dimanche 19 juin 2011

ANDRÉ RIEU : Maestro ou Classic’ en toc ? par Claude Toon

André Rieu : Le classique pour les Nuls ou le bourreau du classique, that is the question ?


- Dis donc Luc, il lui arrive quoi au Toon ? C’est du grand n’importe quoi ce sujet ! Faut dire qu’avec ton idée de l’appeler Papy…
- Ch’ais pas Rockin, entre Schoenberg, Berlioz, Hilary Hahn, Gergiev, Munch, Boulez… Ben, je ne comprends pas !
- Ça m’angoisse Luc, on fait quoi ? On le transfert de Sainte-Anne à la résidence « Les coquelicots bleus » ?
- Vincent est-il au courant de ce qui se trame ? il va être triste.
- Bon ! Luc, Rockin et  les jeunots, je peux en placer une…. WOLFGANG, Pu… arrête de bouffer l’hortensia….. et BBP, prend tes gouttes avant de péter un câble !

Aller, moi aussi je m’autoproclame une star et je chante :
I’m singiiiing under the daube, tralala…….. C’est la danse des canards (fausses notes)… A la fête de la bière, on violone, on violone tadada…..

Cette subtile entrée en matière pose une question existentielle musicologique. Un artiste a-t-il le droit de massacrer le répertoire classique ou autre pour faire du chiffre ? Répondons « non » par principe. Mais alors, son public nombreux a-t-il le droit de l’écouter ? Ben oui, sinon on tombe dans le fascisme intellectuel ! Et son public n’est pas forcément un ensemble non vide de crétins. Donc le monsieur en queue de pie, avec sa tignasse seventies, il a le droit de violoner. Hélas oui, CQFD. Mais autre question : a-t-on bien objectivé ce massacre ? Il faudrait faire un benchmark comme on dit de nos jours. Je vais voir cela de très près !
Ah la vache, ma chronique se présente comme le 21ème axiome d’Hilbert. Il va falloir aboutir à une démonstration.
Bon, stop aux conjectures vachardes ! On fait comme d’habitude, on écoute, on analyse et, comme dit Jean-Claude Duss, on conclut, enfin faut voir avec qui et pourquoi….
ANDRÉ RIEU : sa vie et son œuvre
André Rieu est né en 1949. Son père, chef d’orchestre, l’initie au violon. Il suit des études sérieuses au conservatoire de Bruxelles. Ce n’est pas un prodige comme Gidon Kremer ou Hilary Hahn, mais il obtient néanmoins un premier prix. On ne peut pas lui reprocher un manque d’ambition puisqu’il crée un premier petit orchestre de salon en 1978.
Il crée ensuite le Johann Strauss Orchestra avec lequel il va triompher dans le répertoire populaire comme les valses Viennoises. Il délaisse les salles de concert pour s’orienter vers des spectacles kitchissimes et burlesques, dans des stades, où il est adulé par un public de fans peu regardant sur ce qui se cache derrière les notes des partitions. Il adapte de façon souvent contestable des œuvres classiques. Il vend des millions de disques. André Rieu est-il un produit de grande distribution qui trahit les compositeurs à des fins mercantiles ou un musicien ? Cette chronique fait le point
Écoutes comparatives à titre de benchmark, c'est du sérieux !
On évalue en double pesée. Principe : un morceau, deux interprétations, celle du Musicator et une concurrente, après on fait le point. Autopsier des victimes mélodiques aidera à démasquer un imposteur ou absoudre un vrai musicien.  Voici le programme :





Don’t cry for me Argentina : la célèbre chanson du film Evita de 1996 et d’Alan Parker. Je n’ai pas vu ce film controversé, mi historique, mi comédie musicale. Le sujet présent est précis : la chanson et l’interprétation qu’en donne la chanteuse américaine Madonna. Puis, nous écouterons une version « opéra » dans une transcription d’André Rieu. La musique originale est de Andrew Lloyd Webber.
Á ma gauche Madonna dans une scène du film Evita, Á ma droite André Rieu et la chanteuse hollandaise Suzan Erens (sa belle-fille)... C’est parti.




