samedi 23 février 2013

VIVALDI : Nisi Dominus & Stabat Mater – Philippe Jaroussky par Claude Toon


- Coucou M'sieur Claude ! Mais… la photo du beau jeune homme me rappelle votre chronique d'un album avec… heu Cecilia Bartoli ?
- C'est exact Sonia, l'album Mission avec notre Diva transformée en évêque-cantatrice chauve sur la jaquette. Je vois que vous suivez avec attention, merci.
- Vi-val-di… si je lis par-dessus votre épaule, (sympa votre eau de toilette), vous écrivez sur des concertos comme les quatre saisons ?
- Point du tout, deux splendides œuvres religieuses, un aspect moins connu de la production du Prêtre Roux qui avait tous les talents…
- Je vois que vous avez fait une liste de liens vers Deezer, je suis impatiente, j'adore le baroque…


Vivaldi et la musique religieuse


Pour se remémorer la bio du Padre Roux (1678-1741), je vous renvoie à la chronique sur les immortelles Quatre Saisons. D'ailleurs, ceci me permet d'enchaîner. Vivaldi est sans conteste célèbre grâce à la composition d'une myriade de concertos (600). On en trouve pour violon (il était un virtuose de l'archet), comme le fameux cycle saisonnier, et pour une variété infinie d'instruments, en solo ou en groupe : bois, flûte, luth, mandoline, etc… Mais Vivaldi nous a aussi légué une belle musique religieuse.
De par sa charge, Vivaldi a composé un ensemble important d'œuvres lyriques tant pour la scène que pour les cérémonies religieuses. Pour l'opéra, il aurait composé plus de 50 opéras… Au XVIIIème siècle, l'opéra a le même rôle que le cinéma de nos jours. Et ainsi les chefs-d'œuvre (Mozart) côtoient les nanars. Soyons francs, Vivaldi assure les commandes plutôt pour la seconde catégorie. Ses opéras (inspiration mythologique et histoire antique) ne sont guère joués de nos jours. Quelques exceptions comme Orlando furioso. Il nous reste de très beaux airs joués en concert, et j'ai évoqué le superbe disque de Cecilia Bartoli il y a quelques semaines (clic), un incontournable de la diva et de la musique de Vivaldi.
Pour la musique sacrée, l'affaire est plus sérieuse. Vivaldi peut mélanger les genres. Pour des Motets ou un Stabat Mater, les règles de composition sont moins codées qu'à la scène. Au choix : solistes, chœur, orchestre, ou un mélange du tout. (Les chœurs sont peu utilisés à cette époque à l'opéra.) Le catalogue est impressionnant. Vivaldi explore tous les genres, des intimes Nisi Dominus ou Stabat Mater pour un soliste, sujets du jour, au grandiose Gloria. Travaillant à Venise, notamment à la Basilique Saint-Marc qui possède deux tribunes, Vivaldi reprend à son compte les expériences de Monteverdi dans Les Vêpres de la bienheureuse Vierge Marie, à savoir des effets stéréophoniques aux échos cosmiques. On possède désormais une grande partie de ce patrimoine et l'intégrale en a été enregistrée.
Enfin, je ne peux passer sous silence la forme oratorio avec l'extraordinaire Judith Triomphante dans lequel, la richesse des airs et chœurs se combinent avec une imagination orchestrale inattendue dans le genre. Les arias bénéficient d'une instrumentation colorée inspirée des concertos. Une rude concurrence pour Haendel.
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Jean-Marc Spinosi, Philippe Jaroussky, Marie-Nicole Lemieux et… Vivaldi

La musique de Vivaldi est ressuscitée dans les années 1920-1930, la bibliothèque de Turin livra ses secrets et en 1939 Alfredo Casella (clic) organisa un festival Vivaldi. Après la guerre, le compositeur va retrouver sa gloire passée.
Tout le monde enregistre les quatre saisons, même Karajan, avec des orchestres romantiques modernes. De son côté Hermann Scherchen enregistre à Vienne début des années 60 le Gloria très (trop) glorieux. J'ai le vinyle, ça jette, mais pas la nuit (à cause des voisins) ! Les années 70 arrivent avec la redécouverte des conceptions baroques, principalement l'usage des instruments originaux dans des petits ensembles, et surtout l'usage des voix masculines de contre-ténor, alto et contralto. La musique de Vivaldi et de ses contemporains retrouvent ses couleurs chamarrées, les lumières rayonnantes de l'Italie, de la Renaissance et du siècle des lumières…
D'origine corse, approchant la cinquantaine, Jean-Christophe Spinosi commence jeune une carrière de violoniste et de chef d'orchestre. Cet artiste confirmé peut revendiquer l'héritage des pionniers de l'interprétation baroque fidèle à l'authenticité instrumentale et vocale. Je pense à Nikolaus Harnoncourt (clic) ou Gustav Leonhardt (clic) et leurs nombreux disciples. Il crée en 1991 le quatuor Matheus qui devient plus tard l'Ensemble Matheus constitué de musiciens jouant sur instruments d'époque. Comme ses illustres aînés, il s'évade également d'un répertoire purement baroque vers l'univers classique et romantique voire moderne. Sa discographie chez Naïve est remarquable. On y trouve notamment des enregistrements d'opéras de Vivaldi dont Orlando Furioso et La Fida Ninfa.
Nous avons déjà rencontré Philippe Jaroussky dans l'article consacré à l'album Mission où le contre-ténor donne la réplique à la grande Cecilia Bartoli. À 35 ans, Philippe Jaroussky a conquis un large public avec le timbre séraphique de sa voix. On peut supposer que ce timbre et la tonalité obtenue n'ont jamais autant approché le style des castrats de l'époque baroque. Philippe Jaroussky a débuté ses études musicales par le violon et le piano, et c'est en assistant à un récital du  contre-ténor Fabrice di Falco que sa vocation est née. Il a 18 ans, beaucoup de travail l'attend. Il en aura le courage, et notre bonheur de l'entendre n'a d'égal que le succès mérité qu'il rencontre.
À 21 ans, avec Gérard Lesne, son ainé et précurseur dans ce registre de voix, il chante dans l'oratorio Sedecia, Re di Gerusaleme d'Alessandro Scarlatti. Je me dois de vous proposer un air extrait de cet oratorio, Jaroussky chante le rôle d'Ismaël. C'est vertigineux de souplesse et bluffant d'apparente facilité.

