vendredi 24 juillet 2026

L’ODYSSÉE de Christopher Nolan (2026) par Luc B.


L’adaptation de l’Odyssée d’Homère par Christopher Nolan était un défi à plus d’un titre. Scénaristique d’abord, vu la matière première, et technique, puisque le réalisateur utilise le format 70mn Imax argentique** et ces caméras grosses comme des camions. 

Tournage particulièrement pénible, car on ne trimbale pas ce genre de matos dans un sac à dos. Or 
Nolan (aux antipodes de James Cameron) filme tout en décor naturel, sans recours aux procédés numériques. Pour les scènes de dialogues, les acteurs ne voyaient même pas leurs partenaires derrière la machinerie, Nolan a imaginé un système de jeu de miroirs  ! Ce qui explique ce déficit d'incarnation des personnages ? 

Je ne vous ferai pas l’injure de raconter l’histoire. Si ? Bon, alors rapidos. Ulysse (Matt Damon en jupette) roi d’Ithaque, part en guerre sauver la belle Hélène (Lupita Nyong'o), assiège la ville de Troie, parvient à la faire tomber grâce à la ruse du cheval du même nom. Il devient un héros. Mais le voyage de retour sera semé d’embûches : dieux contrariés, géants casqués, Cyclope, Circé la magicienne, l’envoûtante Calypso, les Enfers... Pendant ce temps, sa femme Pénélope l’attend en faisant de la broderie, assaillie de prétendants qui espèrent l’épouser. Sans nouvelle d’Ulysse au bout de 20 ans (même pas un texto ?) elle envoie son fils Télémaque aux nouvelles. Antinoos, censé veiller sur l’héritier, ourdit un complot contre lui…

On sait Christopher Nolan obsédé par l’idée de temps, celui qui se distend dans INTERSTELLAR, s’efface dans MEMENTO, fait des saltos dans INCEPTIONou repart à l’envers dans TENET. Dans L’ODYSSÉE, c’est le temps qui fuit, qu'on ne maîtrise pas, qui emprisonne. Pour Pénélope qui défait tous les soirs la tapisserie qu’elle brode pour la reprendre le lendemain. Elle avait promis que son ouvrage achevé, elle prendrait un nouvel époux parmi les prétendants qui investissent chaque soir sa maison. Pour Ulysse (en VO il s’appelle Odyssius ?!) qui en perd la notion, recueilli par la belle Calypso après un énième naufrage, qui lui administre un filtre maléfique pour le garder auprès de lui. Il restera 7 ans.

La nymphe est jouée par Charlise Theron, qu’on voit surgir de l’onde telle Ursula Andress dans DR. NO (ou la pub Dior J'adore). Franchement, a-t-on besoin d’une potion magique pour rester buller avec une telle créature sur une plage ensoleillée de Grèce… Pas crédible deux secondes l'Homère !

Commençons par ce qui m’a plu. Nolan, dans la partie centrale de son film, réussit de belles scènes. Dont celle où les hommes d’Ulysse s’invitent à la table de Circé (inquiétante Samantha Morton), qui les transforme en cochons, caressant d’abord leur visage, maternelle, puis les malaxant, les sculptant comme de l’argile pour en faire des porcs. Effets spéciaux vintage, comme dans LE LOUP GAROU DE LONDRES. Images limite gore, et réellement impressionnante. L’épisode du cheval de Troie est moins drôle que dans SACRÉ GRAAL, mais le point de vue des hommes cachés à l’intérieur du canasson est bien trouvé. La bataille qui suit est impressionnante, de nuit, à la lumière des flambeaux. Dommage que cette séquence soit morcelée aux quatre coins du film.

L’épisode du Cyclope est trop vite expédié, sans réelle angoisse, exit la fameuse réplique « je suis personne ». Mais l'horrible créature est réussie, avec ce visage comme modelé de travers, un animatronique de 18 mètres de haut. Je pensais que les hommes d’Ulysse lui faisaient boire du vin avant de l’éborgner, pas ici. Car j’ai en mémoire le ULYSSE de Mario Camerini (1954) avec Kirk Douglas, et j'avais bien aimé l’Homère d’alors.

La baston avec les Lestrygons (géants en armures argentées) est visuellement réussie, je me demande si Nolan n'aurait pas visionné l'EXCALIBUR de John Boorman juste avant... On a de très beaux mouvements de foule sur des plages immenses, ou des paysages brumeux, nuageux, des ciels plombés, décors naturels dénichés en Écosse, ou en Islande pour la scène aux Enfers, visuellement superbe avec ces morts qui sortent du sable noir volcanique. La palette de couleurs est très éloignée de la mer Ionienne, davantage raccord avec un épisode de GAME OF THRONES, qui semble être la référence esthétique du film. Si on ajoute certains costumes qui renvoient plus à BATMAN qu’à HERCULE ou MACISTE, le compte n’y est plus (l’armure d’Agamemnonle roi barbu qui s’avance, bu qui s’avance, bu).

