vendredi 17 juillet 2026

DRACULA de Tod Browning (1931) par Luc B.


Nous avions évoqué Tod Browning à propos de son célèbre FREAKS. Le réalisateur était alors un des spécialistes de l’épouvante aux studios Universal. Un an auparavant il signait la première version officielle du DRACULA de Bram Stoker

Et là, vous allez me dire… mais NOSFERATU LE VAMPIRE de Murnau sorti en 1922 ça compte pour du beurre ? Bien vu. Sauf qu’à l’époque les producteurs ne détenaient pas les droits du bouquin, Murnau n’avait pas pu utiliser le titre, même s’il s’agissait de la même histoire. Et y'a pas mal d'autres films qui s'appelaient déjà Nosferatu pour la même raison.

C’est donc bel et bien Tod Browning qui signe officiellement la première adaptation. Son DRACULA ouvrira la voie à une ribambelle de films d’épouvante, FRANKENSTEIN, LA MOMIE, KING KONG, et les autres studios hollywoodiens profiteront du filon. Le film permettra aussi à l’acteur Bela Lugosi de passer à la postérité, son nom est indissociable du personnage - comme Christopher Lee ensuite – qui lui colle aux canines comme le sparadrap du capitaine Haddock. Dans son dernier film en 1959, la fameuse série Z PLAN 9 FROM OUTER SPACE d’Ed Wood, il y joue encore un homme vampire. Et si la légende est belle, j'imprime ici l'Histoire : non, Lugosi n'a pas souhaité être enterré dans un cercueil avec sa cape de vampire...

C’est Lon Chaney, acteur fétiche de Browning, qui devait interpréter le rôle, mais il a eu la mauvaise idée de décéder avant le tournage. Bela Lugosi est logiquement choisi parce qu’il jouait le rôle à Broadway – on y reviendra. D’origine hongroise, acteur de théâtre, il fuit son pays pour des raisons politiques (il était syndicaliste), atterrit en Amérique où son accent hongrois le prédispose à jouer Dracula sur scène.

Le film bénéficie de moyens, la photographie est superbe, les décors en jettent. On entend le Lac des Cygnes de Tchaïkovski au générique (il n’y a pas d’autres musiques composées) et le récit démarre au quart de tour. Une diligence, des passagers pressés : « Nous devons être à l’auberge avant le crépuscule ». Superbe plan à l’intérieur de l’auberge, avec cette femme qui prie, en amorce de l’image. Quand un passager, visiblement pas du coin, informe qu’il a rendez-vous à minuit avec le comte Dracula, une autre femme se signe et lui offre un médaillon crucifix protecteur. On lui apprend l’histoire de ce comte buveur de sang, qui se métamorphose en loup, et ses trois femmes mortes-vivantes.

Un raccourci qui enlève toute surprise, mais permet de rentrer de suite dans le vif du sujet. Autre raccourci, le passager en question s’appelle Renfield. Or dans le roman, le personnage qui rencontre Dracula en Transylvanie pour lui faire signer les papiers d’une vente immobilière est Jonathan Harker. Renfield, le possédé qui avale mouches et araignées, disciple de Dracu, intervient plus tard dans l’histoire. Les scénaristes de cinéma ont parfois tendance, pour limiter le nombre de personnages à l'écran, d'en cumuler plusieurs en un seul. Sauf que Harker apparaît bien dans le film, mais plus tard ! Là, j'avoue le pas piger...

Les scènes au château du comte sont formidables, gothiques à souhait, avec ces trois femmes qui sortent de leurs cercueils, les doigts blanchâtres, les toiles d’araignées qu’il faut fendre à la canne, la brume, et ces chauves-souris qui gigotent pendues à un fil ! Le décor est immense, avec un escalier monumental, que Browning filme en plongée ou contre plongée pour signifier la domination du comte sur son invité.

