jeudi 10 septembre 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (15) – Kathleen FERRIER et John NEWMARK – BRAHMS – 4 Chants sérieux (1950) - par Claude Toon


Brahms en 1896
 

L'idée de ce bref article m'est venue en revoyant un film cruel de Claude Chabrol "Que la bête meurt" avec un Jean Yanne atteignant les limites absolues de l'infamie dans le rôle d'un type immonde qui tue accidentellement un gamin en voiture et s'enfuie. Le père, interprété par un glacial Michel Duchaussoy, ignorant toute forme de pardon, décide d'éliminer la "bête", œil pour œil, dent pour dent. L'un des films de Chabrol dénués de tout humour. À voir…

Le lien avec Brahms  : dans la Bande Originale, le compositeur Pierre Jansen choisit comme musique générique l'un des lieder les plus sombres du cycle quatre chants sérieux de Brahms dans l'interprétation bouleversante de Kathleen Ferrier en 1950.  

En s'inspirant d'une citation d'E. T. A. Hoffmann (1776-1822, l'auteur des contes) les mélomanes disent parfois à propos du choral final de la 5ème symphonie de Bruckner "Celui qui n'est pas ému par le choral final de la 5ème n'a pas de cœur ou n'est pas un homme". Une remarque non officielle qui peut s'appliquer à ces lieder et plus encore à l'interprétation de Ferrier, et ce pour tous, quelques soient leurs goûts musicaux… Juste un sentiment perso, le débat reste ouvert 😊… Précisons que Bruckner achève une symphonie de 1H30 par un choral de cuivre d'une puissance spirituelle dionysiaque. Le lieder est une méditation intime sur la mort et ses inconnues…

 

Lorsque l'on parle de lieder (mélodie en français) notre pensée ne va pas immédiatement à Brahms. On évoque Schubert, le voyage d'hiver notamment ou La Belle Meunière, Schumann et Les Amours du poète ou encore l'Amour et la vie d'une femme, et même Richard Strauss assidu à poursuivre ce style au crépuscule du postromantisme. Pourtant on dénombre 200 à 300 lieder de la plume du compositeur hambourgeois plus connu pour ses symphonies, son requiem allemand, et sa musique de chambre, etc. Notons que les cycles sont notés Lieder opus x, ce qui ne permet pas de se souvenir des titres aussi facilement que ceux de Schubert. En ce jour, parmi ce catalogue considérable, nos écouterons un cycle précis et à l'inspiration inhabituelle titré Quatre chants sérieux". 


Couverture hébraïque de l'Ecclésiaste
 

Oui, inhabituel car la plupart des milliers de lieder romantiques consistent en la musique de textes de poètes du XVIIIème et du XIXème siècle : Goethe (Le Roi des Aulnes ou Marguerite au rouet par Franz Schubert), Heinrich Heine (Les Amours du Poète de Robert Schumann). Wilhelm Müller (Le Voyage d'hiver et La Belle Meunière de Schubert), Joseph von Eichendorff (Schumann et Richard Strauss). Friedrich Rückert (Schumann) et plus tard les Kindertotenlieder de Gustav Mahler. La thématique se réfère à l'amour, la nature, les saisons, les contes populaires…

Or les Quatre chants sérieux illustrent des extraits bibliques, un cas rare dans le genre Lieder ! Citons trois exceptions par soucis d'équité : Dvořák et ses Chants bibliques, le recueil le plus proche de celui de Brahms ; Ludwig van Beethoven et les Six lieder sur des poèmes du fabuliste mystique Christian Fürchtegott Gellert ; et enfin Schubert et deux lieder dont le psaume 23. Un article de 2023 permettait d'écouter trois Chœurs avec orchestre de Brahms (textes profanes de poètes allemands) et la Rapsodie pour Contralto chantée par Maryline Horne (Clic).