Le répertoire et la discographie du chanteur sont larges et originaux, l'époque baroque, évidement, notamment avec Jean-Christophe Spinosi, son complice. Philippe Jaroussky a surpris en enregistrant l'album Opium, des mélodies françaises de Fauré, Debussy, Chausson et autres compositeurs de la fin du XIXème avec la complicité de Jérôme Ducros, Renaud et Gautier Capuçon et Emmanuel Pahud. Soyons juste, ce disque ne met pas en péril les mythiques Camille Maurane ou Régine Crespin, Il y manque un soupçon d'expressivité, mais je m'insurge quand je lis que la diction est inintelligible !!! On peut contester la médiatisation du chanteur, mais pas avec des arguments spécieux pour éviter d'écrire "débiles"… Exemple "le temps des lilas..." extrait du Poème de l'amour et de la mer de Chausson est d'une compréhension inouïe. Dans le même passage avec l'immense Jessye Norman, on ne comprend pas UN mot. Dommage mais réel.
La contralto Marie-Nicole Lemieux est québécoise et de la même génération que Philippe Jaroussky. Elle met son art au service de tout le répertoire attaché à sa tessiture : de Geneviève dans Pelleas et Mélisande de Debussy à Orphée dans Orphée et Eurydice de Gluck. Bien entendu, sa voix de contralto est mise à contribution dans le baroque.
On peut l'écouter sous la direction de Jean-Christophe Spinosi dans plusieurs enregistrements, notamment en complément du Nisi dominus chanté par Jaroussky dans l'album de ce jour où elle interprète le Stabat Mater. Elle a également gravé avec le chef et le jeune chanteur Orlando Furioso de Vivaldi, une performance récompensée par une Victoire de la Musique en 2005.
Voici extrait de cet opéra, l'air "Nel profondo" :



