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| Brahms en 1896 |
L'idée de ce bref article m'est venue en revoyant un film cruel de Claude Chabrol "Que la bête meurt" avec un Jean Yanne atteignant les limites absolues de l'infamie dans le rôle d'un type immonde qui tue accidentellement un gamin en voiture et s'enfuie. Le père, interprété par un glacial Michel Duchaussoy, ignorant toute forme de pardon, décide d'éliminer la "bête", œil pour œil, dent pour dent. L'un des films de Chabrol dénués de tout humour. À voir…
Le lien avec Brahms : dans la Bande Originale, le compositeur Pierre Jansen
choisit comme musique générique l'un des lieder les plus sombres du cycle
quatre chants sérieux
de
Brahms
dans l'interprétation bouleversante de
Kathleen Ferrier
en 1950.
En s'inspirant d'une citation d'E. T. A. Hoffmann
(1776-1822, l'auteur des contes) les mélomanes disent parfois
à propos du choral final de la
5ème symphonie
de
Bruckner
"Celui qui n'est pas ému par le choral final de la 5ème n'a
pas de cœur ou n'est pas un homme". Une remarque non officielle qui peut s'appliquer à ces lieder et plus
encore à l'interprétation de
Ferrier, et ce pour tous, quelques soient leurs goûts musicaux… Juste un sentiment
perso, le débat reste ouvert 😊… Précisons que
Bruckner
achève une symphonie de 1H30 par un choral de cuivre d'une puissance
spirituelle dionysiaque. Le lieder est une méditation intime sur la mort et
ses inconnues…
Lorsque l'on parle de lieder (mélodie en français) notre pensée ne va pas
immédiatement à
Brahms. On évoque
Schubert, le
voyage d'hiver notamment
ou
La Belle Meunière,
Schumann
et
Les Amours du poète
ou encore l'Amour et la vie d'une femme, et même
Richard Strauss
assidu à poursuivre ce style au crépuscule du postromantisme. Pourtant on
dénombre 200 à 300 lieder de la plume du compositeur hambourgeois plus connu
pour ses
symphonies, son
requiem allemand, et sa
musique de chambre, etc. Notons que les cycles sont notés
Lieder opus x, ce qui ne permet pas de se souvenir des titres aussi facilement que ceux
de
Schubert. En ce jour, parmi ce catalogue considérable, nos écouterons un cycle
précis et à l'inspiration inhabituelle titré
Quatre chants sérieux".
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| Couverture hébraïque de l'Ecclésiaste |
Oui, inhabituel car la plupart des milliers de lieder romantiques
consistent en la musique de textes de poètes du XVIIIème et du
XIXème siècle : Goethe (Le Roi des Aulnes
ou Marguerite au rouet par
Franz Schubert), Heinrich Heine (Les Amours du
Poète de
Robert Schumann). Wilhelm Müller (Le Voyage d'hiver
et La Belle Meunière de
Schubert), Joseph von Eichendorff (Schumann
et Richard Strauss). Friedrich Rückert (Schumann) et plus tard les
Kindertotenlieder de
Gustav Mahler. La thématique se réfère à l'amour, la nature, les saisons, les contes
populaires…
Or les Quatre chants sérieux illustrent des extraits bibliques, un cas rare dans le genre Lieder !
Citons trois exceptions par soucis d'équité :
Dvořák
et ses
Chants bibliques, le recueil le plus proche de celui de
Brahms
;
Ludwig van
Beethoven
et les
Six lieder
sur des poèmes du fabuliste mystique Christian Fürchtegott Gellert ;
et enfin
Schubert
et deux lieder dont le
psaume 23. Un article de 2023 permettait d'écouter trois
Chœurs avec orchestre
de Brahms (textes profanes de poètes allemands) et la
Rapsodie pour Contralto chantée par
Maryline Horne
(Clic).
Le contexte de composition du cycle des
quatre chants sérieux
est dramatique. Il y a dans les destins des êtres proches des coïncidences
temporelles troublantes. Combien de fois ai-je évoqué la proximité affective
entre
Clara Schumann
et
Johannes Brahms
après la mort dans la folie de
Robert
en 1856… amitié sans faille, platonique ou plus intime… nul ne le
sait ? Quarante années ont passé, en cette année 1896, le beau et
svelte
Johannes
des années 1850 n'a que 63 ans mais fait songer à un vieillard
ventripotent à la barbe de prophète.
Clara
a 76 ans, elle ne s'est jamais remariée. En mars, elle est victime d'un AVC
et meurt le 20 mai. Evidemment, elle aussi n'est plus celle dont les
portraits de jolie jeune femme des années 1830-40 justifiaient le béguin
envers elle des deux compositeurs. Johannes
sent que la mort étend ses ailes et sa faux pour lui aussi. Il décline,
maigrit, souffre et achève en mai le cycle de
Quatre chant sérieux, méditation mystique sur le trépas, à partir de textes extraits de la
bible, ancien et nouveau testament. En juillet, ses craintes se justifient
par l'apparition d'un ictère tenace. La faculté préfère lui cacher le
diagnostic terrible d'un cancer pancréatique qui l'emportera en 1897.