Madonna dans Evita (1996)
Madonna : Les cordes de l’introduction orchestrale sont articulées, vibrantes, la harpe bien présente malgré le bruissement de la foule. [0’46] Madonna intègre le personnage et épouse le contexte. Le titre « Ne pleure pas pour moi Argentine… » évoque sémantiquement la complainte. La voix sensuelle de la chanteuse, légèrement frissonnante, possède une chaleur qui émeut. L’élocution est parfaite, pourtant mon anglais est faiblard. Le legato se fait subtile avant les fins de couplets « To the night.. » [1’20], pas d’hésitation, simplement un accent d’émotion... Une complainte se doit d’être égale sur le plan du niveau sonore, un crescendo lent et régulier est souvent de rigueur. [2’20] C’est le cas ici. Madonna convainc sans forcer la voix. L’accompagnement est très équilibré, les cuivres interviennent dans les pauses [3’52]. C’est prenant. On peut détester la chanson datée, le film, la diva sulfureuse, mais techniquement et musicalement, elle a du métier !
André Rieu et Suzan Erens : Familier des mises en scène kitch, l’orchestre dispose de pupitres en sucre d’orge. Pourquoi pas ? La cantatrice fait son entrée en scène en grandes pompes, comme pour nous interpréter les 4 derniers Lieder de R. Strauss. Les cordes attaquent avec un vibrato d’enfer typique des violonistes qui ont peur des fausses notes. C’est rapide, plutôt morne et staccato, donc bizarrement triomphal pour une complainte. [0’55] Aie, la voix est pointue, affectée, mais juste. Mais pourquoi le recours aux vocalises sans tendresse, pourtant c’est une chanson nostalgique. [1’28] idem pour la pause avant « to the night » ? Initiative qui rend le discours trop lyrique, façon Scala (si je puis dire), donc désincarné. [1’48] Le ton monte brutalement ! [2’30] L’orchestre se lance à fond dans le pathos, lourd, pataud. Les cuivres couvrent la voix. Orchestre et chanteuse se disputent la place. Crier n’a jamais ému quiconque. [3’39] La tombée de phrase dure des plombes (+6’’). Comme aurait hurlé Toscanini à Caruso « Bon ça va !! ». [4’15] La timbale se prend pour le barreur de la galère de Ben-Hur appuyé par un chœur qui ne fait pas dans la dentelle. Comme on dit : hors sujet même avec un meilleur son.
Score : Madonna 2 ; Rieu : 0




Chostakovitch ; Valse N°2 de la suite de Jazz N°2 : Les populaires suites pour orchestre de jazz datent de 1928 (dont cette valse que tout le monde chantonne suite à une célèbre publicité…). Un moment heureux avant les purges staliniennes. Chostakovitch découvrait la modernité et la vitalité du Jazz.
A ma gauche Riccardo Chailly dirige le Concertgebouw d’Amsterdam. A ma droite André Rieu dans un immense hall… C’est parti.

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Dmitri Chostakovitch va-t-il pouffer ?
Ricardo Chailly : On imagine une soirée d’été. Tout commence par une mélodie rythmée en douceur par une caisse claire puis colorée par le thème énoncé au saxophone [0’22] puis repris avec alacrité [0’30] par quelques cuivres et percussions humoristiques et rutilantes. [0’45] Dmitri s’amuse et Ricardo Chailly fait swinguer l’orchestre classique, un piano et des cordes interviennent pour développer ce thème non par des variations mais en jouant sur l’orchestration et le rubato, un perpetuum mobile. [2’26]. La reprise intervient, alanguie, avec un soupçon de tendresse émue, et l’intrusion d’un trombone facétieux pour ne pas briser la gaité. Les cordes expansives, magnifiquement détimbrées et chantantes, se poursuivent jusqu’à un accord final léger et franc ! Embrassez vos cavalières… Cette musique sous la baguette du chef avec l’un meilleurs orchestres du monde a fait le tour de la planète. Un Chostakovitch dansant et sensuel, ce n’est pas tous les jours !

André Rieu : Mais qu’est-ce que je fous là ? Une patinoire, un vélodrome, la résurrection d’Interville ? Sur une piste pour défilé de mode, une matrone joue du saxo en tenue de mariage, un chou à la crème bavarois. On a pris le train en marche. Bord.., ils sont des milliers à danser d’un pied sur l’autre à défaut de savoir si c’est une valse à 3, 4 ou mille temps (Brel revient !). Dans les gradins, ils se prennent par les bras et se balancent un coup à gauche, un coup à droite. « Maman ! Je veux m’casser d’la fête de la Bière à Nuremberg !. Dmitri, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font... » Je ferme les yeux ou je continue, chronique musicale oblige ? Mais… ils font semblant, c’est du Play Back, il n’y a même pas de micros, c’est son enregistrement. Le Rieu, il a fait une transcription. Une marée de cordes insipides et outrancière supplante le délicat et festif développement orchestral expliqué ci-dessus. Il pizzicate le violoneux, du bout des doigts. De toute façon, dans cette sauce au boudin, on n’entend rien. On est perdu dans une mauvaise valse de Vienne, un jour de beuverie nationale.
Pour le score, je n’ai pas le choix : Chailly : 2, Rieu 00.




