Bon, ça y est : on repart dans les trucs obscurs... avec un sextet au nom de bovin, sorti de Poughkeepsie. Une ville tranquille bordée par l'Hudson, située au nord de l'état de New-York, à 240 kilomètres de Providence et à 130 kilomètres de New-York. Bull Angus a été monté par deux potes fins guitaristes, Larry LaFalce et Dino Paolillo, qui après s'être forgés à la scène dans un groupe New-yorkais, ont choisi de retourner à la maison afin de monter un groupe en conformité avec leurs aspirations musicales. Refoulant l'amateurisme, ils se tournent vers des musiciens déjà expérimentés, qui ont déjà fait leurs armes lors de la décennie précédente. Ce ne sont donc pas des perdreaux de l'année, et la musique, à la fois forte et (relativement) raffinée, s'en ressent.
La formation se met au vert, s'installant dans un bâtiment d'une ferme des environs, à un peu plus d'une vingtaine de kilomètres, proche de Rhinebeck, où ils peuvent à loisir taper comme des sourds sur la batterie et faire hurler les amplis et le chanteur sans que la police municipale ou le shérif du comté ne débarquent l'air vénère, matraque en main. Là, tranquillement, ils se constituent un répertoire de pièces originales qu'ils affûtent auprès d'un premier public. Celui à disposition, occupant les champs cernant la ferme, composé uniquement de bovins... de Black Angus (ou Aberdeen Angus), d'où le patronyme du sextet. On n'a jamais su si les bovins avaient apprécié - ou même supporté -, ou si, au contraire, ils avaient préféré prendre volontairement le tragique chemin de l'abattoir plutôt que de devoir continuer à subir plus longtemps le vacarme de ces jeunes chevelus filiformes.
Après les bovins, c'est au genre humain, celui plus généralement noctambule, amateur de bières et de rock et errant dans des clubs à la lumière tamisée, de goûter la musique de ce Bull Angus. Le sextet ne chôme guère, écumant scrupuleusement tous les clubs de l'État, en débordant régulièrement sur le Massachusetts. Il ne faut guère plus que quelques mois au groupe pour acquérir une bonne réputation scénique qui, dans la foulée, va lui permettre d'être "invité" à rejoindre l'écurie Mercury. C'est ainsi qu'en l'an 1971 du siècle dernier, - une année particulièrement riche en manifestes Rock -, Bull Angus sort sa première galette. Un premier album pas piqué des hannetons.
Et d'entrée, sans sommation, ça défouraille avec un "Run Don't Stop" à toute berzingue qui envoie des bastos tout azimut ; comme si un commando de la Légion Étrangère s'était, par un étrange hasard du destin, retrouvé à proximité de Barad Dûr, cerné par des hordes d'orques agressifs et affamés, certains d'avoir trouvé matière à leur prochain barbecue. Le chanteur, Frankie Previte, semble être pris au dépourvu, peinant à trouver ses marques sous le flot continu de grattes vénères. "Mother's Favorite Lover (Margaret)", - réponse d'un garçon à l'infidélité de sa mère avec Margaret -, a quasiment le même tempérament. Bien que le tempo y soit nettement plus modéré, le chant, les interventions des guitares et de l'orgue Hammond demeurent vives et hargneuses. Même le solo de flûte - joué par Previte - virevolte comme une bécasse (d'Amérique) folle, prête à planter son bec dans la chair.
