samedi 13 juillet 2013

PENDERECKI par lui-même : Symphonie "de Noël" & concerto pour violoncelle – par Claude Toon



- Qui est ce grand gaillard barbu et costaud M'sieur Claude ?
- Krzysztof Penderecki, ma petite Sonia, un compositeur polonais octogénaire, l'un des pères de la musique contemporaine…
- Houlà ! De la musique difficile à écouter ou à comprendre je crains !
- Oui et non. Si Penderecki a été un des grands avant-gardistes dans les années 50-60, contrairement à Boulez il est revenu à des formes plus classiques et accessibles par la suite…
- Tiens c'est curieux ce revirement, il y a une explication ?
- Oui, pour ce compositeur, la musique ne doit pas s'enfermer dans un hyper modernisme réservé à une minorité, elle doit se tourner vers le plus grand nombre…
- Ah, sage pensée, il m'est déjà sympathique ce monsieur…


En 1945, entre les atrocités nazies à l'aller, et les saccages de l'armée rouge au retour, il ne reste que trois locomotives en état de marche en Pologne et des monceaux de ruines ! Quel rapport avec une chronique musicale ?
Et bien, c'est dans ce pays martyrisé, sur les terres qui ont connu Auschwitz, que va éclore la plus féconde école musicale d'Europe, l'art pour exorciser le mal. Trois compositeurs vont entrer dans le panthéon des musiciens que l'histoire n'oubliera pas. Ce n'est pas si fréquent, surtout pour ce petit pays où seul Chopin a su se distinguer dans les siècles précédents. Henryk Górecki (1933-2010) (clic), Witold Lutosławski (1913-1994) et surtout Krzysztof Penderecki (né en 1933).
Ces compositeurs sont reconnus et joués largement, malgré la disparition de deux d'entre eux, car, sans renier leur attirance vers des modes d'écritures avant-gardistes, ils se sont attachés à proposer des œuvres non hermétiques, inspirées de sujets historiques, de poésie et de spiritualité. En Europe occidentale, beaucoup trop de compositeurs se sont enfermés dans des dogmes musicaux sophistiqués, sans se soucier réellement de l'émotion du mélomane moyen… Un simple avis qui connait ses exceptions, au hasard le français Olivier Messiaen.
Pendant les années 60-70, Krzysztof Penderecki va explorer un monde sonore très moderne, un univers violent et déroutant où la mélodie disparait. Glissandi de cordes, joutes de pizzicati, clusters, sérialisme et atonalité vont marquer son langage. C'est d'une richesse d'invention inouïe mais l'absence de motifs mélodiques marqués et de rythme déterminé déroutent parfois l'auditeur. Je reparlerai de cette époque dans la seconde partie.
Vers 1980, soucieux de se rapprocher d'un public plus large, Penderecki retrouve une expression plus classique, la forme sonate, la tonalité. La première œuvre qui marque nettement ce revirement est la seconde symphonie dite de Noël. Il n'y a pas de rapport direct a priori avec la nativité, l'œuvre fut simplement commencée un 24 décembre. Le climat est à la fois sombre et mystérieux. Penderecki, homme de foi, songeait-il, en notant ses premières mesures à l'arrivée du messie qui sera crucifié, la question est posée ? C'est une musique pure qui vous surprend par sa puissance, ses déchainements de cuivres contrastant avec la méditation des cordes. Elle est dirigée ici par le compositeur à la tête de l'orchestre de la radio polonaise (plage 1).

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- En effet, M'sieur Claude, une musique étrange, je suis émue sans trop savoir pourquoi…
- Ne cherchez pas Sonia. Il n'y a pas de logique en musique, seulement des émotions…

La dimension de cette symphonie (34') contraste avec la brièveté des œuvres de la première manière de Penderecki. Je propose de poursuive notre voyage avec De natura sonoris 2. Dédiée au chef Zubin Mehta, cette œuvre démente date de 1971 et dure 9 minutes. Son dédicataire l'a souvent reprise en ouverture de ses concerts. Attention, vos tympans vont sortir des orbites, non pardon, des oreilles. Même nos amis hard-Rockers habitués à une certaine violence sonore pourraient penser ou dire p**n !! L'idée musicale ne repose sur aucun thème mélodique perceptible, mais sur le combat entre des agrégats de sons aux timbres bien définis : cuivres, percussions, une barre d'acier frappée par un marteau… Il s'agit de polyphonie orchestrale, d'éclats a priori incontrôlés, d'explosions de résonances… un orage instrumental. Penderecki a enregistré cette pièce à Katowice en 1975. Le vinyle EMI Electrola que je possède est sans doute l'une des meilleures gravures jamais réalisées par le label.