 

Le contexte de composition du cycle des quatre chants sérieux est dramatique. Il y a dans les destins des êtres proches des coïncidences temporelles troublantes. Combien de fois ai-je évoqué la proximité affective entre Clara Schumann et Johannes Brahms après la mort dans la folie de Robert en 1856… amitié sans faille, platonique ou plus intime… nul ne le sait ? Quarante années ont passé, en cette année 1896, le beau et svelte Johannes des années 1850 n'a que 63 ans mais fait songer à un vieillard ventripotent à la barbe de prophète.

Clara a 76 ans, elle ne s'est jamais remariée. En mars, elle est victime d'un AVC et meurt le 20 mai. Evidemment, elle aussi n'est plus celle dont les portraits de jolie jeune femme des années 1830-40 justifiaient le béguin envers elle des deux compositeurs. Johannes sent que la mort étend ses ailes et sa faux pour lui aussi. Il décline, maigrit, souffre et achève en mai le cycle de Quatre chant sérieux, méditation mystique sur le trépas, à partir de textes extraits de la bible, ancien et nouveau testament. En juillet, ses craintes se justifient par l'apparition d'un ictère tenace. La faculté préfère lui cacher le diagnostic terrible d'un cancer pancréatique qui l'emportera en 1897. Johannes n'est pas dupe et se sait condamné à rejoindre Robert, Clara et des amis déjà partis dans l'au-delà…


John Newmark (1904-1991 )

Quatre chant sérieux opus 121 sera son ultime chef d'œuvre. L'opus 122 est une suite de chorals pour orgue composée fin 1896. Brahms avait certes marqué un grand coup avec son requiem allemand en 1865. Il poursuivit toute sa vie l'écriture de motets et chœurs pour voix mixtes, ou pour soliste, pour orgue, la liste est longue. Tous ces ouvrages sont en allemand vernaculaire, choix logique pour un artiste issu de la communauté luthérienne même s'il deviendra libre-penseur.

Il est d'usage que je commente dans un but informatif et musicologique les disques présentés. Là, la clarté des textes (traduits ci-dessous en français) écarte de facto une telle ambition. Les lieder sont composés pour voix de basse ou alto même s'il existe des adaptations pour soprano et même avec orchestre…


Curieusement Brahms puise les trois premiers textes dans le livre de l'Ecclésiaste ou Livre de la Sagesse voire Le Livre de Ben Sirac le Sage, dernier livre dans l'ancien testament selon la tradition, reconnu comme inspiré par les Églises catholiques et orthodoxes mais pas par les protestants… Un chouia de catéchisme : il rassemble des pensées philosophiques, des maximes, si je peux me permettre, voyons-le comme le guide du routard de la Bible. De plus l'orignal fut écrit en grec et non en langage hébraïque… bref, il se concentre sur la sagesse exigée de l'homme et l'immortalité de l'âme. Donc, les sources d'inspiration de Brahms sont :

1 - Car c'est de l'homme qu'elle procède (Ecclésiaste 3:19-22)

2 - Je me suis retourné et j'ai regardé (Ecclésiaste 4:1–3)

3 - Ô mort, que tu es amère de la part de Jésus ! Siracide (Ben Sirac le Sage) 41: 1-2

4 – "Lorsque je parle aux gens" de la première lettre de Paul aux Corinthiens 13 :1–3, 12–13 (Bible de Luther)


Kathleen Ferrier en 1950

La création eut lieu en novembre 1896 à Vienne avec succès. La difficulté d'interprétation est inouïe. J'entends par là que contrairement aux lieder nourris de poésie destinés aux schubertiades et autres soirées culturelles, ce cycle n'a rien de divertissant. Le chanter avec un excès de lyrisme, comme une prouesse digne de l'opéra, sera un contresens.

