mercredi 7 octobre 2026

BAKER GURVITZ Army " Elysian Encounter " (1975), by Bruno



    Si on parle des frères Gurvitz, Adrian et Paul, généralement ça n'évoque rien. Par contre, Ginger Baker, si. Le rapport ? Un groupe, un très bon groupe, formé de ces trois loustics : Baker Gurvitz Army. 

     Les frangins Gurvitz ne sont pas des novices. Débutant lors de la décennie précédente sous le patronyme de Curtis - ça fait de suite plus anglais (et probablement plus facile à prononcer pour les rosbeefs) -, ils obtiennent un premier et notable succès avec leur power trio GUN et le fameux proto-hard-rock "Race with the Devil" (1), qui fut un hit en 1968 - et qui va rester dans les mémoires. Chanson qu'on retrouve sur leur très bon album éponyme recelant quelques petits trésors heavy-rock où fusionnent psychédélisme, pop et pré-progressif. Hélas, après un second opus moins réussi, la fratrie se séparent et Adrian part convoler avec Buddy Miles - dans le Buddy Miles Express. 

     De son côté, Paul s'offre un album de soft rock bien mielleux et orné de petites fleurs roses et mauves 😃

     Joueurs, lorsque les frères se réconcilient et repartent ensemble arpenter les planches, plutôt que de reprendre le nom de ralliement de "Gun" - qui n'est pas encore effacé des mémoires -, ils préfèrent repartir à zéro sous un nouveau patronyme. Pourtant, poursuivant sous la formule du trio, seul le batteur change, et Adrian Gurvitz reste le compositeur principal. Ainsi, en 1971, Three Man Army voit le jour, et pendant quatre années va travailler d'arrache pied, mais sans vraiment récolter un succès à la hauteur de leurs efforts. Toutefois, Three Man Army réalise trois albums  particulièrement intéressants, faits d'un heavy-rock chiadé, flirtant avec le progressif, qui bien que loin de rivaliser en notoriété avec ceux des gros bonnets du genre, et même de nombreux seconds couteaux, ont réussi à passer allégrement les âges, et sont encore aujourd'hui régulièrement mis à l'honneur par des amateurs de musique millésimée "70's", et de heavy-rock en général. En 2005, Adrian Gurvitz exhume, sous le nom de "Three Man Army 3", des bandes initialement prévues pour un album concept. Un album à part, sans grande saveur, où l'on peine à retrouver l'esprit du trio.


   Mais la fratrie Gurvitz est joueuse, et plutôt qu'essayer, encore une fois, de pérenniser une formation, de profiter de sa notoriété, aussi ténue soit-elle, elle préfère repartir de nouveau à zéro, sous un nouveau patronyme. Toutefois, cette fois-ci, ce choix de changement ne leur incombe pas totalement. L'arrivée d'un nouvel acteur haut en couleurs, au passé et au caractère aussi flamboyants que sa chevelure, impose l'adoption d'une nouvelle bannière. D'autant qu'il est bien probable que l'égo surdimensionné de l'intéressé n'aurait pas accepté que son nom soit caché derrière celui d'autrui - surtout derrière celui de gars qui auraient moins de bouteille que lui. C'est que monsieur Peter Edward "Ginger" Baker a sa petite sensibilité. Un caractère bien trempé, pour ne pas dire acariâtre -. Même avant la brève mais ô combien fondamentale épopée du power trio Cream, qui participa à changer radicalement et à jamais le paysage musical de la planète, Ginger avait déjà gagné sa réputation du gars qu'il ne fallait pas énerver, ou froisser, sous peine de subir un courroux où les mots les plus acerbes pouvaient fuser aussi vite que les poings.

     Ainsi, après Blues Incorporated, après Graham Bond Organisation, après Cream, après Blind Faith, après son Ginger's Baker Air Force, après sa collaboration avec Fela Kuti et après son escapade solo (album "Stratavarious" 1972), Baker souhaite renouer avec les joies d'un rock plus énergique et bruyant, plus heavy. La rencontre avec les frères Gurvitz y pourvoit. 

     Rapidement, (trop ?), le trio réalise un premier opus qui sort au début de l'année 1975. Un très bon premier album sorti en début d'année, mais où la batterie de Ginger prend un peu trop ses aises, cherchant parfois à s'imposer sans vraiment se soucier de l'équilibre de l'ensemble. Comme s'il avait besoin de prouver quelque chose... (2)

     En pleine effervescence, dans le courant de l'année, Baker Gurvitz Army s'étoffe d'un chanteur complémentaire - Adrian se contentant seulement de deux chansons en tant que chanteur principal, et Paul étant cantonné au chœurs - et d'un claviériste, et réalise un disque de toute beauté qui sort la même année. Au chant, c'est Stephen W. Parsons, plus connu sous le sobriquet de Mr. Snips et pour son implication dans le groupe Sharks - avec Andy Fraser et Chris Spedding - qui fait son entrée. Et aux claviers, Peter Lemer, bien plus connu dans le milieu du Jazz. 


   Cette deuxième fournée s'inscrit dans le club très fermé des albums qui, bien qu'indissociables de l'univers "Rock", sont toutefois inclassables. Naviguant sans obstacles ni accros dans diverses eaux sans nuire à une cohésion rare. En effet, qu'est-ce donc que la musique de Baker Gurvitz Army ? Du heavy-rock ? Indéniablement ! Mais quelques rémanences jazzy - souvent insufflées par le jeu énergique de Ginger et évidemment présentes dès qu'on lâche un peu la bride à Lemer - peuvent à l'occasion colorer certains mouvements, comme un peintre fou le ferait grâce à des projections de teintes pastels sur un tableau fini. Bien des fois aussi, ça penche plus vers un rock-progressif. Et même du soft rock tendance californienne.

