jeudi 3 septembre 2026

ABDULLAH IBRAHIM (1934 - 2026) par Benjamin.


Adolph Johannes Brand naquit en Afrique du sud, région alors déchirée par une obsession absurde de la séparation des races. L’apartheid ne fut d’ailleurs pas tant une histoire de race, à moins de considérer qu’une simple apparence physique suffise à la définir. En réalité, la race désigne l’union du culturel et du biologique, de l’innée et de la tradition. Dans ce cadre, les races furent bien plus menacées par les sous cultures commerciales que par la folie inhumaine qui s’empara de l’Afrique du sud. La folie de cette région colla sur le visage de Brand l’étiquette de métis, c’est-à-dire un homme jugé sans couleur mais pas sans race. 

Voilà pourquoi le parcours de nombre d'artistes, et plus spécifiquement de musiciens, commença dans les églises, ces grandes mères de vieilles cultures. Après sa première révélation cléricale, Adolph Johannes Brand prit ses premiers cours de piano, avant que l’écoute du jazz ne lui montre sa véritable voie.

C’est grâce à cette découverte que l’homme honora pleinement cette étiquette de métis qui lui fut donnée à la naissance. Le métissage n’est pas, comme voudraient le faire croire certains, un assemblage hétéroclite de cultures mal définies. Un mélange de vacuité ne pouvant engendrer que le néant, seules les cultures fortes et fières peuvent grandir au contact de beautés étrangères. Le métissage est un ajout de nuance plus qu’un bouillon de culture, ses composantes ne mutent pas mais se complètent dans une nouvelle harmonie. Ce principe, Duke Ellington sut l’honorer en composant son fameux « Black, brown and beige ». Le jazz est autant un renouveau du classicisme occidental par la magie de la rugueuse gaieté africaine, qu’un adoucissement de la tradition africaine par la grâce de la musique européenne.

Galvanisé par cette force enjouée, Adolph Johannes Brand forma ses premiers orchestres avant d’enregistrer ses premiers disques pour la compagnie sud africaine Continentale. Menacé par les autorités ségrégationnistes, le pianiste trouva refuge à Zurich, où un certain Duke Ellington assista à un de ses concerts. Le Duke eut alors l’impression de vivre la naissance de son art, tout ce qui faisait la beauté de sa musique s’exprimant ici avec une spontanéité éblouissante. Le pianiste Brand semblait avoir fait sienne cette citation de Joseph Delteil : « Dans tous les domaines de la vie, dans les arts comme dans la vie, qu’il s’agisse des fondements de la métaphysique ou des ennuis quotidiens du pot au feu, homme, soit gai et hardi ! La haine est mauvaise, les turpitudes des plaisirs sont tristes, et les ivresses de la civilisation conduisent à l’hébétude. Soit simple, soit gai et hardi, là est la joie, la large joie de l’esprit et des sens. » 

Véritable chef d’orchestre, Adolph Johannes Brand soulignait d’une percussion virile les virages harmoniques de son orchestre. Il y avait du Thélonious Monk chez cet homme qui, de la façon la plus innocente, donnait aux cassures rythmiques les plus inattendues l’apparence de l’évidence. « Le talent c’est de donner aux choses complexes l’apparence de la simplicité » disait Charles Mingus. Enregistré à l’époque où notre pianiste se faisait encore surnommer Dollard Brand, l’album « African piano » (1969) rappelle au jazz ce qu’il perdit en passant des big band à la complexité bebop. Le piano de cet homme bâtit une symphonie à lui tout seul, donne l’impression d’entendre une grâce digne du « Köln concert » de Keith Jarrett dopée par l’énergie légère des brass band louisiannais. Invité au festival de Newport, Dollard Brand profita de son séjour américain pour entrer dans la grande histoire du jazz. 

Cette célébration commença par attiser les dernières braises de la mélodicité modale et bop en compagnie d’Elvin Jones et John Coltrane. Nous étions alors au milieu des sixties, époque où de nouveaux jazzmen perpétraient ce que beaucoup considéraient comme un crime. En se lançant dans de grandes improvisations sans filets, les free jazzmen ressemblaient parfois à une assemblée de fous furieux nombrilistes. S’il joua bien avec le fiévreux Ornette Coleman et le tonitruant Don Cherry, Dollard Brand ne tomba jamais dans ce travers bruitiste né du chaos de l’album free jazz. Subsistait toujours dans la musique de cet homme une grâce mystique, une profondeur spirituelle fanatiquement vouée au culte de la belle mélodie. Il faut avoir écouté l’album « Confluence » enregistré en 1970, pour saisir toute la splendeur que cette âme paisible sut donner aux expérimentations les plus folles. 

Grâce à lui, les envolées fiévreuses de Gato Barbieri se parent d’un lyrisme transcendant digne des plus belles chorales gospels. Mais notre pianiste était aussi un homme enraciné et nourri par ses multiples retours au pays, le cri de son peuple résonnait dans son esprit avec une intensité douloureuse. Si cette nostalgie incita le musicien à ce convertir à l’Islam, l’homme sembla voir cette religion avec le même détachement que les adeptes du Soufisme.

Sorti durant cette période sous le nom de Abdullah Ibrahim, l’album « African marketplace » (1979) et surtout son morceau titre, restitue avec une irrésistible gaieté cette nostalgie de la terre natale. Les cuivres y sifflent avec l’enthousiasme communicatif d’une légion de rossignols euphoriques, la jungle harmonique inventée par Duke Ellington devient une lumineuse forêt aussi paisible qu’un paradis perdu. 

Gai et hardi, Abdullah Ibrahim le fut au point de s’empresser de venir jouer en Afrique du sud alors que le cadavre du régime ségrégationniste était encore chaud. S’il continuera ensuite de voyager, le pianiste s’obstina à concentrer la majeure partie de son activité dans son pays qui lui manqua tant. Sorti il y a déjà plus de vingt ans, l’album « A Celebration » restera à jamais sa grande œuvre, celle où son génie harmonique passe sans faillir de la vieille Europe à l’Afrique de shamans, de la beauté spirituelle des temples d’antan à l’agitation des métropoles urbaines. Rares sont les hommes qui, comme lui, surent insuffler une âme à la musique urbaine et donner une énergie sensuelle à la mélancolie occidentale. 

Amoureux des beautés d’Afrique et d’Occident, inventeur d’une transcendance musicale à mi chemin entre la spiritualité catholique et soufi, l’homme incarnait tout ce que nous risquons de perdre dans la médiocrité moderne d’une culture de plus en plus commerciale. Réécouter Abdhullah Ibrahim (décédé le 15 juin dernier), c’est se rappeler que tout art n’est grand que lorsqu’il naît d’un effort obstiné nourri par des cultures fortes. 


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