Je dois dire que peu d'enregistrement me touchent car rares sont ceux qui ne s'égarent pas, même légèrement, des règles énoncées ci-avant…

La voix idéale de Kathleen Ferrier, à la gravité élégiaque et la plasticité du discours sans affectation héritée du fait qu'elle suivit peu de formation académique du chant après ses études de piano, entre en communion avec mon tempérament mystique et émotif… (Ce phénomène est connu par chacun de nous dans tous les genres musicaux.) Ferrier se joue avec une facilité déconcertante des exigences imposées par une partition diabolique (si je puis dire 😊) : une tessiture très large dans les basses et des possibilités de sauts dans l'aigu qui ont dû être travaillées ardûment pour ce disque, l'absence totale de ligne de chant opératique hors sujet, une technique sans faille pour aborder les phrases longues écrites par Brahms. Enfin, l'osmose est parfaite entre son expression poignante et la complicité du jeu pianistique dense assuré ici par le pianiste québécois John H. Newmark (1904 - 1991).


Autre disque qui me plait : En 1951, Hans Hotter accompagné par le légendaire Gerald Moore ! On retrouve en version masculine une profondeur de grande classe. Janet Baker et André Previn sont, une fois de plus une alternative passionnante avec une plus-value sonore évidente, EMI 1978.

La gravure de Kathleen Ferrier n'a jamais quitté le catalogue et les lieder complètent la Rhapsodie pour alto et chœur d'hommes déjà commentée en 2019 (Clic). Une biographie de la chanteuse anglaise disparue la quarantaine venue, célèbre pour son interprétation fabuleuse du chant de la Terre de Mahler avec la Philharmonie de Vienne dirigée par Bruno Walter était à lire dans ce billet.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 

Jaquette de la réédition en CD


Texte en allemand dans le site Vier ernste Gesänge, op. 121 (La traduction en français du lied 1 est du charabia 😊)

Je propose celle-ci :

[1] Denn es gebet dem Moschen

 

[2] Ich wandte mich und sahe an

Car le sort des fils de l'homme est le même

que celui des bêtes,
comme l'une meurt,
ainsi meurt l'autre ;
ils ont tous un même souffle,
et l'homme n'a rien de plus que la bête ;
car tout est vanité.

Tout va dans un même lieu ;
tout a été fait de la poussière,
et tout retourne à la poussière.
Qui sait si l'esprit des fils de l'homme monte en haut,
et si le souffle de la bête descend en bas
dans la terre ?

C'est pourquoi j'ai vu qu'il n'y a rien de mieux
pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres,
car c'est là sa part.
Car qui le conduira pour voir
ce qui sera après lui ?


« Je me suis tourné et j'ai regardé tous ceux
qui souffrent de l'injustice sous le soleil ;
Et voici, il y avait les larmes de ceux
qui subissaient l'injustice et n'avaient point de consolateur ;
Et ceux qui leur faisaient du tort étaient trop puissants,
de sorte qu'ils ne pouvaient avoir de consolateur.

Alors j'ai loué les morts,
qui étaient déjà trépassés,
plus que les vivants
qui étaient encore en vie ;
Et celui qui n'existe pas encore est meilleur que tous deux,
car il ne s'aperçoit pas du mal
qui se produit sous le soleil. »

 

 

[3] O Tod, wie bitter

 

[4] Wenn ich mit Menschen

« Ô Mort, combien tu es amère,
quand pense à toi un homme
qui vit des jours heureux et dans l'abondance,
et qui vit sans souci ;
et à qui tout réussit en toutes choses,
et qui peut encore bien manger !
Ô Mort, combien tu es amère.

Ô Mort, combien tu fais du bien à l'indigent
qui est faible et vieux,
qui est plongé dans tous les soucis,
et qui n'a rien de mieux à espérer
ni à attendre !
Ô Mort, combien tu fais du bien ! »

 

 

1 Quand je parlerais les langues des hommes et des anges,
si je n'ai pas l'amour,
je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
Et quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères
et toute la connaissance, et que j'aurais toute la foi
jusqu'à transporter des montagnes,
si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien.
Et quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres,
et quand je livrerais mon corps pour être brûlé,
si je n'ai pas l'amour,
cela ne me sert de rien.
...
Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir,
d'une manière obscure,
mais alors nous verrons face à face.
Aujourd'hui je connais en partie,
mais alors je connaîtrais comme j'ai été connu.
Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance, l'amour ;
mais la plus grande d'entre elles, c'est l'amour.

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