Johannes
n'est pas dupe et se sait condamné à rejoindre
Robert,
Clara
et des amis déjà partis dans l'au-delà…
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| John Newmark (1904-1991 ) |
Quatre chant sérieux
opus 121 sera son ultime chef d'œuvre. L'opus 122 est une suite de
chorals pour orgue
composée fin 1896.
Brahms
avait certes marqué un grand coup avec son
requiem allemand
en 1865. Il poursuivit toute sa vie l'écriture de motets et chœurs
pour voix mixtes, ou pour soliste, pour orgue, la liste est longue. Tous ces
ouvrages sont en allemand vernaculaire, choix logique pour un artiste issu
de la communauté luthérienne même s'il deviendra libre-penseur.
Il est d'usage que je commente dans un but informatif et musicologique les
disques présentés. Là, la clarté des textes (traduits ci-dessous en
français) écarte de facto une telle ambition. Les lieder sont composés pour
voix de basse ou alto même s'il existe des adaptations pour soprano et même
avec orchestre…
Curieusement
Brahms
puise les trois premiers textes dans le
livre de l'Ecclésiaste ou
Livre de la Sagesse voire
Le Livre de Ben Sirac le Sage, dernier
livre dans l'ancien testament selon la tradition, reconnu comme inspiré par
les Églises catholiques et orthodoxes mais pas par les protestants… Un
chouia de catéchisme : il rassemble des pensées philosophiques, des maximes,
si je peux me permettre, voyons-le comme le
guide du routard de la Bible. De plus
l'orignal fut écrit en grec et non en langage hébraïque… bref, il se
concentre sur la sagesse exigée de l'homme et l'immortalité de l'âme. Donc,
les sources d'inspiration de
Brahms
sont :
1 - Car c'est de l'homme qu'elle procède (Ecclésiaste 3:19-22)
2 - Je me suis retourné et j'ai regardé (Ecclésiaste 4:1–3)
3 - Ô mort, que tu es amère de la part de Jésus ! Siracide (Ben Sirac
le Sage) 41: 1-2
4 – "Lorsque je parle aux gens" de la première lettre de Paul aux
Corinthiens 13 :1–3, 12–13 (Bible de Luther)
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| Kathleen Ferrier en 1950 |
La création eut lieu en novembre 1896 à Vienne avec succès. La
difficulté d'interprétation est inouïe. J'entends par là que contrairement
aux lieder nourris de poésie destinés aux schubertiades et autres soirées
culturelles, ce cycle n'a rien de divertissant. Le chanter avec un excès de
lyrisme, comme une prouesse digne de l'opéra, sera un contresens.
Je dois dire que peu d'enregistrement me touchent car rares sont ceux qui
ne s'égarent pas, même légèrement, des règles énoncées ci-avant…
La voix idéale de
Kathleen Ferrier, à la gravité élégiaque et la plasticité du discours sans affectation
héritée du fait qu'elle suivit peu de formation académique du chant après
ses études de piano, entre en communion avec mon tempérament mystique et
émotif… (Ce phénomène est connu par chacun de nous dans tous les genres
musicaux.)
Ferrier
se joue avec une facilité déconcertante des exigences imposées par une
partition diabolique (si je puis dire 😊) : une tessiture très large dans
les basses et des possibilités de sauts dans l'aigu qui ont dû être
travaillées ardûment pour ce disque, l'absence totale de ligne de chant
opératique hors sujet, une technique sans faille pour aborder les phrases
longues écrites par
Brahms. Enfin, l'osmose est parfaite entre son expression poignante et la
complicité du jeu pianistique dense assuré ici par le pianiste québécois
John H. Newmark
(1904 - 1991).
Autre disque qui me plait : En 1951,
Hans Hotter
accompagné par le légendaire
Gerald Moore
! On retrouve en version masculine une profondeur de grande classe.
Janet Baker
et
André Previn
sont, une fois de plus une alternative passionnante avec une plus-value
sonore évidente, EMI 1978.
La gravure de
Kathleen Ferrier
n'a jamais quitté le catalogue et les lieder complètent la
Rhapsodie pour alto et chœur d'hommes
déjà commentée en 2019
(Clic). Une biographie de la chanteuse anglaise disparue la quarantaine venue,
célèbre pour son interprétation fabuleuse du
chant de la Terre
de
Mahler
avec la
Philharmonie de Vienne
dirigée par
Bruno Walter
était à lire dans ce billet.
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Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée. Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…
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INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. |
Jaquette de la réédition en CD
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Texte en allemand dans le site
Vier ernste Gesänge, op. 121
(La traduction en français du lied 1 est du charabia 😊)
Je propose celle-ci : |
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[1] Denn es gebet dem Moschen |
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[2] Ich wandte mich und sahe an |
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Car le sort des fils de l'homme est le même
que celui des bêtes,
Tout va dans un même lieu ;
C'est pourquoi j'ai vu qu'il n'y a rien de mieux |
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« Je me suis tourné et j'ai regardé tous ceux
Alors j'ai loué les morts,
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[3]
O Tod, wie bitter |
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[4]
Wenn ich mit Menschen |
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« Ô Mort, combien tu es amère,
Ô Mort, combien tu fais du bien à l'indigent
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1 Quand je parlerais les langues des hommes et des
anges, |







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