vendredi 8 avril 2011

PATTI SMITH "JUST KIDS" (2010) par Luc B.


Ce livre de Patti Smith n’est pas l’autobiographie d’une chanteuse de rock, comme il en fleurit aux étals des librairies tous les quatre matins. L’auteur concentre son récit sur une période courte de sa vie (1967-75), et surtout sur sa relation avec le photographe Robert Mappelthorpe. Précisons qu’elle a écrit elle-même ce livre passionnant, ce qui est loin d'être le cas de nombreux confrères. Mais comme nous l'apprendront ces lignes, Patti Smith est avant tout un écrivain, un poète, égaré chez les punk.


Patti Smith vient du New Jersey, d’une famille très croyante. Et c’est en imaginant des prières, autres que les litanies habituelles que sa mère lui faisait répéter, qu’elle trouve sa voix. Elle écrira. Et elle dessinera aussi, se créant un imaginaire très personnel. En 1967, avec ses économies, elle part à New York. Rapidement sans le sou, elle vit de petits boulots, serveuse, vendeuse en libraire, dort dans des piaules infâmes, voire dans la rue, où elle apprend auprès d’un SDF lunaire l’art de la débrouille. Importunée dans la rue par un homme trop pressant, elle reconnait sur le trottoir d’en face un jeune homme croisé quelques semaines plus tôt dans sa librairie, se précipite vers lui, comme s’ils étaient de vieux amis. C’est Robert Mappelthorpe.

auto-portrait




Avec Robert au Chelsea.

Mappelthorpe est lui aussi issu d’une famille catholique (mais bourgeoise) qui tente de faire sa vie à New York. C’est la rencontre de l’âme sœur. Elle dessine, lui peint, elle écrit, lui sculpte, fabrique de petits objets, et ils vont mettre en commun leur univers artistique. Patti Smith travaille toujours dans sa librairie, ramène de quoi se payer des chambres d’hôtels, où s’entassent les dessins, les montages, les collages, et plus tard les premiers travaux photographiques de Mappelthorpe. Ils parviennent à intégrer un des cercles de la Factory d’Andy Warhol, rencontrent des artistes bohêmes. Quand l’argent vient à manquer, Mappelthorpe part faire le tapin homo. Il découvre (lors d’un voyage à San Francisco) ses tendances homosexuelles et sado-masochistes, dont il exploitera la violence dans ses œuvres extrêmes. Patti accepte la tournure que prend le stytle de vie de Robert, le couple reste soudé, et s’installe au Chelsea Hôtel, haut lieu de l’underground newyorkais, où contre quelques toiles gardées en caution, des artistes peuvent avoir un toit. Les travaux de Mappelthorpe commencent à intéresser, et les poèmes de Patti Smith trouvent aussi écho dans des soirées de lecture.


L'hôtel Chelsea, de nos jours, et Patti Smith dans sa chambre, avec Sam Sheppard

De 1970 à 1974, Patti Smith publiera des recueils de poésie (dont Robert réalise les couvertures) déclamera ses lignes sur scène, jouera au théâtre pour des amis (dont Sam Sheppard avec qui elle partagera la vie), rencontre le gratin post beat-génération (Allen Ginsberg, dans une scène cocasse où celui-ci drague Patti pensant avoir affaire à un jeune garçon !). Plusieurs fois elle ira à Paris, rendre hommage aux poètes qu’elle admire (Rimbaud, Genêt, Baudelaire), à Jim Morrison enterré au Père Lachaise, découvre l’engagement politique avec Jean Luc Godard (ONE+ONE, lors de son premier séjour en France), et de rencontres en rencontres, commence à frayer avec le monde de la musique : Danny Fields, Janis Joplin, qui devait chanter ses textes à l’époque de PEARL, Jimi Hendrix (très jolie scène entre de grands timides), son ami Johnny Winter (voisin au Chelsea Hotel, persuadé d’y passer bientôt parce que son prénom commence par un J, comme Jim, Janis, Jimi…). Mappelthorpe et elle, partagent maintenant la vie de toute une faune de musiciens, graphistes, cinéastes, poètes, stylistes, tous fauchés, vivant chez les uns ou chez les autres.

Le premier album de Patti Smith, avec une photographie de Robert Mappelthorpe. La chemise blanche avait été achetée quelques heures plus tôt à l'Armée du salut.