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Nisi dominus & Stabat Mater




Le Nisi dominus est la transcription latine du Psaume 126. C'est l'un des cantiques graduels chantés lors des processions vers Jérusalem à l'époque hébraïque. Il ne comprend que 9 versets. On trouve le texte facilement sur internet car il a été maintes fois mis en musique.
Dans cette œuvre qui ne dure qu'une vingtaine de minutes, Vivaldi atteint un équilibre entre la spiritualité et la virtuosité vocale qui en fait l'un des sommets de sa production religieuse. L'accompagnement orchestral comprend un ensemble de cordes et un orgue positif.
Le verset 1 "Nisi dominus…" est un air de louange, de remerciement à Dieu sans Lequel construire une maison est vain si la présence Divine n'est pas présente pour aider à la bâtir. Il s'agit d'une figure de style métaphorique concernant la confiance, donc la foi. Jean-Christophe Spinosi engage avec vigueur et joie ses cordes dans la courte introduction. Le phrasé est très dynamique, staccato. Le chef évite ainsi tout glissement vers une religiosité sulpicienne tout à fait hors de propos dans une œuvre de reconnaissance. La même remarque s'applique à la ligne de chant pure et directe de Philippe Jaroussky. La mélodie est tendue afin de souligner l'énergique conviction qui sied au sujet. C'est un psaume, un chant simple destiné à un peuple recueilli. Jarrousky module avec allégresse mais sans excès, les ornementations sont très présentes mais sans la frivolité qui serait plutôt de mise dans un opéra. Une entrée en matière gorgée de lumière…
Contre toute attente, limiter l'orchestration aux uniques cordes n'est pas un handicap au niveau des couleurs sonores. Le dialogue entre violons et violes ou violoncelles est d'une grande vivacité, une danse de timbres.
Les versets 2 et 3 s'opposent, l'un par un style contemplatif, l'autre par une apparente violence que nécessite l'expression "mangeant le pain des douleurs". Philippe Jaroussky se joue avec aisance du changement de climat qui peut intervenir à tout instant, juste sur quelques mots. On pense au Vivaldi virevoltant des concertos. Bien à l'évidence, l'écriture de ceux-ci a influencé la variété du discours de ces deux pièces.
Le verset 4 "Le seigneur comble ses amis dans leur sommeil" est l'une des plus belles pages jamais écrites par le vénitien. Bien que notée Andante, nous sommes ici à l'écoute d'un largo nocturne à la beauté hypnotique. Une marche d'une douceur infinie aux cordes graves structure ce morceau qui s'étire sur près de cinq minutes, une paisible respiration, un songe céleste. Les cordes aiguës illuminent le chant du contre-ténor d'une aura de pureté difficile à décrire. Philippe Jaroussky prie plus qu'il ne chante. La voix s'envole dans des aigus extrêmes sans aucune difficulté, mais avec une grande pudeur. Cet air n'est pas lyrique au sens scénique, non, plutôt divin au sens émotionnel. (Je vous laisse l'écouter dans l'extrait N°2.)  
Dans les 5 morceaux (versets) qui suivent, on va retrouver toutes les qualités déjà exprimées à propos de cet enregistrement : virtuosité de la voix mais sans ostentation et accompagnement de l'orchestre très présent par son élégance. Curieusement, le verset 7 qui est un bref Gloria est composé Larghetto. Là où l'on rencontre souvent des tempos vifs et, si je puis dire, glorieux, Vivaldi privilégie une forme de louange. (On peut s'interroger sur la mention du Saint-Esprit dans un texte tiré de l'ancien testament ! Pour toute explication, contactez un théologien.) Le chant est soutenu par une méditation instrumentale délicate et sereine, une mélodie secrète jouée sur un orgue positif et par un violon solo (orgue oublié dans la distribution donnée par le livret ! tss tss).
C'est assez extraordinaire d'entendre autant de musique avec juste un texte de 9 versets, quelques cordes, un orgue et une voix de contre-ténor. Merci de cette conjugaison entre le génie de Vivaldi et le talent de Jean-Christophe Spinosi, de son ensemble et de Philippe jaroussky.

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Le nombre de Stabat Mater composé à l'époque baroque est vertigineux. Pour les détails sur cette déploration de la Vierge au pied de la croix, je vous renvoie à l'article consacré à l'un des plus célèbres, celui de Pergolèse (clic).
Celui écrit par Vivaldi est court et beaucoup moins ambitieux que ceux de Pergolèse ou de Scarlatti. À l'ensemble des cordes, un peu de couleur est apporté par un théorbe et la partie chantée est destinée à une voix de contralto, celle de Marie-Nicole Lemieux pour ce CD.
La partition me paraît moins imaginative et profonde que celle du Nisi Dominus. Attention, nous retrouvons quand même la vivacité de l'écriture de Vivaldi. Nous n'écoutons pas une œuvre sombre et lugubre. L'interprétation est tout à fait intéressante, mais à ne pas vouloir "opératiser" cet ouvrage d'église, la contralto semble restée en retrait, manquer de sensibilité. C'est très subjectif...

Nota : le Nisi Dominus et le Stabat Mater sont séparés par un duo de Philippe Jaroussky et de Marie-Nicole Lemieux dans un crucifixius.

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Discographie alternative



Pour celles ou ceux qui chercheraient à découvrir l'intégralité de l'œuvre religieuse de Vivaldi, le cycle complet de Vittorio Negri élaboré dans les années 70 est toujours disponibles dans diverses éditions. L'oratorio Judith Triomphante est un incontournable du disque même si la distribution est purement féminine (Philips 5/6).
Andreas Scholl a enregistré le Nisi dominus et le stabat mater, mais sur deux albums différents. Le contre-ténor allemand est évidemment très à son aise dans ce répertoire et l'accompagnement est très vivant. Un solide concurrent même si je trouve la voix plus "mâle" et moins céleste que celle de Jaroussky (Decca 5/6). Le disque est complété par le salve regina, autre œuvre remarquable de Vivaldi. Andreas Scholl a également enregistré le Stabat Mater avec l'ensemble 415. Il l'emporte assez facilement sur le disque commenté ce jour. Il redonne à l'œuvre le style de lamentation imposé par le genre mais en évitant tout effet larmoyant. Du grand art (HM – 6/6)
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Vidéos



Un micro documentaire sur l'élaboration du Nisi Dominus et du Stabat Mater avec interview des interprètes. Comme le demande très justement Jean-Christophe Spinosi à propos du sublime verset 4 (cum dederit, extrait Deezer N°2 du Nisi Dominus) : "… Est-ce que vous pouvez dire que ça ne vous a rien fait ?"


1 commentaire:

  1. pat slade23/2/13 11:02

    Magnifique voix de Philippe Jaroussky. Une oeuvre à écouter le soir religieusement après une harassante journée de travail. Encore une chronique net,simple et précise de M'sieu Claude (Parfaite comme d'habitude !). A quand la dernière oeuvre célèbre de Vivaldi? le concerto pour mandoline ?

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