Ah oui, on est passé à ce qui m’a moins plu… C'est quoi cette construction alambiquée ? Christophe Nolan aime distordre la linéarité, certes, mais pourquoi ce récit sur trois temporalités qui se télescopent ? L'Odyssée c'est un voyage, une trajectoire droite, interminable pour le héros. En revenant sans cesse à Calypso, ou le siège de Troie via les flashback, Nolan brise cette continuité. D'où ce manque de souffle, d'aventures. Le film donne l'impression de faire du surplace. Il lui faut 25 minutes d’exposition - qui retardent le départ de l'action - pour présenter tous les protagonistes et enjeux. Ce qu'il aurait eu largement le temps de faire en cours de route.

Tourner en Imax 70mn pourquoi pas, mais quasiment aucune salle de cinéma n'est en mesure de projeter le résultat tel que souhaité par le réalisateur. Comme un bateleur de foire Nolan annonce vous allez voir c'que vous allez voir... on paie, on entre, et on ne voit rien ! Je te files les clés de ma Porsche Carrera 911 mais tu ne dépasses pas le 30km/h.  

La dernière séquence du retour, fameuse avec le défi de l’arc à bander, est décevante, brouillonne, montée avec des plans qui ne dépassent pas 3 secondes. Je ne pensais pas dire ça un jour de Christopher Nolan : elle est où la mise en scène ? D'autant que l'épisode est célèbre, c'est comme Robin des Bois qui arrive encapuchonné au concours de tir à l'arc, on connait le truc ! 

Mais y’a pire. L’ODYSSÉE est encore plus insupportable à écouter ! Les dialogues hésitent entre sentences tragiques, profondes (pompeuses ?) et langage contemporain. Première réplique d’Ulysse : « Va falloir se tirer de cette putain de plage ! ». Gloups ! C'est le soldat Ryan qui parle depuis Omaha Beach, ou Rambo ? Car, et ça c'est pas bête, Nolan fait d'Ulysse un vétéran traumatisé par son passé guerrier, conscient de ses excès de violence (la prise de Troie a été un massacre) puis contraint de sacrifier des hommes, ne pouvant pas les sauver tous. Comme dans ce choix cornélien du passage entre Charybde et Scylla. A se demander s'il veut vraiment rentrer chez lui. 

Si sur la fin la musique fait entendre quelques bribes d’instruments antiques, 95 % de la bande son est un grondement électronique continu, une fusée Ariane (sic) qui tel Sisyphe n'en finirait pas de décoller, des ultra-basses hyper saturées qui font vibrer les fauteuils. Nolan se dit fan absolu de Kubrick et de son 2OO1, film dont l'originalité première est... le silence angoissant.

Comme les matelots qui se bouchent les oreilles de cire pour ne pas entendre le chant des sirènes, j’avais prévu les boules Quies, mes acouphènes ayant décuplé après OPPENHEIMER, mais ça n’a pas suffit. Et ça monte crescendo, plus fort, plus vite. Pas une minute de silence, de repos, de répit, chaque centimètre carré est rempli ras la gueule de bruitage. J'espérais une pause pour entendre le chant envoûtant et mélodieux des sirènes... Peau d'zob ! Scène expédiée. 

Et les acteurs ? Y’en a plein, et des connus. Interprétation sans d’éclat, Matt Damon est massif, torturé, voix caverneuse, Tom Holland a l’air un peu con con, Robert Pattinson joue bien les fourbes, les autres sont méconnaissables ou ne font qu’une apparition. Je retiendrai du casting Anne Hathaway.

Christopher Nolan s’empare d’un récit homérique pour nous livrer un film qui ne l’est pas, plombé par une esthétique héroic fantasy contemporaine. Un film sans réel panache épique, sans féerie ni merveilleux, sans frisson, d’un sérieux de moine jésuite.


couleur  -  2h52  -  pellicule 70mn Imax 1:1.43 (disponible en ratio 1:2.39)

** l'Imax selon Christopher Nolan utilise une pellicule 65 mn à défilement horizontal, donc une surface d'impression 4 fois supérieure à la normal. La bande est dupliquée sur une pellicule 70 mn pour la projection. Le ration d'image est de 1x1.43 [le cadre rouge sur le photo ci dessous]. Sauf que rares sont les salles équipées de projos 70mn Imax (3 en Europe, dont une à Montpellier !) donc 99% des spectateurs, dont mézigue, verront le film dans une version recadrée "scope", amputée quasiment de moitié, pour s'adapter aux écrans classiques [cadre jaune]. L'expérience immersive tant vantée par la promo n'est donc pas au rendez-vous. 



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