Pendant toutes ces années, l'argent se fait rare. Chaque sou est économisé, pour s'offrir un beignet (le luxe !) une place de cinéma, du papier à dessin ou des pellicules photos. Robert Mappelthorpe rencontre des amants-mécènes, et pousse toujours plus loin ses expériences SM, utilisant un simple polaroïd (Patti Smith sera évidemment son premier modèle). Patti Smith accepte le mode de vie de son compagnon, et même séparés, un fil invisible et indestructible semble lier ses deux êtres, qui se protègent, s’inspirent, se comprennent, respirent ensemble et se confondent. Plusieurs amis du couple invitent Patti Smith à écrire des chansons. Jusque-là, elle lisait ses poèmes, parfois accompagnée par le guitariste Lenny Kaye. Un soir, dans le club CBGB, elle assiste à un concert du groupe TELEVISION. Le guitariste Tom Verlaine, avec qui elle partage le goût de la poésie, lui composera des musiques, l’accompagnera, comme Richard Hell, et rejoint plus tard par Allen Lanier (avec qui elle vécut) qui en parallèle joue dans le groupe de hard rock BLUE OYSTER CULT. Un bassiste et enfin un batteur rejoignent la formation, de ce que désormais il convient d’appeler THE PATTI SMITH GROUP. Ils interprètent notamment « Gloria » de Van Morrison, ou « Hey Joe / Piss factory » de Hendrix, rallongeant les textes avec les poèmes de Patti Smith. Les 45 tours sont financés par Robert Mappelthorpe (et dont, encore, il conçoit les pochettes avec Patti). Et en avril 1975, le groupe est convaincu de rentrer en studio (l’Electric Lady, conçu par Hendrix), pour ce qui sera le premier disque de la future papesse du punk-rock : HORSES.




Patti et son mari Robert "Sonic" Smith
Les dernières années ne prennent que quelques pages… Patti Smith  se marie avec Fred Sonic Smith, un musicien ayant débuté dans le groupe MC5, avec qui elle aura deux enfants (et qui décède en 1994). En 1978, elle sort l’album EASTER qui contient son tube « Because the night » offert par Springsteen, alors voisin de studio. Alors qu’elle et Mappelthorpe marchent dans la rue, ils entendent partout « Because the night », ce qui fera dire à Robert : « ça y est, tu es devenue célèbre avant moi… ». Pas d’amertume dans ces propos, la réussite de l’un étant aussi la réussite de l’autre. La réputation de Robert Mappelthorpe explosera au début des années 80, avec toute une série de clichés noir et blanc, d’amis, de stars, d’amants de passage, des nus aux éclairages sophistiqués. Avec Patti Smith, ils exposeront d’ailleurs ensemble, lui ses photos, elle ses dessins. En 1986, Robert Mappelthorpe apprend qu’il est atteint du Sida. Il meurt en mars 1989.


Patti Smith, séance de lecture publique.
Un livre biographique, oui, mais qui dissèque une relation fusionnelle entre deux artistes. D’abord des petits riens, des boutons de culotte collés sur une feuille, que le second complètera de quelques traits de fusain. La nécessité de travailler pour soi, et pour l’autre, de dégager deux personnalités au sein d’une création commune. Les premières scènes à deux, dans quelques mètres carré, sont très belles, avec ces petits cadeaux qu'ils se font, trois fois rien, de la récup, des scènes qui respirent l'innocence, et la confiance en l'autre. C’est un livre sur l’honnêteté des sentiments, sentimentaux, charnels, amicaux. C’est un livre sur une femme qui aimait et admirait profondément un homme, le bouillonnement intellectuel est présent à chaque page. Robert Mappelthorpe dégage une personnalité forte, complexe, charismatique. Ce livre est aussi un passionnant documentaire sur ces années-là, la vie de bohême, la vie d’artistes, l’ébullition artistique, avec milles souvenirs et anecdotes (jamais scabreuses), sur cette vie simple, quasi monacale. Et c’est aussi une écriture franche et pudique à la fois, très maîtrisée, où Patti Smith se livre complètement. Des descriptions justes, en quelques mots, des portraits attachants de tous ces dézingués, anonymes ou célèbres, des images, la récurrence de la couleur blanche, qui transpire d’innocence, de joie de vivre (le titre « Just Kids » n’est pas usurpé) malgré des conditions matérielles difficiles.


Quelques clichés (très soft...) de Robert Mappelthorpe. On reconnait Grace Jones, Andy Wahrol, et Patti Smith. 


"JUST KIDS" de Patti Smith, édition Denoël, 323 pages 









1 commentaire:

  1. Claude Toon8/4/11 11:25

    C'est en écrivant ceci dans Amazon le 22 janvier :
    "Je fais partie des 2000 privilégiés qui ont pu participer au concert Patti Smith - Philip Glass hier 21 janvier 2011 Salle Pleyel. Les deux artistes rendent régulièrement hommage à Allen Ginsberg, leur ami et sulfureux poète mort en 1997 : Lecture des textes par une Patti Smith transfigurée accompagnée avec humilité par Philip Glass et le guitariste Lenny Kaye, et même sa fille, jeune pianiste pour assurer la succession"...
    ...que je fus promu, de fil en aiguille, deblocnoteur "classique".
    C'est fou non ?
    Inutile de préciser que cet article va me conduire à la dépense... Merci Luc

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