vendredi 25 septembre 2026

LA VIE D’UNE FEMME de Charline Bourgeois-Tacquet (2026) par Luc B.


Tout est dans le titre. Au départ, je me suis dit, ouh la, Léa Drucker joue une chirurgienne, on va se la jouer film-docu-drama genre Dossiers de l’écran, z’avez vu comme mon film est documenté, j’ai pu tourner dans un vrai hôpital. Mais non, la chirurgie maxillo-faciale n’est que la profession de Gabrielle Conti. Le film de Charline Bourgeois-Tacquet (son deuxième) s’attache à sa vie dans toutes ses facettes.

Il y a le métier, forcément, Gabrielle est chef de service, et son service est justement en plein travaux. En arrière fond des scènes on entend les perceuses qui percent, les marteaux qui martèlent, c'est le bordel partout, il faut en plus préparer le déménagement dans de nouveaux locaux. Situation non anodine, puisque c’est la vie de Gabrielle qui est chamboulée de partout. Un dérèglement qui culmine dans une séquence extraordinaire sur le parking de l’hôpital, un ballet de camions qui vont et viennent, tandis qu’elle cherche sa place sans se faire écraser et finir la conversation téléphonique, avant de s’écrouler à bout de nerfs. Grand moment de mise en scène.

Il y a cette auteure, Frida (Mélanie Thierry) qui pour documenter son bouquin s’invite dans le service de Gabrielle. Dès le début, sur un plan, un regard, on sait que cette rencontre va changer beaucoup de choses, ouvrir des perspectives. Là encore, jolie scène, dans un appartement en clair-obscur ocre où se joue un ballet, pas anodin non plus, puisqu'on s’approche, on s’éloigne, on se frôlent, on se touche. Il y aura d’abord un « Non », et plus tard un « Encore... ».

Dans les chamboulements, il y a ces grands enfants, ceux de son compagnon Henri (Charles Berling) qui vivent encore dans l’appartement, une présence que Gabrielle commence à ne plus supporter, s'ils restent, c'est elle qui part dans son studio. On ressent les doutes d'Henri sur sa place dans le couple, au côté de celle qu'il surnomme « Robocop » (terme que Gabrielle reprendra à son compte, à la fin) et sa capacité à gérer patients, collègues, gamins, mari. Mais aussi sa mère dont elle prépare le départ en Ehpad (Marie Christine Barrault). Belle scène, drôle et grave devant la juge des protections (Suzanne de Baecque). 

Donc rien ne va. Ceux qui sont censés partir restent, et inversement. Et puis il y a Kamyar (Laurent Capelluto), l’adjoint, l’ami, le complice de toujours, qui pond des gamins à chaque femme qu’il croise, tous ont comme marraine Gabrielle, d’où cette remarque d’une collègue : « mais pourquoi vous ne les avez pas faits ensemble ? ». Car Gabrielle n’a pas d’enfant, n’en veut pas, un refus de la maternité qu'elle est contrainte de justifier, situation rare au cinéma.  

Alors, comment tout cela se traduit dans la mise en scène ? Car des bilans de (mi) vie, des films portraits, on en avait déjà vus, on pense à DOCTEUR FRANCOISE GAILLAND (1976) avec Annie Girardot. LA VIE D’UNE FEMME n’est donc pas d’une originalité folle en soi, boulot, gamins, couple, sexualité. Je me souviens de UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR de Claire Denis (2017) que j’avais beaucoup aimé, bilan sentimental d’une quinqua, qui reposait sur une Juliette Binoche impériale. Ou A PLEIN TEMPS (2021) d'Eric Gravel avec une formidable Laure Calamy, cette fois en mode prolo, qui avait su capter son époque. Ici Charline Bourgeois-Tacquet pose sa caméra dans les beaux quartiers (l'environnement bourgeois n'aide pas forcément à l'empathie) où Léa Drucker impressionne encore, avec ces airs détachés à la Deneuve, Huppert (pas les plus mauvaises), cette capacité à se fondre dans un rôle, une fonction, dans un naturel confondant.

Les premières images font peur, un grain monstrueux comme hérité des pellicules 16 mm (le format est en 1:1.66, norme française des années 60, 70) mais j’ai fait mon enquête, on est sur du numérique 4K, qui visiblement cherche à singer le rendu pellicule. Ca agace au début, mais donne un aspect réaliste aux premières scènes, et une patine intime ensuite. Les scènes à l’hôpital sont heurtées, caméra épaule, up tempo, au plus proche des gestes, des visages, comme lorsque Gabrielle annonce un cancer de la langue à un patient.

Et puis on prend de l’espace, les paysages s’ouvrent, les plans prennent plus leurs temps, comme dans les scènes en Italie où Gabrielle et Frida prennent quelques jours au bord d’un lac (avec Erri De Luca, écrivain italien dans on propre rôle). Il y a ce colloque avec un beau mouvement à la grue, qui part de la salle, recadre Gabrielle à la tribune pour finir sur Frida, assise dans l’ombre de la salle. Ou ce beau plan long sur Henri et Gabrielle marchant de nuit, cette caméra qui les enveloppe amoureusement, les laisse partir au loin.

Le film vaut pour l’interprétation des comédiens. Bien sûr Léa Drucker éblouit, on le sait depuis un moment, on retrouve cette distance, ce détachement, être là sans y être, cette petite voix fielleuse, au-delà des compositions que les acteurs américains affectionnent. Mais toute la distribution impressionne, Marie Christine Barrault en tête.

Je reprocherai à LA VIE D’UNE FEMME ce chapitrage redondant (comme JULIE EN DOUZE CHAPITRES de Joachim Trier) dont chaque titrage annonce le contenu de la séquence qui suit. Et où à chaque fondu au noir on se dit que c’est fini, et non, ça recommence. Sinon, on ne peut rien reprocher de particulier à ce film, si ce n'est d'aborder des thèmes rebattus, sans y apporter une touche d'originalité. 



Couleur - 1h40 - format 1:1.66 

1 commentaire:

  1. Bourgeois-Tacquet, au moins on peut pas se tromper, c'est dans le nom... :-)

    RépondreSupprimer