Meena Cryle et son poto Chris Fillmore s’épanouissent en concert. Non seulement ils savent jouer, c'est rien de le dire, mais ils savent également créer un juste équilibre entre le respect de la composition d'origine et une part d'une (semi ?) improvisation, de manière à donner du corps, une densité organique supplémentaire, à leur musique qui est déjà à la base sincère et vivante. Et donc en totale opposition avec celle désincarnée que l'on tente à longueur de journée de nous enfoncer dans le crâne.
 Putain, con ! La bonne musique, celle qui est sincère, qui vient du cœur, existe toujours (certes pas à la radio). Il suffit juste de se bouger le popotin pour y accéder.

À rapprocher de Javina Magness, de Theresa James et de Dana Fuchs ; voire de Delaney & Bonnie.
The Band

Tracklist:
01. Take This Pressure Off Of Me (3:17)
02. Bring Me The Water (5:16)
03. Tell Me (4:53)
04. Enough Is Enough (3:46)
05. I Beg You (4:42)
06. Give It Back (3:09)
07. This Is My Will (5:09)
08. You Don't Know (5:19)
09. I've Been Drinking (4:15)
10. Baby, Goodbye (4:27)
11. Where Is Your Love Gone (4:19)
12. You May Love Me Today (2:44)







De larges extraits de ce que donne ce collectif en live (oui, y'a pas d'danseuses à oilpé ni de feux d'artifesses, mais on s'en fout !)


Article paru initialement sur la revue BCR.

18 commentaires:

  1. J'aime bien la voix y a pas d'esbrouffe et on entend bien le feeling, elle est bien accompagné franchement ca groove bien !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est tout à fait ça, Jipes. Il n'y a pas d’esbroufes (ce qui fait défaut à la grande majorité des braillardes du Harle-Bi). Elle, ils n'en ont guère besoin. Groove et Feeling (l'essence même du Blues et du Rock, non ?).

      Supprimer
  2. Pas mal du tout, c'est vrai. A l'aise dans tous les styles, et sans ostentation. Un bémol: Ruf, c'est quand même un catalogue de seconds couteaux. Et puis c'est des Allemands...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Crénom ! Un moment, j'ai pris peur... J'ai cru qu'une catastrophe allait arriver incessamment sous peu. Et puis... ouf.. Le Bémol. Nous sommes sauvés.

      Des seconds couteaux, oui, p'être ; mais des "seconds couteaux" tels que Dana Fuchs, Aynsley Lister, Thorbjorn Risager, Sue Foley, Spin Doctors, Omar & the Howlers, Robin Trower (ha, non ! c'lui là c'est une icône indéboulonnable), Savoy Brown, S.Fish, Devon Allman, Meena Cryle, j'en consommerai chaque jour avec plaisir et délectation. Et là, il ne s'agit que de mes préférés, d'autres clameront haut et fort le nom d'autres membres de l'écurie (hue !). Si seulement, non mais (allo koi ? - sic-), il pouvait y avoir, ne serait-ce qu'un quart de ce catalogue, qui aurait la faveur d'une médiatisation. Ce serait la fin de l'ère glaciaire de la culture musicale de nos médias.
      Toutefois, je dois effectivement admettre qu'à côté du Tedeschi-Tucks Band, ou de Gov't Mule et de Warren Haynes... difficile d'être aussi bons. (hé ! hé ! hé ! c'est bon ça)
      Et puis, il n'y a pas d'artistes allemands chez Ruf ; sauf si l'on considère l'Autriche comme une contrée Allemande (ouïlle).

      Rock'n'Roll

      Supprimer
  3. J'l'aime bien le SM ; c'est un empêcheur de tourner en rond, un maux contre la routine.
    Les fans de Springsteen et de Haynes l'idolâtrent.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mouais, "maux" à lui tout seul...

      Supprimer
    2. Rââââ... j'savais bien que j'avais besoin de vacances (ça me rappelle la chanson d'un jeune groupe français de gentils chevelus : "Bosser 8 heures") .
      C'est trop gentil de relever.