     Ainsi, on pourrait s'étonner qu'après une cavalcade soutenue - mais non effrénée - sur un terrain aux rémanences d'un Santana sous amphés, franchissant un obstacle funky et un second jazzy ("People"), la troupe plonge directement dans une forme de reggae vaporeux. En dépit de sa slide malingre, "The Key" se révèle envoutant, se parant d'un manteau (incrusté de perles) importé d'Afrique. La pulsation (heavy) rock revient de suite avec un "Time" à cheval entre Three Man Army et Cream. Normal. En intro, Ginger, tel un Big Brother de 1984, pose sa voix autoritaire comme s'il annonçait quelque funeste destin. "Au fin fond de la vallée de la Colline de l'Attente, repose, se tient debout ou gît la raison de notre existence. Au lever du soleil brumeux, sous un vent froid, le jugement lointain juge nos âmes. Ne me demandez pas comment il est arrivé là. Il est dans vos pensées et dans les miennes"

     Nouvelle accalmie avec un "The Gambler" qui s'en va flâner sur les plages californiennes, en compagnie des Eagles. "Tu es un menteur... Tu es un aveugle, et un aveugle ne peut voir qu'on ne doit pas tuer au nom de la religion... Est-ce vraiment le chemin de l'homme ? ". Pour "The Dreamer", la troupe reste sous le soleil et, grisée par son chaud rayonnement, prend un petit peu de vitesse, manquant de s'envoler sous le coup de l'allégresse. Une chanson pop guillerette aux accents sudistes et aux réminiscences flower-power "Tu dois rêver de tout ce qui t'entoure. Essaie de voir ces choses, elles sont en toi". 

     Après ces élans solaires, le groupe fait marche arrière, et se nimbe d'un sombre halo pour franchir une terre gaste, toxique. Pourtant, "Remember" est une chanson d'amour ; mais du genre délétère, qui ronge les sens et mène à la folie. Le morceau évolue dans une forme de rock-progressif bluesy, ombragé et accablé, jusqu'au large break instrumental qui chasse brume et nuées et s'envole dans un énergique élan jazzy évoquant les débuts de Journey - avant l'ère commerciale. Et comme à chaque fois qu'il prend un solo, généralement marqué par l'école du British-blues, Adrian Gurvitz fait preuve de subtilité sans jamais s'écarter du tempo et du caractère du morceau. 


     À l'exception de "People" et lors des quelques breaks, on a rarement entendu un Ginger Baker aussi mesuré, aussi "discret". C'est à croire qu'on a mis du Tranxène dans son thé. Mais le rouquin colérique se réveille sur "The Artist". On y sent le fatigué-nerveux qui peine à maintenir son irrésistible envie de se défouler, comme un forcené après un trop long séjour en camisole de force. En représailles, il punit sévèrement ses caisses - surtout les toms basses. Pourtant, initialement, l'atmosphère de cette pièce se veut douce, éthérée. La slide d'Adrian préfigure une partie du leitmotiv de Jurassic Park ; celle figurant sur la première, et gentille, rencontre des dinosaures. Mais Ginger met la pression, et la troupe n'a d'autre choix que de suivre. Le caractériel est lâché, et pas question qu'il laisse retomber le rythme. Tous doivent le suivre dans un funk-rock particulièrement impétueux ; "The Hustler" emprunte le chemin défriché par le Jeff Beck Group second du nom. On en vient à regretter qu'il n'y ait pas un second morceau de la même trempe. Un final en apothéose sur un disque qui invite souvent à monter le son, afin de goûter toutes ses nuances, être certain de ne rien perdre. Le genre de disque où on peut découvrir, après moult  écoutes, des subtilités, de savoureux détails.

     L'année suivante, Baker Gurvitz Army, sans Peter Lemer, remet le couvert avec cette fois-ci des recettes nettement plus commerciales, mainstream. Une tentative de s'ouvrir à un public jusqu'alors perméable aux deux premiers essais ? Sans totalement renier ses deux prédécesseurs, ni son allégeance au rock, "Heart on Fire" s'offre aux funk et à la Soul - ce qui n'a pas été du goût de tout le monde. Mais les Gurvitz sont joueurs, et visiblement Baker également. Ce troisième et dernier album est pourtant également un excellent album.

     Des enregistrements en public, exhumés tardivement, témoignent de l'excellente tenue sur scène de la formation. Même les morceaux les plus complexes ne souffrent d'aucun réels accrocs. Au contraire, certaines pièces sont même magnifiées. Même lorsque le fauve derrière la batterie ne se contient plus. 


  1. "People" (Ginger Baker, Adrian Gurvitz) – 4:17
  2. "The Key" (Ginger Baker, Paul Gurvitz) – 6:24
  3. "Time" – (Adrian Gurvitz) - 4:04
  4. "The Gambler"– (Adrian Gurvitz) – 4:23
  5. "The Dreamer" – (Adrian Gurvitz) – 3:41
  6. "Remember" (Ginger Baker, Adrian Gurvitz) – 5:24
  7. "The Artist" – (Adrian Gurvitz) – 5:12
  8. "The Hustler" (Ginger Baker, Adrian Gurvitz, Paul Gurvitz) – 6:41


(1) Absolument aucun rapport avec la chanson du même nom de Gene Vincent.

(2) Quelques années plus tard, il se distinguera pour ne pas se gêner d'égratigner quelques batteurs parmi les plus célèbres, dont John Bonham. 

🎶🔫🏇
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