Plus lent, un poil pesant, "Uncle Duggie's Fun Bus Ride" - hommage à leur fidèle roadie - pourrait être une forme de proto-Point-Blank copieusement agrémenté de sauce "Bloodrock". On remarque le jeu du batteur, Geno Charles, qui, depuis le début, sait au moment opportun tambouriner comme un forcené, comme un pilote de rallye rétrogradant pour, dans un bruyant dérapage, éviter in extremis la sortie de route. On pense parfois à l'exemple de Ian Paice ; une référence purpleienne qui revient aussi sur quelques interventions d'orgues - avec néanmoins moins de fougue que l'Anglais. Le groupe a d'ailleurs parfois été comparé à Deep Purple, ce qui ne semble aucunement approprié - sauf si on considère qu'une petite poignée de plans d'Hammond pyromanes et qu'une batterie véloce, nerveuse et ample, soient suffisantes. D'autant que même à deux, les guitaristes ne peuvent prétendre rivaliser avec Blackmore, et que Previte n'a pas la puissance d'un Gillan, ni même d'un David Byron. S'il fallait faire un rapprochement avec quelques groupes célèbres, ce serait plutôt vers les USA qu'il faudrait se tourner. Ainsi, dans l'ensemble, ce serait vers la rudesse et l'âpreté des Texans de Bloodrock, et la fougue, la dynamique de Blue Öyster Cult (1) - plus évidente lors des plages instrumentales à la faveur d'envolées guitaristiques de haute volée. En filigrane, on peut supposer que Grand Funk Railroad, alors incontournable aux USA, notamment en arpentant continuellement tous les espaces dédiés à la musique live du continent (nord américain), a eu un certain impact. Plus étonnant, certains mouvements semblent augurer l'énergie et l'approche "right in your face" du Point Blank des années 76-78.
Avec "A Time Like Ours", le heavy-rock du sextet se pare de quelques teintes jazzy, avant que la seconde partie ne penche davantage vers une pulsation à la Ten Years After.
Plus longue pièce de cette très bonne fournée, "Miss Casey" avec ses 7 mn 30, en profite pour prendre son temps, tel un sadique avec son surin devant sa victime, et en variant ses angles d' attaque. Ce qui permet d'estimer et d'apprécier la qualité de jeu de la section rythmique, de Lenny Venditti (basse), et de Geno Charles.
C'est certain, Bull Angus, avec ses deux guitaristes à l'unisson ou complémentaires, n'est aucunement un innovateur en la matière. Cependant, pour l'époque, leur approche a indéniablement quelque chose de moderne. Alors que même les six-cordes de Blue Öyster Cult - qui n'a pas encore sorti de disque - s'appuient encore sur des plans hérités du Blues, enrichis par la culture Jazz de Donald Roeser, LaFalce et Paolillo sont déjà dans une direction proto-Metal. Toutefois, naturellement, sans rien de forcé, et sans la raideur et le manque de chaleur qui pourra, parfois, caractériser certaines formations du Heavy-metal. Une singularité du groupe qu'on peut retrouver la même année, sur les deux albums de Uriah Heep, "Salisbury" et "Look At Yourself", lorsque Ken Hensley et Mick Box se jettent côte à côte dans quelques cavalcades en lâchant la bride à leur Gibson.
"Pot of Gold" sort un gros riff bien funky (ça sent la strato), préfigurant le virage que prendra Grand Funk Railroad dès lors qu'il va généreusement agrémenter sa musique de Soul. Particulièrement à l'aise sur cette pièce, plus que jamais, le chanteur, Previtte, présente alors d'étonnantes similitudes avec les intonations de John O'Daniel (de Point Blank).
Sur "Cy", LaFalce et Paolillo dégainent leur gratte acoustique, et, dans un ensemble de chœurs particulièrement maîtrisés, déroulent une bien belle pièce de folk, mêlant le plus intimiste et aérien d'America, de Crosby, Stills & Nash et de Steeleye Span.
Pour clore ce premier chapitre, Bull Angus revient au tout électrique sur une longue pièce, aux parfums de progressif. "No Cream for the Maid" présente des aspects d'un Jethro Tull aux accents proto-metal. Au contraire de tous les autres, celui-ci s'étire inutilement sur un dernier et long mouvement répétitif. Seule faute de goût de l'album. Rien de salace ici, mais plutôt le malaise, ou la dénonciation de la main mise d'une "élite" méprisant les "petites gens", les écrasant sous leur joug, les reléguant à des outils, des objets. L'atmosphère du morceau est d'ailleurs oppressante, et il aurait suffit d'adjoindre aux guitares une fuzz grasse pour en faire une pièce de proto-doom.