Le concerto pour violoncelle de 1972 est une pièce monolithique de seulement 15' (plage 11 ci-dessous). Il a été écrit à l'intention du violoncelliste Siegfried Palm (1927-2005), virtuose de haute volée et défenseur acharné de la musique de notre temps. Ne cherchez pas des allegros et des adagios. Comme dans l'œuvre précédente, la folie du jeu du violoncelle se déchaîne dans un orchestre dans lequel s'affronte des couleurs joyeuses, extravagantes et frénétiques. Siegfried Palm est bluffant (peu de violoncellistes peuvent jouer ce morceau). Curieusement, le concerto épouse la forme tripartite classique avec un passage central modéré et énigmatique. Le final et la coda retrouvent cet esprit de bataille rangée entre timbres. On pourrait parler de concerto pour orchestre avec violoncelle obligé.

- Houlà, M'sieur Claude, je suis un peu perdue, et je trouve cette musique… houuu… un rien flippante…
- C'est tout à fait possible cette réaction Sonia, et d'ailleurs la musique de Pendrecki a été bien utilisée dans les films à suspens, voire d'épouvante…
- bigre !
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VVVV
En 1980, Stanley Kubrick utilise des extraits de Polymorphia, de De natura sonoris n° 1 & 2 (plage 4 et 7) et Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima pour la bande son de son film Shining. (On trouve également des citations de Bartok, Musique pour cordes, percussion et célesta commentée en 2012 – clic – et de Ligeti : Lantano.) William Friedkin avait déjà utilisé Polymorphia, une musique pour cordes seules, infernale et glaçante pour l'Exorciste. Martin Scorcese fera de même dans shutter island (Passaglia).
Le titre de Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima (plage 2) n'a été attribué par Penderecki qu'après l'écoute des répétitions. Des traits continus dans l'extrême aigu, des glissandi angoissants. Les tables d'harmonie des instruments utilisés comme percussions (col legno)… c'est terrifiant, un cri de désespoir, le chaos. Pourtant le compositeur organise avec rigueur son œuvre de 10'. Tous les sentiments d'effroi et le silence dans la cité anéantie sont mis en place par courtes séquences. Ce style angoissé explique l'association d'idée entre le climat sonore et la monstruosité nucléaire de 1945. En 1991, le groupe de Rock gallois, et haut en couleurs, Manic Street Preachers, a utilisé le début de Thrène pour son morceau You love US
Dans les années 60, le dimanche, avant le journal, sur l'unique chaîne de l'ORTF, il y avait une émission de musique classique. Oui, vous avez bien lu… avant le journal de 13H !!! J'avais découvert Penderecki et une œuvre tragique : l'Auschwitz Oratorio pour voix a capella à ce moment là. Maintenant, aucune initiation, aucune découverte, le fric facile, c'est la télé poubelle. L'état lobotomise et, plus triste, le public en redemande ! J'avais envie de l'écrire…

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Vidéo 1 : Krzysztof Penderecki dirige le début de la symphonie de Noël avec l'Orchestres Simon Bolivar du Venezuela. Un orchestre présenté dans l'article consacré à la symphonie Héroïque de Beethoven sous la baguette de son jeune chef Gustavo Dudamel (clic). Quand je dis que Penderecki est reconnu dans le monde entier !!!! L'enregistrement du concert date de 2009, un chef-compositeur de 76 ans qui a bon pied bon œil…
Vidéo 2 : la scène terrifiante de la confrontation entre Jack Nicholson fou et Shelley Duvall dans Shining avec Polymorphia… pour l'ambiance ! Quelques notres d'Untreja à la fin, une œuvre pour orchestre.

1 commentaire:

  1. Pat Slade13/7/13 11:58

    Tout comme toi (Et comme j'ai pu te le dire hier), j'ai connu Penderecki avec "L'Auschwitz Oratorio - Dies Irae" avec le Cracovie Philharmonia Orchestra. Cool ton coup de gueule. Et comme au débloc on apprend plein de choses, j'apprends que Penderecki a l'age de mon père (Mais ça tous le monde sans fout ! ^^)

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