Jolie scène quand Renfield se coupe le bout du doigt. Dracu avance alléché par le sang, soudain horrifié par le médaillon crucifix. « N’ayez pas peur, je me suis juste coupé avec un trombone » le rassure Renfield qui pense son hôte allergique à la vue du sang. S’il savait…

On appréciera la traversée en bateau vers Londres, visiblement reconstituée dans une bassine d’eau. Tod Browning réussit de belles scènes en Angleterre, le comte Dracula s’invite à des mondanités, son pouvoir de suggestion est illustré par un reflet de lumière sur son regard (comme lorsqu’il fallait mettre en valeur les yeux bleus de Jean Gabin dans PÉPÉ LE MOKO !), Bela Lugosi avait le visage recouvert de maquillage vert pale. Bel effet à l’opéra, lorsque la lumière s’éteint après l'entracte au moment où Dracula dit : « Il y a pire que la mort », laissant les autres dans l’expectative. Beau mouvement de caméra à la grue, au sanatorium, reliant le jardin extérieur à la cellule où est enfermé Renfield, désormais possédé, disciple de maître des ténèbres.

Mais la suite du film interpelle. Il y aura d’autres bons moments, lorsque Van Hesling remarque que dans le petit miroir qui orne une boite à cigarettes, il n’y voit pas le reflet du comte Dracula, ou lorsque Renfield rampe à terre vers une domestique évanouie. Mais les scènes avec Harker, sa fiancée Mina (plutôt gironde en robe lamée) et le docteur Van Hesling, semblent soudainement stagner, trop théâtrales. La caméra de Tod Browning se contente d’enregistrer l’action sans apporter un plus visuel. Et c’est là que je reviens au théâtre (j’l’avais promis au quatrième paragraphe, j'suis un mec de parole).

Car ce film n’est pas une adaptation stricte du roman, mais d’une pièce de théâtre créée en 1924 en Angleterre, qui triomphera à Broadway en 1927. Avec donc Bela Lugosi dans le rôle titre, qui, avec trois autres comédiens, reprendra son personnage pour ce film. Dont Edward Van Sloan en Van Helsing, visez moi ses culs de bouteilles en guise de lunettes, une tête qui fait penser à Eric von Stroheim, est-ce un hasard ? Même si les séquences s'inscrivent dans le récit (la morsure de Lucy, puis de Mina) y’a un sacré coup de mou dans la mise en scène.

Tod Browning reprend du poil de la bête à la fin, dans l’abbaye en ruine. Là encore un décor qu’on a l’impression d’avoir revu mille fois ensuite dans ce type de productions. Mais l’épilogue déçoit un poil. La mort de Dracula est expédiée, on ne voit même pas le comte perforé dans son cercueil, à croire que Lugosi n'était pas présent en plateau ce jour-là. On se contentera d’un plan d’ensemble, de Van Hesling de dos, au loin, et de la réaction de Mina, la main sur la poitrine, ressentant la douleur de son maître poignardé. 

Ce premier DRACULA est un film important dans l'histoire du cinéma, ce pourquoi je vous en cause, par la voie qu’il a ouverte. Toutes les autres versions s’en inspirent par ci par là, y compris celle, flamboyante, de Francis Coppola. Mais Tod Browning peine à y déployer tout son talent, pourtant évident dans les séquences en Transylvanie, contraint et surement frustré par la théâtralité des séquences centrales. On est loin de la fulgurance visuelle que Murnau nous avait servie dans son NOSFERATU.

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Lien vers : FREAKS

Noir et blanc - 1h10 - format 1:1.20 (format des premiers films parlants, pour intégrer la piste son) 

Ce n'est pas la bande annonce d'origine, mais qui possède la meilleure qualité images. 

2 commentaires:

  1. La première fois que j'ai vu Bela Lugosi c'était dans " La Marque du vampire" et j'ai longtemps cru qu'il tenait de rôle de Dracula

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  2. " La Marque du vampire", un autre Tod Browning. Ce n'est pas du Dracula, mais c'est tout comme !

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