L'année suivante, en 1972, Bull Angus sort son deuxième album : "Free For All". Curieusement, ce deuxième essai manque cruellement d'affutage. À croire qu'on n'a pas laissé suffisamment de temps au groupe pour qu'il se constitue un nouveau et solide répertoire à la hauteur du premier. La constitution du sextet est assez récente, remontant au plus tard à fin 69. Du moins pour l'amorce, mais la consolidation se fait au début de 1970. Et dès lors qu'elle s'est attaquée au circuit des clubs de la région, la troupe n'a pas eu à trop galérer. Après la rencontre assortie d'une prestation devant un cadre de Mercury, il n'a fallu qu'un mois pour qu'elle entre en studio. L'album, lui, a été bouclé en une seule semaine. Il a fallu plus de temps pour concevoir la pochette et organiser la distribution. Ensuite, rapidement, elle a été entraînée dans des tournées interminables, sollicitée pour ouvrir pour Rod Stewart, Fleetwood Mac et Deep Purple.
Composer dans ces conditions de nouvelles pièces est une gageure, et c'est probablement la raison pour laquelle deux reprises ont été incluses. Et c'est probablement cette précipitation qui fait que la force, l'énergie, la vivacité, la pertinence telles qu'on les trouvait sur le premier essai, semblent alors anémiées. À tel point qu'on pourrait croire qu'il s'agit du premier album d'un groupe se cherchant encore. À moins que ce ne soit une volonté délibérée du groupe d'essayer de se rendre plus tendre, plus accessible ? Difficile à croire avec des morceaux tournant autour des 5 minutes, format inapproprié au passage radio, même s'il est vrai que les grosses radios américaines étaient alors plus portées sur des douceurs. Malheureusement, Bull Angus n'a pas réussi la difficile épreuve du second album. "Free For All" est loin d'atteindre le succès du premier, et le groupe, désillusionné, finit par se séparer quelques mois plus tard.
De ce sextet bien prometteur, il semblerait que seul Frank Previte ait réussi à faire à nouveau parler de lui. Après le split de Ball Angus, et une poignée d'années, il fait un retour médiatique avec Franke and The Knockouts. Groupe du New-Jersey de Pop-rock (avec Tico Torres, futur batteur de Bon Jovi) qui aura eu droit à bien plus de succès que Bull Angus. Plus tard, il est sollicité pour chanter dans la B.O. de "Dirty Dancing", dont sur le hit "(I've Had) The Time of my Life" (oui, celui qui a squatté toutes les radios du monde) qui lui vaudra plusieurs récompenses. "(I've Had) The Time of my Life", "Someone Like You" et "Hungry Eyes" étaient à l'origine des maquettes de Franke and The Knockouts, qui ont été récupérées et réarrangées pour le film. D'après Previte, c'est après fait écouter lui-même la maquette de "(I've Had) The Time of my Life" à l'acteur principal, Patrick Swayze, (en présence d'une autre personne liée au film - Eleanor Bergstein ?), que ce dernier l'adopta immédiatement. Cela aurait été la chanson qu'ils attendaient, qu'ils recherchaient.
(1) Les deux groupes se sont forcément croisés, voire même côtoyés. Les séances d'enregistrement du premier disque du BÖC - sorti en 1972 - se déroulent en 1971, la même année que l'enregistrement et la sortie de l'éponyme de Bull Angus. Mais le quintet de Long Island officiait depuis plus longtemps que Bull Angus.
🎼🐄





Pas mal du tout, voire plus que ça. Changements de rythmes, claviers, bonne parties de guitares, chœurs bien envoyés. Encore un groupe qui aurait mérité davantage que ce quasi-anonymat.
RépondreSupprimer