      Supprimer
  4. Un groupe à suivre effectivement mais une petite précision, Chris Fillmore n’est absolument pas américain, il est, comme les autres membres du groupe, 100% autrichien ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. M'aurait'on trompé ? Le groupe est pourtant parfois référencé "Autriche/USA". Faut demander à Thomas.

      Supprimer
  5. Je ne sais pas pourquoi ils sont parfois référencés Autriche/USA (probablement à cause des noms d'artistes à consonnance anglo-saxonne ?) mais le fait qu'il soit autrichien est absolument certain. Si Thomas (Ruf ?) dit le contraire, c'est pour la légende ;-)

    RépondreSupprimer
  6. Juste pour la forme, parce qu'on est habitué à une orthographe parfaite: on dit la GENT féminine (2e phrase)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Crénom, ma fête est pourtant passée... Ben ouais, c'est une faute récurrente que l'on retrouve même souvent dans la presse écrite.
      Merci de spécifier "'on est habitué à une orthographe parfaite".
      Hélas, mon correcteur personnel (bac + 8) n'est pas au mieux et en conséquence, n'est plus en service depuis quelques temps : mes fautes et mes coquilles ont fini par avoir raison de sa santé, et plus précisément de ses yeux.
      Lol (No Nyme) :-)

      Supprimer
  7. Sacré Shuffle! heureusement que ca existe des engins comme ça! ......je plaisante, j'adore ta prose Shuffle, mais quand même Ruf une maison de seconds couteaux......!!!!! Je me range derrière Bruno, on trouve d'excellents artistes chez Monsieur Thomas Ruf: Le Royal Southern Brotherhood, Devon Allman et Mike Zito, sans oublier la petite Samantha Fish, bon on va dire que j'adore les seconds couteaux......mais alors c'est quoi pour toi les premiers couteaux......Wet Willie, Les Dudek...????? un peu émoussés les couteaux non?

    RépondreSupprimer
  8. Je sais pas où et par qui ils font presser leurs CD, chez Ruf, mais la qualité est consternante: points de colle, rayures. Déjà qu'ils bidouillent sur leur nationalité...Quoique, quand on est autrichien, on ne s'en vante pas.
    Alors, Brutor, on s'est fait un petit cadeau chez Bax shop? Idem pour moi; une black beauty. il y a un moment que ça me démangeait et ils sont très bien placés pour certains trucs. Tu t'es payé quoi?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ???? Beuuhhhh ??? Mais, mais... mais je suis consterné. Tu sors ça d'où ? T'es de la DGSE, ou un autre truc du même genre ?
      Ha, oui, j'y suis : l'évaluation du vendeur. ciel ! 'suis démasqué.

      C'est quoi une Black Beauty ?
      Un cheval ? Une Gibson Les Paul à 3 micros ? L'Epiphone du même nom ? Ou encore une Fender Stratocaster ?
      Dans ce dernier cas, il y a celle de Jimi Hendrix... et un modèle plus abordable en configuration HSS. Il y a encore un kit Ludwig (la marque qu'utilisait Ian Paice à l'époque de l'emblématique Made In Japan).

      Pour ma part, j'y suis allé plus modestement avec une petite "Soul Food" d'Electro Harmonix. Une overdrive assez conventionnelle avec un niveau de sortie assez puissant (le volume à 10 heures est largement suffisant) sans jamais être brouillon. Elle restitue très bien les inflexions du jeu et on peut même y jouer des arpèges. rien à voir avec une Fuzz : cela ne bave pas.

      Supprimer
  9. Tu n'étais pas loin . C'est bien Ludwig, mais la caisse claire mythique en laiton. Construction plus que rustique, mais ça sonne tout de suite. On sait pas trop pourquoi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'expérience de la boîte, très certainement.
      Cela me rappelle l'époque où, en comité restreint, on écoutait respectueusement les 33 tours en se passant les pochettes, presque comme dans un rituel, et en bavant sur le matos qui était inaccessible pour nous.
      En matière de batterie, la référence s'était Ludwig et Premier. Voire Gretsch. Mais Ludwig, c'était Ian Paice et John Bonham.
      Des années plus tard, Pearl et Tama entrèrent dans notre vocabulaire.

      Supprimer
  10. Et Yamaha. Dont j'ai pas mal d'articles...

    RépondreSupprimer