 On a déjà belote et rebelote, il manque les dix de der : et bien le voici : un classique des classiques...
BACH : Aria de la Suite N°3. Les suites de Bach sont composées de danses précédées par une ouverture à la française. Dans la troisième suite, l’ouverture est imposante. Bach a donc intercalé un aria avant les gavottes, bourrées et gigues conclusives. Il s’agit d’une sarabande en forme d’air empreint de spiritualité, comme issue d’une cantate ou d’un oratorio.
A ma gauche l’orchestre San Francisco Early Music. A ma droite André Rieu dans sa datcha, au coin du feu, avec des musiciens qui font la tronche pour faire mystique… C’est parti.

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Bach se contente d'écouter (air sévère)
San Francisco Early Music : Cet orchestre nous propose une interprétation sur instruments d’époque. Je ne le connais pas, donc ne suis pas influencé par un a priori. Le violon solo est bien présent. C’est merveilleux d’articulation, peut-être un tempo un peu lent. Les arpèges du théorbe aux couleurs cristallines et les ornementions donnent le ton de la danse (une sarabande), dans ce morceau au caractère spirituel marqué. Le son des cordes est d’une belle richesse harmonique. La durée des notes est respectée. Les phrases mélodiques se superposent comme des vagues qui se rejoignent. On retrouverait tout cela chez Marriner ou Goebel et tant d’autres encore dans un climat aussi magique. Une des pages les plus populaires de Bach par sa sincérité.
André Rieu : Le phrasé est terne et trop rapide. On voit André Rieu jouer mais sans l’entendre. Il effleure son Stradivarius plus qu’il ne le maîtrise à bras le corps (revoir les vidéos d’Hilary Hahn). La pulsation méditative est envahie pas des pizzicati obsédants, des graves lourds. On retrouve toujours ces fins de phase traînantes et fades [1’50]. Le phrasé monotone ne transporte pas. Franchement, ce n’est pas effroyable comme Chostakovitch, mais tout de même emphatique et larmoyant, et le rubato sans objet étouffe les ornementations, donc la rythmique. André Rieu gomme toute la nuance entre le spirituel et le divertissement. Les phrases disparaissent dans une unique mélopée aplanie. Dieu que je m’ennuie… En fait Bach est le gagnant. Sa musique est tellement sidérale, que même maltraitée, elle reste belle.
Score : San Francisco Early Music : 2, Rieu : 0
Score Final : Artistes témoins : 6, Rieu : 0 donc note éliminatoire !





D’une nature curieuse et pour être certain de ne pas snober mes lecteurs assidus, j’ai trouvé un album « Ses plus grands succès » où le bellâtre de l’archet interprète quelques pièces du grand répertoire. Rapidement :
  • J. Strauss : Le beau Danube Bleu : extatique, épais, un gros coup de timbale, pour la poésie c’est mort à [0’22]. Kubrick en a perdu sa barbe !
  • G. Rossini : l’ouverture de Guillaume Tell : C’est braillard, excessif d’accentuation dans une page qui facilite ces défauts. Idéal pour un cartoon avec Daffy en maestro.
  • J. Rodrigo : Concerto Aranjuez ; cordes monotones (on n’en sort pas), trompette mexicaine à la Rio Bravo ; aussi gai qu’une sonnerie au mort à Fort Alamo.
  • M. Steiner : Thème de Thara. Ah la nostalgie sudiste avec un cornet de frites, un violon pleurnichard dans une guinguette de Rotterdam. J’en pleure, oui mais de quoi ?
  • M. Ravel : Le Boléro. Les canons de Navarone, le retour.
Bon, ça me saoule !
André Rieu, le charmeur de Hamelin qui a troqué sa flûte pour un violon, est-il un escroc ? Non, il ne vole personne… En fait, il traîne une cohorte de gens aux oreilles défaillantes avant l’âge, plutôt que des marmots comme dans le conte. Quant aux rats dudit conte, ils ont dû se faire la malle……Alors c’est le nivellement par la base. Surement, mais à qui la faute : l’école publique et obligatoire et sa formation musicale laxative, les médias qui fayotent, le gouvernement qui se remplit les poches via les taxes, etc… Je suis sûr qu’il peut postuler comme Chevalier des Arts et des Lettres.
Ce gars-là me fait mal à la musique (pas très français, mais un peu dans la mouvance « touche pas à mon pote »). Autrefois Franck Pourcell ou Raymond Lefebvre avaient créé eux aussi des orchestres populaires de Music-hall pour jouer un répertoire personnel ou enregistrer des B.O.F.. Ils ne trahissaient pas le répertoire symphonique à coup de transcriptions insipides, criardes et blafardes. André Rieu s’est-il en toute innocence érigé en « faussaire » respecté et officiel ? Oui, et sans doute de bonne foi, mais c’est la magie de la musique qui en pâtit…. Sommes-nous prêts à accepter des graffitis et et autres tags sur les tableaux de maîtres (Van Gogh, de Vinci) ou sur les grands monuments historiques ? Je ne pense pas, enfin j'espère !
Principe intangible de votre chroniqueur, le public on le respecte ! Après tout, à chacun sa façon de se lobotomiser. Moi, après des journées épuisantes à écrire mes chroniques, je regarde dans le poste, à tout jamais, où je lis des thrillers achetés 3 € chez des bouquinistes. On se lave bien les chicots le soir, alors pourquoi pas les neurones pour s’affranchir des caries du bulbe… Mais, à écouter le monsieur en queue de pie démodée et à l’air de VRP, on risque l’addiction à la musique où ne subsiste que le squelette. Il devient inutile d’apprendre à écouter, à se concentrer, à vibrer, à faire travailler sa mémoire. C’est bien dommage. Chers amis n’oublions pas que dans le répertoire classique, on a le choix... de l’interprétation bien pensée, dans plein d’autres musiques également. DEBLOCNOT accepte toutes les missions même impossibles.

Pour les extraits et l'album mentionné.



Pour vous remercier de votre patiente lecture, LA vidéo : Quand un corps, un violon et nos émotions ne font plus qu’un : la violoniste se présente et cite l’œuvre. No comment (passer en HD plein écran)

8 commentaires:

  1. Géniale la vidéo! J'aimerais me faire réincarner en violon dans une vie postérieure...

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  2. Jamais vu un ange jouer du violon... jusqu'à présent... (...soupir...)
    L'homoncule chevelu sur son crin-crin... j'en parle même pô !!!

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  3. Le Chostakovich m'évoque moins une pub pour une assurance, que la scène d'ouverture de EYES WIDE SHUT, dernier opus du Maître... Je suis incapable d'entendre ce thème, désormais, sans verser une larme.

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  4. Et dans la version "fête de la Bière", c'était une larme de quoi ?

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  5. Personnellement, et sans vouloir (ni pouvoir) contester la supériorité des musiciens mis en concurrence, je trouve qu'André Rieu a sans doute au moins un mérite, celui d'avoir mis la musique classique à la portée de gens qui, sans lui, ne s'y seraient jamais intéressés.

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  6. Merci philMaq pour cette remarque souvent entendue. Je pense au contraire que André Rieu créé un rideau de fumée qui empêche d’accéder à la musique classique dans sa quintessence. Ce N’EST PLUS de la musique classique. L’artiste, certes motivés (130 concerts par an), a recréé un style de « variété » à partir de thèmes ou de morceaux classiques in extenso (en durée uniquement) qu’il contamine par une orchestration inappropriée, ampute, vivisecte et joue mal pour tenir les 5-6’ du genre.
    Il y a pourtant plein d’initiatives de bon aloi pour élargir le public à une musique soit disant « pour privilégiés » (privilégié de quoi ?) ; en vrac : les grands spectacles comme Aïda, Turandot ou même la 8ème de Mahler (il faut oser) au stade de France, à Bercy, ailleurs en France (tournée du Requiem de Verdi cet été), les folles journées de Nantes avec 150 concerts dans une ambiance bon enfant, des concerts gratuits le dimanche au Chatelet, etc., etc. et avec des tarifs abordables. Un accès à la musique passe par sa démocratisation sociale (il est vrai que 100 € à Pleyel…) et non par sa dégradation musicale.
    Nota : une bonne place pour un concert d’André Rieu coûte de 80 à 140 €, quand même ! Il y a des places correctes à 10 € à Pleyel.
    Amicalement.

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  7. sans compter des tas de disques à 5-6 euros. avec des interprétations de grands orchestres dirigés par de grands chefs. par exemple la 7eme de Beethoven dirigée par Carlos Kleiber (merci Claude) et achetée 7euros.

    christian s

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  8. Shuffle master23/6/11 11:04

    Je ne connais pas grand chose au fond de l'affaire, mais je suis entièrement d'accord avec l'appréciation sur le rideau de fumée qui empêche l'accès au véritable classique. Idem en littérature. André Rieu et ses semblables jouent sur l'ignorance, la défiance d'un certain public (public de mèmères commerçantes régécolorisées), face à la "Kultur". Tout se mérite; il faut faire un minimum d'efforts. Mais pour certains, c'est trop demander.

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